Logo Clio
Service voyages
Service voyages
Page précédenteImprimer cet articleRecommander à un ami

La Jordanie : une histoire longtemps méconnue
François Villeneuve
Professeur d'archéologie de la Méditerranée et du Proche-Orient hellénistiques et romains à l'université de Paris I

François Villeneuve connaît bien la Jordanie pour avoir été pensionnaire, puis directeur — de 1900 à 1995 — de l'Institut français d'archéologie du Proche-Orient à Amman. Par-delà les visions hâtives et les idées reçues, il a su en comprendre l'originalité et la complexité, tant géographiques que culturelles, et en percevoir l'indicible beauté. Il vous convie aujourd'hui à partager son expérience en parcourant ce pays avec lui, dans l'espace et le temps... 

La Jordanie est un étrange pays. Le lecteur de la Bible reste sans doute insensible à cette étrangeté, s'il ne l'a visité. Il retient quelques images concernant ces terres, réputées marginales, d'Outre-Jourdain : les querelles incessantes entre les Hébreux, les Ammonites, les Moabites et les Edomites, puis entre les roitelets hasmonéens et hérodiens et les roitelets nabatéens ; la tête de Jean le Baptiste offerte sur un plat à Hérodiade au palais de Machéronte ; le bizarre suicide collectif du troupeau de porcs de Gadara, qui se jeta dans le lac de Tibériade. C'est seulement s'il prend la peine de visiter et de lire qu'il découvrira les impressionnantes forteresses ammonite de Rabbat-Ammon (Amman) et édomite d'Umm el-Biyara — surplombant Pétra —, qu'il visitera à Pétra l'étonnante capitale des Nabatéens et, sur la crête de Machéronte, les restes du palais-forteresse hasmonéen et hérodien, qu'il saura que Gadara disposait non seulement d'un des plus beaux théâtres antiques de la région, mais aussi d'une école de philosophes et poètes grecs fort réputés.

Un monde de paradoxes

Mais le visiteur pressé ne percevra pas pour autant l'étrangeté et la diversité de ce pays. Il découvrira un État moderne et remarquablement bien organisé, une population accueillante et qu'il croira peut-être homogène, des paysages qui lui paraîtront présenter une certaine unité : de vastes plateaux assez dénudés, entaillés par quelques vallées vertigineuses, avec une transition du nord au sud vers plus d'aridité et moins d'habitants sédentaires, et d'ouest en est vers une steppe de plus en plus désertique. Et ce visiteur repartira avec le sentiment d'une beauté indicible. Tout cela est vrai, mais reste bien superficiel. Seuls sans doute les habitants du pays, ou les étrangers qui y ont séjourné quelques temps, peuvent mieux en percevoir la géographie et l'histoire compliquées, et leurs multiples paradoxes. Ayant eu cette expérience, j'essaie ici de la faire partager, à grands traits. Tout d'abord avec trois exemples tirés de l'histoire récente. Ce pays s'appelle «Jordanie» : pourtant, le Jourdain, minuscule fleuve qui permet plus ou moins l'irrigation de la plaine adjacente, mais dont les eaux sont depuis longtemps captées bien à l'amont — dans le Yarmouk ou dans le lac de Tibériade — n'est guère pour la Jordanie qu'une frontière. Deuxième exemple : l'actuelle capitale, Amman, aujourd'hui une ville ultramoderne, n'existait pas en 1860, ou plutôt n'existait plus, dès les années 900 ou 1000 ; depuis la fin du XIXe siècle, sa population a été multipliée par... mille ! Enfin, le pays lui-même est récent, en tant qu'État, puisque sa création, comme émirat sous mandat britannique, remonte à 1921, et son indépendance à 1946. Nous touchons là du doigt les points essentiels de l'étrangeté jordanienne : un pays qui aurait pu avoir, à travers l'histoire, l'artère Haut-Jourdain / lac de Tibériade / Jourdain / mer Morte / wadi Araba comme colonne vertébrale et axe de circulation, alors que cette ligne s'est plutôt révélée toujours comme une frontière. Et un pays dont l'histoire est faite d'alternances entre des phases de prospérité, d'essor des villes et des villages, et des périodes où ceux-ci disparaissent pratiquement, comme durant la domination ottomane, laissant toute leur place aux Bédouins. L'histoire, sur la très longue durée, de l'actuelle Jordanie ne diffère pas profondément de celle des pays voisins que nous appelons aujourd'hui Palestine, Israël, Liban, Syrie, mais elle en accentue les traits. Les données géographiques font de ce pays une terre bel et bien marginale, coincée entre le désert et le fossé du Jourdain. Les Hébreux, puis les Juifs, ne s'y sont pas trompés, qui ne s'intéressèrent jamais en Transjordanie qu'à quelques terres fertiles du nord-ouest du pays.

Une terre de contrastes, entre désert et Jourdain

Trois grandes séries de lignes de partage, qui ne concordent pas entre elles, découpent le pays. Il y a tout d'abord la fracture, au sens géologique du terme, que constitue le fossé du Jourdain, de la mer Morte et du wadi Araba, fracture qui oppose cette zone, dont les altitudes évoluent entre - 400 mètres et le niveau de la mer, au reste du pays, plus à l'est, où les altitudes varient entre + 500 et + 1 500 mètres. Fossé et non vallée, comme le soulignent les géographes : jamais, en effet, le négligeable Jourdain, qui ne doit sa célébrité qu'aux baptêmes qu'y donna  Jean le Baptiste, et au premier chef celui de Jésus, n'aurait pu creuser la vallée la plus profonde du monde : il s'installa simplement dans une dépression tectonique – un rift – qui se prolonge au nord par la Beqaa libanaise, au sud par le grand rift africain. Le contraste est saisissant : en bas, un milieu quasiment tropical, par la population – les habitants du lieu, les Ghawarneh, sont en bonne partie des Noirs –, la végétation, les températures ; en haut, l'on retrouve les paysages et les températures méditerranéens. Entre les deux, les déplacements sont extraordinairement difficiles, du fait d'un talus abrupt de plus de mille mètres de dénivelée, qui trouve son symétrique, de l'autre côté du Jourdain, en Palestine avec le talus du désert de Juda. Quelques routes ont pu être percées depuis le début du siècle, certaines le sont encore, au prix de mille difficultés, comme depuis Tafila vers l'ouest. Quant à l'axe mer Rouge - le wadi Araba / la mer Morte / Jourdain / lac de Tibériade, il n'est pas, lui non plus, une voie de circulation : l'est de la mer Morte – des falaises tombant à pic dans la mer – interdisait tout déplacement, et c'est seulement depuis peu de temps, non sans grandes difficultés, qu'une route nord-sud a pu y être ouverte. Obstacle est-ouest, mauvais axe nord-sud, le fossé Jourdain / mer Morte / Araba n'a donc jamais pu être que ce qu'il est aujourd'hui : une oasis quasi africaine dans ses zones fertiles, un quasi-désert ailleurs, et une frontière partout, coupant la Palestine de la Transjordanie... On voit bien, à travers l'histoire et l'archéologie, que les habitants juifs de la Palestine ne s'implantèrent jamais que sur «l'autre bord», allant au mieux, vers les IIIe et IIe siècles avant notre ère, jusqu'à Iraq el-Amir, une vingtaine de kilomètres à l'ouest d'Amman.

Second fractionnement, multiple celui-ci, qui découpe les plateaux fertiles de la Jordanie de l'Ouest, du nord au sud, en plusieurs cantons séparés par des frontières naturelles. Vers le fossé Jourdain /mer Morte se dirigent en effet des wadis très profondément encaissés, de traversée longue et malaisée, aisément fortifiables, de véritables canyons. Du nord au sud, le nahr Zarqa (le Yabbok biblique), le wadi Mujib (Arnon), le wadi el-Hesa (Zered). Quiconque les a pratiqués ne peut s'étonner qu'ils aient longtemps été des frontières. Certains me semblent l'être encore : entre Kérak la moabite et Tafila l'édomite, les contacts sont infimes ; en dépit de l'existence d'une eHesa ne doit pas excéder, quotidiennement, la centaine, à quoi l'on peut ajouter, très occasionnellement, quelques caravanes d'ânes ou de chameaux. La Jordanie fertile, la Jordanie de l'Ouest, se trouve ainsi naturellement fractionnée entre un canton nord-ouest – le plus fertile – au nord du Zarqa, le pays de Galaad, qui deviendra grosso modo à l'époque hellénistique la Décapole, fortement urbanisée et hellénisée ; un pays d'Ammon, encore bien arrosé, autour de Rabbat-Ammon – autrement dit la Philadelphia hellénistique et romaine, l'actuelle Amman –, entre Zarqa et Mujib ; un pays de Moab, aux riches plateaux agricoles, entre Mujib et Hesa, mais empiétant souvent au nord du wadi Mujib ; un pays d'Edom, nettement plus sec, au sud du Hesa, avec pour capitale Buseira, dans la région de Tafila ; enfin, à l'extrême sud, à cheval sur l'actuelle frontière saoudienne, un pays de Madian ou de Midian, déjà subdésertique. Certes, ces lignes de fracture, particulièrement nettes dans l'Ancien Testament, donc à l'âge du fer, n'ont jamais été intangibles. Mais l'on retrouve toujours, dans l'histoire de la Jordanie, de fortes coupures nord-sud, qu'il s'agisse de limites de provinces romaines ou byzantines, de limites de junds d'époque islamique, ou de sensibilités actuelles.

Troisième coupure, non des moindres, celle qui oppose l'est de la Jordanie – l'immense majorité du territoire – parfaitement steppique, à l'ouest, relativement fertile, où l'agriculture non irriguée est possible. Il s'agit du vieux contraste bien caractérisé par l'excentrique britannique Gertrude Belle, dans The Desert and the Sown, que l'on pourrait transcrire comme «le pays des nomades et le pays des sédentaires». Cette opposition, parfois récusée, est pourtant extrêmement frappante en Jordanie. Quiconque a parcouru ce pays d'est en ouest sait qu'à un moment donné très précis, en quelques minutes à pied, en quelques secondes en voiture, l'on passe du «désert» au monde des villages et de l'agriculture. Naturellement, cette limite ne cesse de se déplacer dans l'histoire. Mais nous avons la chance de pouvoir vérifier par des textes, gravés dans la pierre, qu'elle existait dans l'Antiquité : dans la Jordanie fertile, entre Alexandre et Mahomet, toutes les inscriptions, sauf exception, que l'on retrouve sont en grec, en nabatéen, en syro-palestinien ou, beaucoup plus rarement, en latin ; dans la steppe, sauf exception, elles sont safaïtiques ou thamoudéennes, voire lihyanites, des langues sémitiques propres aux pasteurs nomades. Même si les Bédouins ont toujours circulé, surtout lors des sécheresses estivales, dans les parages des sédentaires, même si l'on trouve, pratiquement à toutes les époques, quelques villages isolés implantés en pleine steppe, l'histoire de la Jordanie reste fondamentalement marquée par les déplacements de cette ligne de partage entre deux mondes. Deux périodes au moins sont particulièrement remarquables pour la conquête des terres steppiques : les époques byzantine et omeyyade (IVe-VIIIe siècles), où l'on voit d'abord les bourgades et villages grignoter peu à peu les franges de la steppe, puis les califes et leurs proches y installer de somptueuses résidences associées à de vastes domaines irrigués. Ensuite l'époque contemporaine, où l'on assiste, depuis les années 1975 surtout, à une étonnante poussée de sédentarisation en direction de l'est. Dans les deux cas, les causes ne sont guère difficiles à identifier : sécurité, pression démographique, souhait du pouvoir central de limiter le nomadisme.

Une longue histoire encore énigmatique

Ayant campé le décor, parcourons très rapidement l'histoire. Celle-ci, comme partout, est tributaire de ses sources, textuelles ou archéologiques, et surtout de l'intérêt que l'on y porte. L'histoire et l'archéologie jordaniennes sont longtemps restées bien marginales. Les historiens et archéologues occidentaux, qui furent durablement prépondérants sur le terrain, s'intéressaient plus à la Palestine, à cause de la Bible, ou à la Syrie et à la Mésopotamie, susceptibles de fournir plus rapidement, et dans un cadre plus sûr, des objets d'art et des inscriptions en plus grand nombre. Les historiens arabes de l'époque classique, inversement, ignoraient superbement ce qu'avait bien pu être le Jund el-Urdunn avant la conquête islamique parachevée en 635 de notre ère. Mais, comme souvent, c'est l'histoire de notre propre temps qui explique les progrès de la connaissance historique. A partir des années 1970, la toute nouvelle stabilité du pays — acquise au prix de Septembre noir —  permit le développement sur place d'universités brillantes et l'afflux de chercheurs venus du monde entier. La Jordanie est probablement à l'heure actuelle l'un des pays du Moyen-Orient où la connaissance archéologique du territoire est la plus poussée, et l'un des très rares à s'être doté d'une base de données couplée à une carte archéologique, un ensemble baptisé JADIS, un excellent outil de dialogue entre les aménageurs et les archéologues.

Comment rythmer l'histoire de ce pays ? Toutes les découvertes récentes montrent que les découpages académiques sont bien artificiels. Rappelons-les tout de même, avec quelques critiques. Le Paléolithique et le Mésolithique jordaniens (jusqu'à 10 000 av. J.-C. environ) restent assez mal documentés, en dépit de récentes découvertes, notamment dans la steppe orientale, autour du palais omeyyade de Qasr Kharaneh. Les périodes néolithique et chalcolithique (jusqu'à 3000 av. J.-C. ) commencent à être bien connues, grâce en particulier aux fouilles de Beidha, près de Pétra, de Tell Abou Hamid près du Jourdain (Ve et IVe millénaires av. J.-C.), de Jawa, aujourd'hui en pleine steppe basaltique à l'est du pays, et surtout de Aïn Ghazal, un peu à l'est d'Amman. C'est l'époque de l'apparition des premiers villages, puis de techniques nouvelles, comme la poterie qui, curieusement, dès le départ, ne semble pas être purement utilitaire, car elle est abondamment décorée de peintures et prend parfois des formes zoomorphiques. Une rupture majeure semble s'établir autour de 3000 av. J.-C., ou un peu après : le troisième millénaire, que les archéologues désignent comme «âge du bronze ancien», est, comme ailleurs au Levant, une grande période d'urbanisation. Point ici de très grandes villes, comme on peut en trouver dès pareille époque en Mésopotamie, mais des agglomérations urbaines de quelque importance, comme dans la Palestine voisine.

Le second millénaire, jusque vers 1200 av. J.-C. (le «bronze moyen» et le «bronze récent») marque un reflux certain de l'occupation sédentaire, un recul de l'urbanisation, une poussée du nomadisme et de fortes influences égyptiennes. Le peuplement sédentaire paraît se concentrer dans les seules zones climatiquement favorisées, vallée du Jourdain et nord-ouest du pays.

L'âge du fer (de 1200 av. J.-C. jusqu'au VIe siècle) – la première période que l'on puisse approcher non seulement par l'archéologie mais aussi par les textes, bibliques ou épigraphiques comme la fameuse stèle de Mesha, au pays de Moab – est caractérisé au contraire par un retour en force du peuplement sédentaire. Pour la première fois, nous savons nommer les habitants de la Jordanie de cette époque : du nord au sud, Araméens, Ammonites, Moabites, Edomites, Madianites, sans compter les Hébreux, qui tentent de s'implanter surtout dans le nord-ouest. Les sites habités sont surtout de toutes petites villes, des bourgades, des villages, beaucoup de fermes isolées, et sont très fréquemment fortifiés, ce qui témoigne d'une époque riche en conflits, comme le confirment les textes. Un peu partout dans la partie fertile (occidentale) de la Jordanie, l'âge du fer est une grande période d'occupation du territoire, mais aussi de très fort morcellement entre petits cantons rivaux, du nord au sud.  

Les époques des dominations néo-babylonienne et perse (586 av. J.-C. - 331 av. J.-C.) fournissent une autre énigme. Globalement, et sans doute pour deux siècles de plus (jusque vers 100 av. J.-C., voire jusque vers le tournant de l'ère chrétienne par endroits), on retombe dans une période d'abandon par les sédentaires, donc sans doute de retour en force des nomades, qui ne laissent guère de traces et que les archéologues ne savent donc pas repérer. Pourquoi ? Et est-ce tout à fait vrai ? Les spécialistes se posent la question aujourd'hui, comme au demeurant pour la Palestine et la Syrie, sauf dans les zones côtières, bien mieux connues, bien plus peuplées. Rareté des textes, difficulté à reconnaître les tessons de céramique de la période, très petit nombre des sites clairement assignables à cette époque – il y en a pourtant quelques-uns, comme Tell Mazar, dans la vallée du Jourdain : tout conduit à rester prudent.

L'on date traditionnellement de la conquête d'Alexandre, vers 331 av. J.-C., le début, pour la Jordanie, d'une «époque classique», d'un «âge d'or», qui verrait le passage de la Jordanie, pour un bon millénaire, jusqu'à la conquête islamique, dans le giron méditerranéen et son hellénisation accélérée. Vision douteuse... Disons seulement que l'on ne sait pratiquement rien, par l'archéologie, l'épigraphie et les quelques textes littéraires, des IIIe et IIe siècles. Rappelons aussi qu'Alexandre, lors de sa conquête, ignora superbement la Jordanie, qui n'avait aucun intérêt pour lui : peu de villes et de richesses à s'approprier. Mais le relatif désintérêt des monarques hellénistiques — séleucides et lagides — pour la Transjordanie, eut un effet fort intéressant : il permit pour quelques siècles, jusqu'en 106 de notre ère exactement, la constitution sous l'égide des rois nabatéens, avec Pétra pour capitale, du seul État unifié, à base de peuplement sémitique, dont les contours aient préfiguré plus ou moins ceux de la Jordanie actuelle. Mais de façon approximative seulement : le royaume nabatéen n'intègre pas en son sein les riches villes hellénisées du nord-ouest et leurs territoires. Inversement, ses frontières débordent largement celles de l'actuel royaume hachémite : vers le nord (par moments jusqu'à Damas), vers le sud (jusque loin dans le Hedjaz), vers l'ouest (incluant le Néguev et une bonne partie du Sinaï).

Des Romains aux Ottomans

Dès les années 66 av. J.-C. / 64 av. J.-C. , les conquêtes de Pompée, limitées au nord du pays, laissent prévoir l'intégration totale du pays à l'Empire romain : c'est chose faite en 106 de notre ère, sous Trajan, avec la transformation du royaume nabatéen en province romaine d'Arabie. La Jordanie connaît alors cinq siècles de domination romaine puis byzantine, marquée par une hellénisation progressive mais profonde, par un grand essor des villes, des villages, des cultures et du peuplement et, à partir surtout du IVe siècle, par une christianisation très poussée. Le pays se couvre de monuments publics, de sanctuaires, puis d'églises remarquables. Cette paix romaine n'est guère interrompue que par quelques troubles au IIIe siècle, comme partout dans l'empire, puis par les invasions perses du VIe siècle. Mais tout l'Est du pays, sauf quelques axes de pénétration de l'armée romaine, reste hors contrôle : c'est le pays des pasteurs safaïtes et thamoudéens.

En 635, coup de tonnerre : les armées musulmanes, qui avaient été repoussées peu auparavant par les Byzantins à la bataille de Muta, dans le sud, remportent dans l'extrême nord la bataille du Yarmouk. C'est la fin de la domination byzantine en Jordanie, et peu après en Syrie. Une brillante civilisation islamique s'installe peu à peu, dont témoignent dans le Nord et dans l'Est les palais omeyyades, qui ne se limitent pas aux «châteaux du désert» — dont le joyau le plus célèbre est Qusayr Amra, avec ses fresques — mais incluent aussi le palais de la citadelle d'Amman, celui d'el-Fedeyn-Mafraq, ou ceux d'Umm el-Walid et de Qastal, au sud d'Amman, tout récemment fouillés. Dans le sud, apparemment plus vite frappé de déclin, subsistent de belles bourgades, comme Humeyma et Udhruh, dont le rôle important dans l'histoire omeyyade et abbasside est bien connu par les sources.

Si les villes traditionnelles périclitent peu à peu, se dépeuplent et perdent leur parure monumentale, de grosses communautés rurales ou monastiques subsistent ou se développent, comme dans la région de Madaba, ou à Umm er-Rasas et Umm el-Jimal.

Le grec reste longtemps très largement employé, parallèlement à l'arabe ou, plus rarement, au syro-palestinien ou au syriaque. Le christianisme n'est en aucune façon éradiqué – il a au demeurant subsisté jusqu'à nos jours dans les deux tiers nord de la Jordanie – et l'on sait maintenant que des églises furent encore remaniées jusqu'au début de la période abbasside, à la fin du VIIIe siècle.

La suite est moins brillante. La Jordanie retombe peu à peu, vers 900 ou 1000 peut-être, dans une de ces phases de désertion qui caractérisent son histoire, et cette fois jusqu'à la fin du XIXe siècle. Les croisés ne s'intéresseront à ces contrées, comme aux autres, que pour y contrôler quelques postes-clefs sur les grands itinéraires, où ils bâtiront les forteresses de Kérak (le Crac de Moab), de Shaubak (le Crac de Montréal) ou de l'île de Graye, dans le golfe d'Aqaba, aujourd'hui en territoire égyptien.

L'époque mamelouke, jusqu'au XVIe siècle, témoigne, comme ailleurs au Proche-Orient, d'un timide nouvel essor des villages, mais avec une pauvreté et des techniques qui nous ramènent – dans ces contrées tout au moins – pratiquement à l'âge du bronze. Les Ottomans, qui prennent alors le contrôle du pays, semblent s'être intéressés à tout (positions militaires, fiscalité) sauf à la prospérité des lieux : jusque vers 1860 ne subsistent que les grandes et moins grandes tribus bédouines, du nord au sud les Beni Hassan, les Adwan, les Abbadi, les puissants Beni Sakhr, les misérables Bdul, Sbul et Jbur, les nombreux Huweitat, et à côté d'eux une poignée de petites bourgades comme Salt, Kérak, Tafila, et de rares villages isolés, surtout dans le nord-ouest. Le passage du pèlerinage de La Mecque maintient aussi, quelques semaines par an, une vie active, mais non sans danger pour les pèlerins.

Le repeuplement sédentaire du pays se fera, à partir de la fin du XIXe siècle, surtout par des étrangers à la contrée : Tcherkesses et Tchétchènes venus du Caucase (Amman, Jérash, Azraq), quelques Druzes (Azraq) venus de Syrie et du mont Liban ; puis, sensiblement plus tard, à partir de 1948, par les vagues successives de Palestiniens fuyant leur pays occupé. Mais, entre temps et parallèlement, les Transjordaniens de souche, bédouins ou villageois, reconquièrent des terres bien au-delà de tout ce qui s'était fait dans l'Antiquité et rebâtissent des villes sans commune mesure avec celles de la Jordanie antique. Comme beaucoup de pays, la Jordanie est aujourd'hui confrontée, entre autres problèmes, à une forte tension entre la préservation du patrimoine et la poursuite de la modernisation accélérée du pays. Encourageons les visiteurs à respecter l'une et l'autre, en sachant sortir des sentiers battus…

François Villeneuve
Octobre 1997
 
Bibliographie
La Jordanie La Jordanie
Jacques Duclos
Que-sais-je ?
Presses Universitaires de France, Paris, 2000

La Jordanie La Jordanie
M. Lavergne
Karthala, 2000

Jordanie : Le Royaume frontière Jordanie : Le Royaume frontière
Ricardo Bocco, Géraldine Chatelard (Sous la dir.)
Autrement, Paris, 2000

Pétra, métropole de l'Arabie antique Pétra, métropole de l'Arabie antique
Laïla Nehmé et François Villeneuve
Seuil, Paris, 1999

Mentions légales Conditions Générales de vente Comment s'inscrire Hôtels à Paris Vos assurances Qui sommes-nous ? Clio recrute Nous contacter