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La langue et la littérature khmères
Grégory Mikaelian
Chargé de recherche au CNRS

Si s'exprimer en khmer est particulièrement difficile pour les Occidentaux, découvrir la littérature khmère est indispensable pour mieux appréhender les spécificités de la culture cambodgienne et l'importance des échanges qu'elle entretint avec les pays voisins. Des premiers écrits religieux où domine l'influence indienne au conte du Juge lièvre, dont la popularité ne s'est pas démentie depuis le XVIIe siècle, des apports français du protectorat aux néologismes du basic english, Grégory Mikaelian nous fait découvrir une langue complexe, souvent blessée par l'histoire mais bien vivante, dont le principal défi, aujourd'hui, est de s'adapter sans perdre son âme aux standards de la modernité internationale.

Les origines

La langue khmère, l'idiome des Cambodgiens, est attestée depuis un millénaire et demi. Elle appartient au groupe des langues môn-khmères – comprenant le vietnamien, le môn de Birmanie et de nombreux dialectes tribaux – elle-même une sous-branche de la famille austro-asiatique, qui s'étend de la Chine du Sud au nord-est de l'Inde et jusqu'au sud de l'Asie du Sud-Est péninsulaire. Les populations austro-asiatiques ont émigré dans la péninsule indochinoise à l'époque protohistorique depuis les régions centrales de la Chine. Elles forment désormais une série d'isolats résiduels à la suite des invasions successives des Tibéto-birmans et des populations thaïes. La langue khmère est la plus importante de la strate la plus ancienne des langues de la Péninsule. C'est pourquoi les Khmers y occupent une image mentale analogue à celle des Grecs en Occident.

La structure linguistique

Langue atonale – contrairement aux langues chinoises ou thaïes – le khmer possède comme ses cousines austro-asiatiques deux registres vocaliques. Les voyelles peuvent être allongées, raccourcies, diphtonguées, reposer sur des consonnes aspirées ou non aspirées, ce qui fait du cambodgien un des plus riches systèmes vocalique de la planète. Si la grammaire paraît simple parce qu'elle ne comporte ni déclinaison ni conjugaison, elle est en réalité complexe à saisir pour des Européens : la fonction et le sens des mots n'y sont pas marqués par la morphologie mais par leur place les uns par rapport aux autres. Une suite de mots telle que « fille » – « cette » – « jolie » signifiera « cette fille (est) jolie ».

Le lexique khmer se compose essentiellement de mots dissyllabiques, lesquels sont élaborés à partir d'un nombre restreint de racines monosyllabiques, grâce à un ingénieux système de dérivation. Par exemple, à partir d'une racine koet, « naître », l'ajout d'un préfixe causatif donnera bangkoet avec le sens de « produire, engendrer », et celui d'un infixe nasal à valeur substantive donnera kamnoet pour « naissance ». Par le recours à des préfixes et à des infixes – mais jamais de suffixes – le locuteur du khmer a pu créer à l'économie une gamme lexicale subtile, laquelle s'avère particulièrement hermétique aux Occidentaux.

L'autre particularité de la langue khmère est qu'elle reflète autant qu'elle participe de la structuration sociale des groupes humains. Par un jeu subtil d'appellatifs hiérarchisés, le locuteur distingue au quotidien en fonction du sexe, de l'âge – aîné, cadet – et du statut des individus – prince, noble, moine, roturier. La difficulté est alors pour l'apprenant de retenir la vingtaine de « Je » qui en résulte. Mais aussi d'assimiler les différents parlers attachés aux grands corps du royaume. Il s'agit essentiellement du parler des princes et de celui des moines qui possèdent chacun des appellatifs, des auxiliaires et un lexique qui leur sont propres.

Le vieux-khmer, du VIe au XIVe siècle

C'est à la suite de l'influence culturelle indienne que les parlers khmers qui étaient restés l'attribut de populations protohistoriques vont passer au stade de l'écrit, en l'espèce d'alphabets dérivés des écritures indiennes. Ce phénomène débute aux alentours des premiers siècles de l'ère chrétienne et mature jusqu'au VIe siècle, époque où l'on voit apparaître les premières stèles épigraphiques. Ce processus d'indianisation, – qui est autant linguistique, avec l'influence du sanskrit, que socio-politique, religieux et architectural – nous a ainsi légué un corpus de plus de 1250 inscriptions lapidaires. Une situation documentaire exceptionnelle en Asie du Sud-Est, mais qui reste très pauvre en valeur relative si on la compare, par exemple, à l'étendue des sources médiévales de l'Occident chrétien. Rédigés soit en vieux khmer soit en sanskrit, mais toujours dans un de ces alphabets khmers dérivés des alphabets indiens, ces textes nous relatent dans un style emphatique et stéréotypé la gloire des rois de l'ancien Cambodge, les fondations de temples et quelques éléments de généalogie.

Cette littérature d'État nous permet de lire les grands traits de l'évolution des structures politiques et religieuses de l'Empire khmer du VIe siècle jusqu'aux derniers feux de la gloire angkorienne (XIVe siècle). Le vieux khmer apparaît ainsi comme une langue de chancellerie, forme écrite et standardisée de multiples parlés môn-khmers, dont on perçoit la diversité à travers la résurgence réitérée de formes dialectales. Il existe donc un parallèle entre l'Empire khmer et la construction linguistique d'une langue commune.

À la période historique pré-angkorienne (VIe-VIIIe siècles) correspond une langue pré-angkorienne : une écriture aux traits archaïques, encore proche de son origine indienne pallava et dont la structure grammaticale est encore peu élaborée. La langue angkorienne, celle de l'Empire angkorien (IXe-XIVe siècles) est à la fois plus construite et graphiquement plus élaborée, aboutissant à une jolie forme arrondie, en particulier du IXe au XIe siècle. Le vocabulaire institutionnel et religieux, d'origine essentiellement sanskrite, y côtoie une infrastructure linguistique proprement khmère, la seconde permettant de comprendre le premier dans son contexte culturel. 

Le déclin de l'Empire angkorien s'accompagne d'une rupture culturelle puisque le vieux khmer est peu à peu oublié, à tel point qu'il est aujourd'hui incompréhensible pour la presque totalité des Cambodgiens. Il est devenu une sorte de latin que seule une petite communauté d'universitaires s'attache patiemment à décrypter.

Le khmer-moyen, du XVe au milieu du XIXe siècle

Les raisons qui font se déliter progressivement l'empire angkorien demeurent obscures, mais on en perçoit en tout état de cause les conséquences linguistiques : les supports épigraphiques se raréfient dès le XIIIe siècle, puis disparaissent presque totalement au XIVe siècle. Les inscriptions sur stèle, en vieux khmer, sont désormais remplacées par des manuscrits sur feuille de latanier, gravés au stylet, en khmer moyen. Ces manuscrits ou sátra ont une durée de vie qui, étant donné le contexte climatique, n'excède pas quelques générations. Dans ces conditions, et à la suite des traumatismes successifs rencontrés par la société cambodgienne – invasions étrangères, guerre civile, période khmère rouge –, on comprend qu'il ne reste au mieux qu'environ deux milliers de ces matériaux, répartis dans les bibliothèques françaises ou cambodgiennes. Soit l'équivalent de quelques volumes de la Pléiade.

Les supports dont on dispose pour connaître la langue de cette époque sont donc des copies tardives, datant du XIXe siècle, de manuscrits plus anciens. Ces derniers furent recopiés de siècle en siècle par les moines bouddhistes, dans les monastères du Cambodge moderne. Quelques rares inscriptions post-angkoriennes, situées en particulier sur le site d'Angkor Vat, nous permettent de dater par comparaison les textes des manuscrits. Leur examen nous indique que la langue subit alors des modifications substantielles, aussi bien de forme, que de fond. Car, ne l'oublions pas, la fin de l'Empire angkorien s'accompagne d'une série de bouleversements profonds qui affectent toute la société.

De même que le vieux-khmer accompagna la conversion au brahmanisme, le khmer-moyen accompagne la conversion au bouddhisme avec pour conséquence l'apparition du pali, la langue des écrits du Bouddha. Le passage du brahmanisme au bouddhisme Theravada implique l'émergence de nouveaux thèmes littéraires, comme celui des œuvres pies accomplies pour obtenir des mérites (Inscriptions Modernes d'Angkor). Le pali, nouvelle langue religieuse, est utilisé pour rédiger les compendiums de prières, tandis qu'il coexiste avec le sanskrit dans le vocabulaire profane, avec un statut égal de langue savante. La trame spirituelle de cette époque, en particulier durant la Haute époque moyenne (XVe-XVIIe siècles) met l'accent sur la foi bouddhique ou sathea et conséquemment sur le discernement entre bonnes et mauvaises actions.

L'essor littéraire

Il reste au moins de cette période des vestiges de littérature. L'œuvre qui émerge, c'est évidemment le Ramakerti ou « Gloire de Rama ». Cette adaptation cambodgienne de la célèbre épopée indienne du Ramayaça nous offre un miroir du prince fascinant : y est décrit, sous les traits d'un mythe de fondation, le fonctionnement de la royauté cambodgienne en des termes poétiques d'une grande beauté. Le texte daterait, d'après les analyses philologiques disponibles, des XVIe et XVIIe siècles. Clef d'entrée de la littérature cambodgienne, le Ramakerti en fixe le principe directeur qui est, avant tout, une exaltation – ou une critique – de la royauté et de l'ordre cosmique qui en découle.

D'autres genres littéraires apparaissent : un important corpus de contes nous dessine avec légèreté la vie quotidienne de la rizière ; des codes de conduite ou chbap explicitent en contrepoint la morale sentencieuse de la société cambodgienne médiévale ; des décrets royaux, au XVIIe siècle, nous évoquent les aspirations de la royauté khmère quant à la gestion politique du pays ; celles-ci sont parfois distanciées d'un ethos royal plus vertueux véhiculé par les jataka ou Vies antérieures du Bouddha, un thème littéraire également prisé. Enfin, des romans versifiés voient le jour, au XVIIIe siècle, peut-être à la suite d'une influence siamoise, en l'espèce des fameux Nirat.

L'influence siamoise est justement l'une des caractéristiques du khmer-moyen, qui se prolonge jusqu'à l'arrivée des Français, au XIXe siècle. On la retrouve d'abord à travers un corpus de topoi littéraires, communs d'ailleurs aux autres pays du bouddhisme Theravada de la péninsule en Birmanie et au Laos. On la retrouve ensuite dans le lexique utilisé. Il faut se souvenir, à ce propos, que le royaume d'Ayuthia, le Siam, impose son hégémonie politique et culturelle sur le royaume khmer au tournant du XVIIe siècle. Le la est alors siamois. En outre, un certain nombre de termes, qui avaient été empruntés par les Thaïs au vieux-khmer, réapparaissent dans le lexique khmer-moyen sous une forme siamisée.

Deux exemples, un conte et un roman versifié, seront mieux à même de décrire les préoccupations des Cambodgiens de l'époque qu'une longue analyse. L'un des contes parmi les plus populaires encore à l'heure actuelle est celui du Juge lièvre. Ce personnage est le héros d'un cycle de fables animalières et campagnardes très prisé, qui exprime in fine la version locale et souple de l'ordre socio-politique khmer, par opposition aux lourdes machines de l'administration royale et mandarinale. Un petit lièvre, qualifié de juge, y restaure les consensus sociaux en grugeant le puissant ou en sauvant le faible, tout en agissant à la limite de la transgression sociale.

Toum Teav, du nom des deux principaux personnages de ce roman versifié, est à son tour un classique de la littérature moyenne. Sur fond d'une histoire d'amour éperdue entre deux jeunes provinciaux, sont décrits les dysfonctionnements de l'administration royale et en particulier l'arbitraire du gouverneur de la province de Tbaung Khmoum. Ce dernier parvient après moult rebondissements à marier de force son fils à la belle Teav, en dépit de l'amour que conçoit cette dernière pour le jeune Toum. Après avoir fait exécuter le jeune Toum et entraîné ainsi le suicide de la belle Teav, le gouverneur, Ar Joun, est châtié par le roi.

Le khmer moderne, du milieu du XIXe siècle à nos jours

Un nouveau choc culturel intervient entre le XIXe et le XXe siècle, rendant la lecture des textes en khmer-moyen hermétique aux locuteurs du khmer contemporain. Cette permanence d'une désagrégation de la transmission culturelle à chaque fois que survient une crise politique est évidemment préoccupante. A fortiori pour l'avenir : en considérant les troubles politiques sans précédent survenus au Cambodge ces trente dernières années, on est en droit de se demander si, à son tour, la langue des années soixante ne sera pas étrangère aux jeunes Cambodgiens du XXIe siècle.

La période qui s'étend des années 1850 à nos jours se caractérise par une normalisation croissante de la langue ainsi que par une succession d'influences étrangères diversifiées à mesure que le Cambodge s'est ouvert au monde et à sa modernité. La première de ces influences est certainement chinoise, à travers le poids social de plus en plus affirmé que prennent les Sino-khmers dans les rouages de l'administration royale et dans le commerce. Le roman moderne, c'est-à-dire la rédaction assumée par un auteur d'une trame narrative stéréotypée, s'avère la production exclusive d'une bourgeoisie sino-khmère en pleine expansion.

L'apparition de romanciers publiant des œuvres imprimées s'accompagne de l'abandon de la forme traditionnelle du récit. On passe de longs textes versifiés, conçus pour être déclamés, à un style prosaïque, plus proche des modes d'écriture occidentaux. Parmi ces écrivains, Rim Kin (1911-1959), est l'auteur du premier roman moderne, Suphat. Biv Chhay Leang se distingue quant à lui par une production importante et fait figure d'écrivain national. La trame de ces écrits métis se résume à la description d'une histoire d'amour heureuse, parce que possible, ou malheureuse parce qu'impossible.

Avec l'arrivée des Français se pose le problème de la normalisation de la langue khmère, bientôt renforcé par la tentative de construction d'un État-Nation par le prince Sihanouk. L'Institut bouddhique, créé en 1930, édite le premier dictionnaire cambodgien en 1938. Les lettrés, passés par une formation bouddhique, élaborent un lexique technique composé de néologismes, fabriqués à partir de racines sanskrite et pali. Cette langue savante reste hermétique au petit peuple. Le simple kang, « roue » pour bicyclette devient le pompeux cakrayean, du sanskrit « véhicule à roue ». En réaction, les années soixante vont re-khmériser le lexique savant en utilisant le système antique de la dérivation.

Le khmer à l'heure de la mondialisation

L'intégration du Cambodge dans l'espace mondial ouvre le khmer à des influences lexicales successives. Le français, sous le protectorat, lègue un vocabulaire administratif conséquent – « conseil », « poste »... L'anglo-saxon, présent dès les années soixante-dix sous la République khmère, influe surtout depuis l'ouverture récente du Cambodge – « fax », « e-mail »... Entre-temps, les deux régimes communistes – khmer-rouge puis pro-vietnamien – ont été friands de néologismes pali-sanskrit à vocation politique : padevoat « révolution », cakrapoat « impérialistes », ... Peu ou prou pratiqués par les communautés cambodgiennes réfugiées à l'étranger, ces termes font encore partie du quotidien des Khmers du Cambodge.

Ces diverses influences se retrouvent dans le parler quotidien, mais aussi dans la langue de la presse, qui est la plus accessible aux étrangers tout en étant la plus corrompue. Si la machine à écrire a cédé la place aux fontes informatiques – il a fallu dans les deux cas gérer un ordonnancement, sur quatre niveaux, de 33 consonnes, 32 consonnes souscrites, 21 voyelles, 13 voyelles pleines et 9 signes diacritiques, sans compter les chiffres et la ponctuation – le problème majeur réside dans l'expression vernaculaire de la modernité. Le khmer étant une langue fortement imagée, volontiers redondante et peu encline à la technicité, la description du monde contemporain consiste souvent en une traduction mot à mot, faiblement intelligible.

Le défi du nouveau millénaire sera précisément pour les locuteurs du khmer d'accéder aux universaux du savoir écrit, afin de s'approprier une modernité qu'ils n'ont eu de cesse de rattraper. C'est pourquoi la traduction massive d'ouvrages anglo-saxons et français, en un khmer compréhensible, est aujourd'hui un impératif. Pour le reste, le khmer reste tributaire d'une forte tradition orale, vivante, qui continue et continuera de s'exprimer à travers des joutes improvisées, des chants alternés, du théâtre et une chanson populaire qui tient lieu de véritable fait de société : dans les karaokés, présents partout dans la capitale comme dans chaque bourgade, les Cambodgiens chantent leur langue autant qu'ils la parlent.

Inscription de Lolei (K.324), IXe siècle (Pou, Saveros, Dictionnaire Vieux-khmer – Français – Anglais, Paris, Cedoreck, 1992, planche II).

Code juridique du XVIIe siècle, retranscrit dans une écriture du XIXe siècle
           (ms. de la Bibliothèque Nationale, I. 429.)

Imprimé des années soixante.
            (Dictionnaire de l'Institut Bouddhique de Phnom Penh).

Grégory Mikaelian
Novembre 2002
 
Bibliographie
Inscriptions du Cambodge ( 8 volumes ) Inscriptions du Cambodge ( 8 volumes )
Coedes Georges
EFEO, 1937-1966

Rámakerti (XVIe - XVIIe s.) Rámakerti (XVIe - XVIIe s.)
Pou, Saveros
EFEO, 1977
La littérature moyenne
Sophat ou les surprises du destin Sophat ou les surprises du destin
Rim Kin
L'Harmattan ; Lettres asiatiques, 2000
La littérature moderne
Ma guirlande, mon amour Ma guirlande, mon amour
Groussin
L'Harmattan, Paris, 1996

La gestion administrative du royaume khmer d’après un code institutionnel du XVIIè siècle La gestion administrative du royaume khmer d’après un code institutionnel du XVIIè siècle
Grégory Mikaelian
In Péninsule n° 38

Paris, 1999

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