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La Libye grecque et romaine
Claude Sintès
Conservateur en chef du Patrimoine
Directeur du musée de l'Arles antique

Pays d'une superficie égale à trois fois celle de la France, la Libye oppose une énorme zone désertique et subdésertique à une mince frange côtière où se concentre la majeure partie de l'activité humaine depuis l'Antiquité. L'ouverture au monde méditerranéen se fait d'abord sur les côtes cyrénéennes, où Crétois et Mycéniens laissent quelques traces. Dès le VIIe siècle, les Grecs entreprennent une véritable œuvre de colonisation, mais les Romains annexent la Tripolitaine, puis la Cyrénaïque… Ces treize siècles d'histoire antique, qui se lisent dans la pierre de sites d'une monumentalité sans égale, nous sont racontés par Claude Sintès.

Une terre d'élection pour les Grecs

Hérodote relate l'épisode célèbre des deux cents Théréens – habitants de Théra, l'actuelle Santorin – conduits par le roi Battos et arrivant dans le golfe de Bomba, sur l'île de Platea, en 640 av. J.-C. Ces jeunes hommes, poussés par la famine, après avoir consulté l'oracle de Delphes, ont entrepris ce voyage sur les conseils d'Apollon.

Malheureusement, le site désolé et sans eau ne permet pas une installation durable. Ils s'en retournent alors à Delphes où ils doivent essuyer les sarcasmes du dieu ironisant sur leur connaissance de la Libye, avant d'être repoussés à coups de pierres par les habitants de Théra, peu soucieux d'accueillir ces bouches à nourrir. Toujours conduits par Battos, ils repartent vers le sud, mais s'installent cette fois-ci dans un lieu plus favorable où ils vont rester neuf ans. Les tribus voisines, constatant leur prospérité grandissante et soucieuses d'éloigner ces gêneurs, les conduisent dans un endroit « où le ciel est percé », signifiant par là l'abondance de la pluie.

Ainsi fut fondée Cyrène, en 631, autour de la source Kyra, nom libyen rappelant celui d'une nymphe aimée d'Apollon.

Les riches terres du plateau, très bien arrosées, permettent à la nouvelle fondation de connaître un essor immédiat : de nombreux jeunes Grecs arrivent à leur tour de Théra, mais aussi de Rhodes et du Péloponnèse. Dès 600, l'extension est telle que l'on fonde de nouvelles villes. La reconnaissance pour les dieux est à l'image des monuments que les premières vagues d'immigrants édifient. Un temple de Zeus est ainsi construit à l'est du site, sur une éminence. Ses dimensions, comparables à celles du temple d'Olympie, en font le plus grand du genre en Afrique.

Au IVe siècle av. J.-C., quatre cités constituent la Libye grecque : Cyrène (et son port Apollonia) qui restera longtemps la ville dominante, Barca (plus tard délaissée au profit de son port Ptolémaïs), Taucheria (qui se transformera en Arsinoé) et Euhesperides (la future Béréniké). La création de cette dernière ville, dans une zone de lagune proche de Benghazi, totalement impropre à l'agriculture, souligne le rôle croissant du commerce. La Cyrénaïque est particulièrement prisée pour les céréales précoces produites par les grands domaines, les chevaux – fameux dans tout le monde antique –, et surtout le silphion, plante médicinale aux vertus extraordinaires, mais aussi condiment dont on fait grand usage et qui est exporté en quantité massive. Cette ombellifère coûte si cher qu'elle assure une partie de la richesse commerciale de la région pendant plusieurs centaines d'années. Elle figure presque systématiquement sur les monnaies de la cité, dont elle constitue l'emblème.

À plus de mille kilomètres, la Tripolitaine va se développer aussi. Les Phéniciens partant de Carthage s'intéressent sérieusement à cette côte dans les dernières années du VIe siècle av. J.-C. et fondent sur des bases plus anciennes Sabratha, Oea (l'actuelle Tripoli) et Leptis Magna. Les Grecs ayant pris l'habitude de parler de la « région des trois villes » (tri polis), on nomme Tripolitaine cette portion du territoire.

Ces comptoirs, véritables têtes de pont pour les routes conduisant en Afrique, facilitent les contacts avec les tribus de l'intérieur et drainent les produits recherchés du commerce saharien : l'or, l'ivoire, les animaux sauvages, les esclaves… À l'époque romaine, Sabratha fera sa fortune grâce à l'envoi de bêtes féroces vers les arènes de Rome : le sol de sa représentation commerciale à Ostie est décoré de grands animaux africains, symboles de son activité principale.

Cyrénaïque et Tripolitaine, terres rivales

Au IVe siècle av. J.-C., les contacts entre Tripolitains et Grecs de Cyrénaïque sont prouvés par des découvertes mobilières. En fait, Cyrénéens et Carthaginois cherchent à contrôler le golfe de la Grande Syrte, point d'aboutissement d'importantes pistes caravanières et clé majeure pour le commerce avec l'Afrique profonde.

Ce conflit, assez difficile à saisir dans ses détails aujourd'hui, trouve une résonance dans la légende qui nous a été transmise par Hérodote pour expliquer la délimitation entre Tripolitaine et Cyrénaïque. Les deux camps, à bout d'arguments armés, convinrent d'un duel singulier entre deux groupes de deux coureurs partant simultanément des cités rivales : il fut admis que la frontière serait située au point même de la rencontre. Les champions carthaginois, les frères Philène, couvrirent les deux tiers de la distance, surclassant de plusieurs centaines de kilomètres leurs opposants cyrénéens. Ceux-ci, naturellement, les accusèrent d'avoir triché en partant plus tôt mais les Puniques, sûrs de leur droit, préférèrent être enterrés vivants plutôt que de reculer.

Cette histoire est un mélange caractéristique de faits réels et de fable : nous savons qu'une frontière définitive fut établie beaucoup plus près de Cyrène que de Carthage au milieu du IVe siècle av. J.-C., comme le mentionne un géographe grec. Les frères Philène en revanche sont des personnages légendaires, imaginés sans doute par les Grecs – ce qu'indique leur nom empreint d'ironie, Philène signifiant « amoureux de la gloire ». Cette invention permettait de minimiser des revers militaires ou peut-être de mauvaises négociations. S'il n'est pas sûr que la tombe des Philène se soit trouvée sur cette frontière, il n'en reste pas moins qu'un monument romain composé de quatre colonnes surmontées de statues a été mis au jour à cet endroit. De nombreux siècles plus tard Mussolini, occupant la Libye, matérialisera cette frontière à son tour en érigeant un arc monumental vantant le courage des troupes fascistes et décoré des effigies en bronze des deux frères héroïques.

…tombées l'une et l'autre sous le joug romain

Après la chute définitive de Carthage, en 146 av. J.-C., les Romains créent la province d'Afrique, séparée du royaume numide par un fossé continu (fossa Scipionis).

Le successeur de Massinissa, Micipsa, abandonnant l'agressive politique expansionniste de son père, assure une bonne prospérité aux comptoirs de la côte tripolitaine. Le tribut à payer est égal à celui versé précédemment à Carthage mais les cités sont autorisées à se gouverner selon leurs lois et coutumes phéniciennes. Salluste écrivit que ce traitement si tolérant était dû à l'éloignement de Cirta (Constantine), la capitale numide. Les comptoirs sont tirés de l'isolement où les maintient Carthage et commencent à être intégrés dans l'orbite romaine. La première expansion de Sabratha date de cette époque.

À la suite des guerres entre Rome et le nouveau roi numide, Jugurtha, Leptis – mais Oéa et Sabratha probablement aussi – signe un traité d'alliance et d'amitié avec Rome, ce qui l'amène à demander l'aide des troupes de Marius en 106 av. J.-C. Les Romains débarquent pour la première fois en Tripolitaine… Un demi-siècle plus tard, au moment des guerres civiles, Leptis choisit le mauvais camp, celui de Pompée. César, vainqueur, voulant la punir d'avoir conclu une alliance avec Juba et accueilli Caton le Jeune en fuite, lui ôte la liberté et lui impose de payer un stipendium, une amende, de trois millions de litres d'huile d'olive par an. Certains historiens pensent qu'Oéa et Sabratha connurent le même sort et, qu'en fait, le tribut dut être payé par les trois villes réunies, la quantité à fournir étant vraiment énorme pour une seule cité. César organise administrativement la conquête : tout le royaume numide devient l'Africa Nova, province d'Afrique nouvelle, l'ancienne étant désignée désormais par le nom d'Africa Vetus, l'Afrique ancienne.

De l'autre côté, en Cyrénaïque, ce n'est qu'en 74 av. J.-C. que le sénat réduit la Libye grecque à l'état de province. Le contexte est troublé en raison de la guerre en Orient, et surtout à cause des pirates qui infestent la Méditerranée, perturbant gravement les liaisons maritimes. Très vite Pompée unit Cyrénaïque et Crète, distantes de trois cents kilomètres, sous un même commandement afin d'être plus efficace dans cette lutte sans merci que le pouvoir romain entreprend contre eux. C'est à cette époque qu'Apollonia obtient d'être détachée de Cyrène et qu'on prend l'habitude de réunir les cinq villes les plus importantes de Cyrénaïque sous le nom de Pentapole : Cyrène, Apollonia, Ptolémaïs, Arsinoé et Béréniké. Après la victoire d'Actium en 31, où Auguste défait Antoine et Cléopâtre, la Crète et la Cyrénaïque restent unies sous l'autorité d'un proconsul, statut en vigueur jusqu'à l'avènement de Dioclétien.

Les plus belles villes romaines de l'Afrique du Nord

L'ensemble des provinces romaines d'Afrique connaît alors un essor remarquable peu après le début de l'ère chrétienne. La qualité et la richesse des monuments urbains le prouvent largement, de même que l'intégration des classes dominantes puniques : à Leptis par exemple, le théâtre, les marchés, la galerie commerciale du chalcidicum sont offerts à leurs concitoyens par des notables de la vieille élite, désormais totalement romanisée.

Si la Cyrénaïque participe globalement de ce mouvement, elle vit néanmoins un épisode dramatique avec la révolte des Juifs. Après l'avènement des Ptolémées, cette région connaît un grand brassage de population, voyant des Cyrénéens s'installer en Égypte, tandis que la Cyrénaïque accueille une très forte colonie juive. À la suite de la première guerre juive qui se termine avec la prise de Jérusalem par Titus, en 70, certains juifs de Cyrène se révoltent contre le pouvoir romain à l'instigation de sicaires venus de Judée. Sous Trajan, en 115-116, une nouvelle insurrection va prendre une tout autre ampleur et s'étendre jusqu'en Égypte, en Syrie, à Chypre et dans les autres pays du Levant. Le pouvoir romain la réprime d'une manière terrible, avec une sauvagerie telle qu'elle laisse un souvenir épouvantable aux contemporains : les troupes de Marcius Turbo feront plus de cent mille morts. Au cours de cette révolte, elles saccagent tous les monuments publics, et notamment le temple de Zeus qu'elles brûlent.

Après cet épisode sanglant, la Pentapole, comme la Tripolitaine, jouissent des bienfaits de l'âge d'or des Antonins. S'il est difficile de comprendre aujourd'hui le développement d'Oéa, recouverte par l'actuelle Tripoli, son essor est matérialisé par l'arc en marbre de Marc Aurèle.

Les choses sont plus évidentes pour Leptis Magna qui devient municipe, colonie sous Trajan, puis bénéficie du droit italique, le jus italicum, privilège permettant d'échapper à l'impôt foncier. La ville en outre est totalement transformée grâce à Septime Sévère qui souhaite favoriser sa cité natale en ouvrant des travaux gigantesques. L'arc dynastique, la voie à colonnes, le forum et le port seront construits avec une monumentalité et un luxe qui frappent encore de nos jours. Cyrène, plus modestement, connaît un réaménagement urbain typiquement sévérien, et notamment la construction de propylées dans la rue principale.

Après la fin du IIIe siècle et au début du IVe siècle, sous Dioclétien, la Libye va être profondément remaniée administrativement. La Crète est séparée de la Cyrénaïque – Ptolémaïs en devient la capitale avant de céder la place à Apollonia-Sosouza –, la Tripolitaine constitue une province à part entière avec Leptis comme résidence du gouverneur.

De l'implantation du christianisme aux conquêtes arabes

Quand Rome et les provinces occidentales sont envahies par les barbares, Constantinople et les pouvoirs orientaux survivent. Le terme « byzantin » caractérise cette phase tardive de l'empire. On ne peut dire toutefois à quel moment la Cyrénaïque cesse d'être romaine pour devenir byzantine. Il existe cependant quelques informations sur les débuts du christianisme dans cette région, débuts favorisés par les contacts entre la communauté juive et la Tripolitaine : Simon de Cyrène a porté la croix du Christ sur le chemin du Calvaire.

En 260, un seul évêché est répertorié dans la Pentapole, à Béréniké ; mais à l'époque du concile de Nicée, en 325, on en trouve à Taucheria, à Ptolémaïs et à Barca et, un siècle plus tard, dans la plupart des petites villes ou des villages de Cyrénaïque. La vie rurale semble prospère, comme le prouve la construction d'églises merveilleusement décorées de sols de mosaïques : l'exemple de Gasr el Libia est caractéristique. On y remarque une très rare représentation du phare d'Alexandrie vers lequel convergent les barques : le symbole de la lumière de Dieu guidant les pêcheurs est évident.

Alors que la Tripolitaine a souffert de l'invasion vandale qui occupe Sabratha tout en laissant à l'abandon Oéa et Leptis Magna, la Cyrénaïque connaît des heures plus sereines. Malgré les raids meurtriers des tribus berbères, il semble que la ville continue à jouir d'une relative période de prospérité, même après le terrible tremblement de terre de 365, qui la détruit complètement.

En 643, les conquérants arabes qui envahissent la Cyrénaïque occupent les villes les unes après les autres : après négociation, les vainqueurs se contenteront du paiement d'un tribut annuel. La Tripolitaine cède à son tour, sans combattre, à part Tripoli : il faut dire que les Byzantins n'entretenaient plus les remparts et qu'ils n'ont pas tenté une reconquête. À l'exception de celle de Barca, les populations se nomadisent en grande partie, la plupart des villes sont abandonnées et ne servent plus que de campement épisodique. Elles vont peu à peu s'écrouler sur elles-mêmes comme de gigantesques châteaux de cartes, pour le bonheur futur des archéologues.

Aujourd'hui, l'impression qui se dégage des vestiges conservés est bien différente, que l'on soit d'un côté ou de l'autre des étendues désolées de la Grande Syrte : en Tripolitaine, c'est avant tout la puissance et l'organisation sans faille de l'urbanisme romain qui frappent l'imagination, de même que les vastes ruines émergeant des sables rougeâtres. Les Italiens de l'époque fasciste, s'identifiant à la Rome des empereurs, remontèrent pierre par pierre les édifices les plus prestigieux : le théâtre de Sabratha en reste le meilleur exemple…

En Cyrénaïque, le monde change et la douceur de vivre est tangible au milieu d'aimables paysages agrestes où se mêlent harmonieusement les ruines dorées des temples classiques, une végétation odorante et une vie pastorale encore très forte : un matin lumineux passé à Cyrène ou à Ptolémaïque, parcourues de troupeaux de chèvres, fait que l'on peut se croire projeté dans un tableau d'Hubert Robert ! Tout le charme de la Libye réside sans doute dans cette opposition : la Grèce et Rome, la montagne verte et le désert, la subtilité et la rigueur…

Claude Sintès
Septembre 1999
 
Bibliographie
Libye grecque, romaine et byzantine. édition revue et augmentée Libye grecque, romaine et byzantine. édition revue et augmentée
Jean-Marie Blas de Roblès
édition revue et augmentée
Édisud, Aix-en-Provence, 2005
2ème édition revue et augmentée
Cyrène et la Libye hellénistique. Libykai Historiai Cyrène et la Libye hellénistique. Libykai Historiai
André Laronde
Études d’antiquités africaines
Éditions du CNRS, Paris, 1997

L’Afrique antique : histoire et monuments L’Afrique antique : histoire et monuments
André Laronde, Jean-Claude Golvin
Tallandier, Paris, 2001

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