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La langue italienne de l'unité à nos jours
Christian Bec
Professeur émérite à l’université de Paris IV-Sorbonne
Membre de l’Accademia dei  Lincei et de l'Académie de Savoie

Avant son unification en 1860, l'Italie n'est qu'un terme géographique et l'italien n'existe pas en tant que langue nationale. Aujourd'hui en revanche est en cours d'affirmation un italien standard, produit d'un siècle et demi de vie commune des Italiens. Pour mieux faire comprendre cette évolution, Christian Bec pose les jalons suivants : avant 1860, après 1910, après 1945, autour des années 65, à partir des années 80, pour expliquer comment, au cours de cette brève période – brève dans l'histoire d'une langue nationale – la langue italienne a évolué en passant par cinq étapes successives.

Avant l'Unité, il n'existe en effet aucune langue commune aux pays italiens. Puis, vers 1910, malgré l'introduction officielle de la langue italienne dans toutes les régions du pays, l'on constate la persistance des dialectes dans les classes populaires, qui continuent même à penser en dialecte. Troisième étape, après la seconde guerre mondiale, vers 1945, l'on observe la diffusion de la langue italienne parlée dans toutes les régions et les groupes sociaux du pays. Vers 1965, nous assistons à l'émergence d'une langue italienne standard sans doute produite et imposée par le Nord et ses technocrates. Enfin, à partir de la fin des année 80, l'on assiste à un appauvrissement de la langue italienne commune, phagocytée par les anglicismes et, accessoirement, par les gallicismes.

Cette évolution extraordinaire a permis à la langue italienne, qui n'existait pas comme langue nationale, d'atteindre ce statut en moins d'un siècle et de connaître ensuite les mêmes périls que les anciennes langues et cultures européennes.


Jusqu'à l'Unité

Comment une langue commune aurait-elle pu exister dans l'Italie pré unitaire ? La Péninsule n'a jamais connu de centralisation politique, économique ou culturelle ; elle n'a pas de capitale ; les divers États italiens restent séparés par des frontières politiques, douanières, administratives et monétaires ; enfin, un profond fossé sépare les classes dirigeantes et dirigées. Les divers dialectes, nombreux, appartiennent à des groupes linguistiques différents – septentrional, toscan, central, méridional, sarde –, et sont pratiqués par toutes les classes sociales et dans toutes les occasions. Seuls les Toscans et, dans une moindre mesure, les Romains sont des italophones « de nature ». Les autres habitants de la péninsule qui recourent à l'italien – à savoir le toscan – durant la première moitié du XIXe siècle sont soit des écrivains professionnels, soit des hommes d'affaires de niveau péninsulaire, lorsqu'ils voyagent ou écrivent des lettres de commerce. La prose qu'ils écrivent – pour ne pas parler de la poésie – est une langue abstraite, figée, toujours alignée sur le vieux modèle des « Trois Couronnes » – Dante, Pétrarque, Boccace – écrivains du XIVe siècle : une langue demeurée quasiment identique depuis le Moyen Âge dans sa morphologie, sa syntaxe et son lexique. Alors que les Français ne peuvent plus lire la Chanson de Roland ou Rabelais dans le texte original, les Italiens d'aujourd'hui lisent la Divine Comédie ou le Décaméron sans devoir recourir à un glossaire ou à une édition bilingue !


1860 : quel est le nombre des italophones ?

Selon les calculs d'un spécialiste, W. De Mauro, les Italiens italophones sont, à l'aurore de l'Unité, au nombre d'environ 600 000 : 400 000 Toscans, 70 000 Romains alphabétisés et 150 000 autres Italiens ayant fréquenté l'école moyenne, soit 2,60 % de la population. Selon un autre spécialiste, A. Castellani, qui retient des critères différents, le pourcentage des italophones des années 1860 atteint à un chiffre notablement plus élevé, mais encore médiocre : 9 à 12 % de la population. Mais il faut en tout cas souligner le fait que le nombre des Italiens de l'époque capables non seulement de parler mais aussi de lire et d'écrire couramment et correctement la langue « nationale » est extrêmement réduit. En 186l, les élèves des classes primaires sont au nombre de 1 653 000, ceux des lycées, 415 848, soit une partie infime de la population, alors qu'en 1862 seuls 5 793 jeunes gens accèdent à l'université.

Une autre raison de la forte résistance des dialectes à 1'italianisation de la péninsule est d'ordre socio-démographique. Les handicaps, lourds et nombreux pour l'Italie à peine unifiée, ne sont pas seulement d'ordre linguistique : la population vit pour 26 % éparse dans la campagne et pour plus de 50 % dans des agglomérations de moins de 2 000 habitants ; elle est constituée d'une écrasante majorité de paysans et le secteur industriel est très réduit. Cependant l'unification est, sur le plan linguistique comme sur bien d'autres, l'événement le plus important de l'histoire de l'Italie moderne. Car elle entraîne la création d'un appareil d'État nouveau : un pouvoir central – même s'il demeure longtemps faible –, une magistrature – le Code civil est promulgué dès 1865, le Code pénal en 1889 –, une armée et une école désormais uniques.


Les débuts de l'italianisation

Les premières mesures prises en faveur de l'italianisation interviennent en 1859 avec la gratuité de l'école primaire, dont la charge est confiée aux communes. En 1911, une loi transfère cette responsabilité à l'État, au motif patent que plusieurs communes pauvres et isolées n'ont pas les moyens financiers d'assumer ni la construction des bâtiments ni l'entretien d'un ou de plusieurs maîtres. L'effort du législateur n'est pas niable. Mais il rencontre de fortes résistances : évasion scolaire, analphabétisme de retour – ce phénomène d'illettrisme existe aujourd'hui encore, faut-il le rappeler, dans les sociétés modernes. En 1871, plus de 60 % des enfants échappent à l'obligation scolaire ; en 1906, ils sont encore 47 %. Et ceci avec de fortes disparités géographiques qui vont longuement persister. En 1911, le pourcentage des analphabètes est de 10 % dans le Nord, mais de plus de 60 % dans le Sud, dont une écrasante majorité de femmes. Comme la scolarisation primaire et la capacité de lire et d'écrire l'italien à l'âge de dix ans n'impliquent pas automatiquement la pratique quotidienne de la langue nationale, celle-ci reste au début du XXe siècle une langue imposée à la majorité des Italiens. Si l'école est à cette époque un facteur fondamental de l'acquisition de la langue nationale, d'autres raisons, moins aisément quantifiables, interviennent également dans ce processus. L'alphabétisation plus élevée des hommes s'explique par le service militaire obligatoire et son recrutement au plan national. Les migrations internes de la campagne à la ville vont avoir une influence sur l'instruction des hommes mais aussi des femmes. Le développement du réseau ferroviaire et routier désenclave des régions entières et des villages. On peut évoquer aussi les débuts de l'industrialisation, l'élargissement du commerce national, la mise en place et le renforcement de l'administration. Autant de faits qui arrachent de vastes pans du territoire à leur isolement séculaire. Enfin la presse et l'édition ne sont pas sans influencer ce phénomène par des tirages qui vont croissant, sans toucher toutefois les masses.


Les débuts de la « nationalisation » de l'italien

Un demi-siècle plus tard, on constate qu'en 1951 le taux d'analphabétisme national est tombé à 12,90 %, dont 28 % dans le Sud. Le premier facteur de ce fort développement de l'italien est encore une fois l'école. À cette même date, 35 % de la population de la péninsule a abandonné l'usage unique du dialecte comme moyen de communication ; 18,55 % des Italiens ont complètement renoncé au dialecte, cependant que quelque 80 % l'emploient encore habituellement. En d'autres termes, les italophones « moyens » pratiquant et l'italien et le dialecte sont 60 % environ de l'ensemble ; les dialectophones uniques ne sont plus que 13 %. Différemment de l'époque précédente, l'école n'est pas l'acteur presque unique de la diffusion de la langue nationale. Y ont contribué et y contribuent les deux guerres mondiales mais aussi les migrations massives, du Nord vers le Sud, de la périphérie vers les capitales, de la péninsule vers l'étranger, de la campagne vers la ville et vers l'usine. La réclame n'est pas sans influence sur le phénomène que nous étudions, de même que le livre, mais dans une bien moindre mesure que la presse : le public peut lire non seulement les grands quotidiens mais surtout les hebdomadaires, la presse féminine, les bandes dessinées, lesquels ne touchent cependant en 1950 que 34 % des méridionaux. Surtout, interviennent la radio, qui opère largement sur la nationalisation de la langue, et plus encore peut-être le cinéma qui, alliant la fascination de l'image à celle de la parole, crée une variété d'italien « populaire ».


L'italien standard de la radio et de la télévision

L'époque contemporaine est marquée en Italie par la continuation des migrations internes ; du Sud vers le Nord, de la campagne vers la ville, de la montagne vers la plaine. On constate aussi la poursuite accélérée de la scolarisation – y compris vers l'enseignement secondaire et supérieur – ainsi que l'irruption toujours plus offensive des médias. En 1971, les titulaires du certificat d'études primaires atteignent 95 % dans le Nord, 75 % dans le Centre, 70 % dans le Sud, 19 % en Sicile. Derrière cette amélioration certaine, persistent d'anciennes permanences, que l'on peut rapprocher d'une enquête récente sur la richesse des communes italiennes. Portofino vient en tête, avec 29 millions de lires (soit environ 14 977 euros) par an et par habitant, cependant que Santomena, dans la province de Salerno, se classe en queue avec 2,7 millions de lires (soit environ 1 395 euros) ! L'on peut évoquer également l'évolution démographique : en 1950, 42 % de la population italienne active vit encore à la campagne ; il n'en reste plus que de 13 % en 1981. Aux même dates, 32 % puis 36,8 % travaille dans l'industrie ; 25,7 % puis 50,2 % dans les services.

Outre l'école et la démographie, les médias exercent enfin et désormais une influence capitale sur l'italianisation linguistique du pays. La presse quotidienne fait coexister dans un même numéro les langages divers de chronique, du sport, de la politique, de l'administration, de la petite annonce et de la publicité. La radio propose un modèle uniforme de prononciation de type romain et septentrional ; elle pratique une rhétorique nouvelle : brève, dépourvue de termes difficiles, désuets ou recherchés. Quant au langage du journal télévisé, très suivi le soir, il imite celui de la radio.

Ce serait toutefois une erreur d'oublier, pour ne prendre que cet exemple, que mon ami Giorgio Padoan (l955-1999), Vénitien de longue tradition et professeur de langue et littérature italiennes à l'université de Venise, employait quand il entrait dans une boutique ou un café le dialecte vénitien : un moyen automatique de compréhension immédiate et de reconnaissance.

En somme, pour les raisons que l'on a dites, l'italien contemporain n'est plus une langue élitaire mais une langue parlée que les Italiens apprennent et pratiquent quotidiennement. Il en résulte une langue standard, répétitive et appauvrie, fortement influencée par l'anglais et accessoirement par le français. Ces défauts sont le prix à payer pour l'unification et la vie ou la survie de la langue italienne. Ainsi en va-t-il sans doute et d'ailleurs des langues occidentales modernes en général, en dehors de l'anglais.

Christian Bec
Juin 2002
 
Bibliographie
La littérature italienne La littérature italienne
François Livi et Christian Bec
Que sais-je ?
PUF, Paris, 3ème édition, 2003

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