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La Hongrie : une mésentente cordiale
Georges Castellan
Professeur émérite de l’université Paris III
Ancien enseignant de l’Inalco
Docteur honoris causa des universités de Poznan et de Humboldt de Berlin († 2014)

Si la France et la Hongrie ont été séparées par maints conflits, l'image de la France et la culture française jouissent en Hongrie d'une faveur durable… Comment expliquer ce paradoxe d'une « mésentente cordiale » avec ce pays qui se veut de nos jours profondément européen et qui est sur le point d'entrer dans la construction européenne ? L'histoire fournit une réponse éclairante.

Naissance de la Hongrie 

Originaires de la région de l'Oural au IVe millénaire avant notre ère, les Hongrois finno-ougriens, parents des Huns, nomadisèrent en Asie centrale durant des siècles. En 889 ap. J.-C., ils furent attaqués par un peuple turc et s'établirent « entre les fleuves » – en hongrois Etelköz –, du Danube au Dniestr. De là, ils vinrent s'installer dans la plaine de Pannonie, au cœur de l'espace européen, à une date qui est devenue traditionnelle : 896, sous un prince Arpad. Ces envahisseurs semi-nomades – ils pratiquaient l'agriculture – s'y mélangèrent avec des éléments slaves peu nombreux pour former le peuple que l'on appelle hongrois ou magyar (prononcer « madiar »). Celui-ci lança pendant plus d'un demi-siècle des raids de cavaliers vers l'Europe chrétienne de l'Ouest, détruisant et pillant les villes de Lorraine, de Bourgogne, jusqu'au Languedoc et au Toulousain. Dans les églises, les populations terrorisées répétaient la supplique : De sagittis Hungarorum, Libera nos Domine !, « Des flèches des Hongrois, protège-nous Seigneur ! » Défait par l'empereur d'Occident Othon II en 955 près d'Augsbourg, un de leurs chefs, Geza, se convertit au christianisme. Trente ans plus tard, l'évêque carolingien Adalbert de Prague baptisa son fils Vajk, devenu Étienne. Ce dernier épousa la fille du duc de Bavière et fut sacré roi le jour de Noël de l'an 1000, avec une couronne envoyée par le pape. Les Hongrois entraient dans la Respublica Christiana.

Le royaume de Hongrie s'organisa comme ses voisins en adaptant une structure féodale, tandis que la royauté disputée entre deux grandes familles européennes – les Anjou au XIVe siècle, puis les Jagellon de Pologne – luttait contre les « Grands » pour conserver ses pouvoirs. À la plaine du Danube et de la Tisza, le roi Étienne ajouta le plateau intérieur à l'arc des Carpates, que les Hongrois des basses terres désignèrent par le nom de Trans-sylvania – « Au-delà de la forêt ». 

De la Renaissance à l'éveil des nationalités 

À partir du XVe siècle, le royaume eut une frontière commune avec l'Empire ottoman, et des chefs prestigieux comme Jean Hunyadi – d'origine roumaine – menèrent la guerre contre ces ennemis de la chrétienté. Mais, en 1526, le sultan Sûleyman el Kanuni – que nous appelons Soliman le Magnifique – écrasa l'armée hongroise à Mohacs sur le Danube. Le roi Jagellon fut tué, le pays envahi, la forteresse de Buda prise. Finalement la Hongrie fut divisée en trois parties : à l'ouest la Hongrie royale, au centre le pachalik de Buda, à l'est la Transylvanie devenue bientôt principauté indépendante. L'occupation par le pouvoir ottoman du cœur de la Hongrie, avec les villes de Buda, Pecs, Szegled, allait durer 173 ans. Le pachalik était organisé suivant le modèle ottoman avec ses spahis propriétaires du sol, ses mosquées – encore visibles à Pecs. En revanche, les deux autres parties conservèrent leurs structures féodales, à l'ouest sous l'empereur des Habsbourg qui avait succédé au vaincu de Mohacs, à l'est sous des princes qui ouvrirent largement leur État à la Réforme protestante. L'échec du siège de Vienne en 1683 par l'armée du grand vizir Kara Mustapha marqua le début de la reconquête par le prince Eugène de Savoie, fils d'une nièce de Mazarin, au service des Habsbourg. La paix de Karlowitz en 1699 fixait la frontière entre l'Autriche et l'Empire ottoman sur la Save et le Danube, rendant au royaume de Hongrie la quasi-intégralité de ses terres. Marie-Thérèse d'Autriche fut en 1740 acclamée « roi » par la diète hongroise de Presbourg-Bratislava, qui accepta ainsi le testament de l'empereur Charles IV. En accord avec son fils Joseph II, elle introduisit des réformes comme la liberté personnelle des paysans.

Mais, en cette période des Lumières – Aufklärung –, la volonté de Joseph II d'imposer l'allemand comme langue administrative à la place du latin, en usage en Hongrie depuis le haut Moyen Âge, provoqua une résistance chez la noblesse éclairée. Les débuts de l'industrialisation et le développement du capitalisme prôné par le comte Étienne Szechenyi dans son livre Le Crédit, publié en 1830, vinrent appuyer cette résistance. Un mouvement dit des « éveilleurs » tenta la recherche d'une individualité nationale semblable à celle qui existait en Bohême. Lorsqu'en 1848 la révolution éclata à Vienne, les patriotes de Presbourg, sous la direction du journaliste Louis Kossuth, demandèrent à l'empereur un gouvernement responsable. L'accord ne put se faire. L'Autriche fit alors appel à l'armée impériale à laquelle Louis Kossuth, promu chef d'un gouvernement révolutionnaire, répondit par la mobilisation générale. La guerre dura d'octobre 1848 à août 1849, mais la passivité des paysans, qui ne se sentaient pas concernés par cette guerre de la petite noblesse, permit à l'armée de François-Joseph d'imposer la capitulation de Vilagos aux Hongrois révoltés. Il faut dire qu'il avait fait appel à son « frère » dans la Sainte Alliance, le tsar Nicolas Ier. Kossuth passa en Turquie et fut, pendant quarante-cinq ans, jusqu'à sa mort en Italie en 1894, l'infatigable avocat de la cause de l'indépendance de la Hongrie.

La période de réaction qui s'abattit sur le pays se heurta à une résistance passive. Lorsque l'Autriche accumula les défaites contre l'Italie puis contre l'Allemagne – toutes deux en voie d'unification –, des voix se firent entendre à Vienne comme à Budapest pour régler le problème des rapports entre les deux capitales. Ce fut le compromis ou Ausgleich de 1867. Il faisait du « royaume de Saint-Étienne » un État unitaire, avec un roi – l'empereur d'Autriche, chef de la maison de Habsbourg – couronné à Budapest, avec un ministère responsable devant la diète hongroise, trois ministères communs pour la diplomatie, la défense et les finances. Le pays, devenu la Transleithanie – du nom de la rivière Leitha, affluent du Danube à l'est de Vienne – comprenait au nord la Transylvanie et la région montagneuse du pays slovaque, au sud les pays croates de l'intérieur et un petit morceau de la côte autour de Fiume (Rijeka). La ville de Budapest, unifiée depuis 1873, était le centre du gouvernement et du parlement. La vie politique y fut intense, dominée par le problème des nationalités, car les Hongrois ne représentaient que 48 % de la population, à côté des 14 % de Roumains de Transylvanie, des Allemands, des Slovaques, des Croates. Une « loi des nationalités » fut votée en 1874, mais elle ne fut pas appliquée. Les populations minoritaires se plaignirent en particulier de la politique de « magyarisation » qui fut pratiquée à la fin du XIXe siècle. Elles s'organisèrent en partis politiques, tels les Roal ou les Slovaques dirigés par l'abbé Hlinka.

Si la culture française dominait alors, surtout dans le domaine des arts, les hommes politiques hongrois appuyaient majoritairement l'attitude de Vienne qui se liait à l'Allemagne par l'alliance de la Duplice en 1879. 

La Hongrie dans les deux conflits mondiaux 

Avec hésitation, la Hongrie entra dans la première guerre mondiale et, jusqu'en 1917, combattit les armées tsaristes, mais la révolution bolchevique eut une profonde influence. Des conseils d'ouvriers se formèrent à Budapest et dans les centres industriels, tandis que la bourgeoisie hongroise se ralliait, le 3 octobre 1918, à Michel Karolyi, ami de la France, dans la « révolution des Marguerites » – mouvement qui tire son nom des fleurs dont les femmes de Budapest ornèrent leurs chapeaux. Mais la crise économique due à la guerre perdue et le chômage amenèrent au pouvoir le chef du Parti communiste, Bela Kun – son fondateur à Moscou – qui institua une « république des Conseils » sur le modèle bolchevique. Marquée par des exécutions et des confiscations de terres et d'appartements, elle s'effondra au bout de 133 jours sous les coups de l'armée roumaine qui s'empara de Budapest le 3 août 1919.

Mais les Hongrois n'étaient pas au bout de leurs malheurs. Conscients d'avoir fait, avec Karolyi, une révolution qui avait marqué la rupture avec les Habsbourg de Vienne, ils attendaient des Alliés réunis à Versailles une paix douce. Cruelle fut leur déception devant le traité de Trianon qui leur fut imposé en juin 1920. Ce dernier, partant de l'idée française de « l'État nation », enlevait à la Hongrie les territoires de la « couronne de Saint-Étienne » habités par d'autres nationalistes : la Transylvanie était donnée à la Roumanie, la Slovaquie était rattachée à la Bohême pour former la Tchécoslovaquie, la Vojvodine et la Croatie entraient dans la Yougoslavie. Plus de deux millions de Magyars devenaient des « minorités » dans ces nouveaux États et passaient sous domination étrangère. L'opinion hongroise n'accepta pas ce diktat et n'a guère changé sur ce point.

De plus, traumatisée par l'aventure de Bela Kun, la Hongrie se replia dans un nationalisme boudeur qui assura, sous l'autorité de l'amiral Horthy, vingt années de gouvernements conservateurs et permit le développement d'un fort parti fasciste, les Croix fléchées de François Szalasi. Tout naturellement, elle se rapprocha de l'Italie mussolinienne et de l'Allemagne de Hitler.

Quand la seconde guerre mondiale éclata, la Hongrie de l'amiral Horthy refusa d'y participer mais obtint de l'Axe le « second arbitrage de Vienne » qui lui rendit la partie nord de la Transylvanie reprise à la Roumanie. Elle dut toutefois s'incliner en juin 1941 et participer comme alliée de la Wehrmacht à la guerre contre l'URSS. Cependant, devant l'ampleur des pertes, elle voulut s'en retirer en mars 1944. Hitler fit alors occuper le pays et arrêter l'amiral Horthy, tandis que les Croix fléchées, maîtres du pouvoir, instauraient une politique totalitaire. En septembre, un gouvernement de la résistance anti-allemande se mit en place à Debreczen, déclarant la guerre au Reich et accueillant l'Armée rouge venue de Roumanie. Un régime communiste lui succéda, semblable à celui des autres démocraties populaires. Il fut marqué par la période de stalinisme de Mathias Rakosi qui lutta contre l'Église et contre les communistes. Il fit arrêter et juger le cardinal Mindszenty qui put se réfugier à Moscou. Laszlo Rajk, militant communiste, fut, quant à lui, pendu. 

De l'insurrection de Budapest à nos jours 

En 1956, influencés par les événements de Pologne, les Hongrois se soulevèrent, après avoir inhumé solennellement Laszlo Rajk. Ils réclamaient des élections libres et la liberté de la presse. Les troupes soviétiques intervinrent deux fois, se heurtant à une résistance armée, tandis que le communiste Imre Nagy, chef du gouvernement, essayait de négocier. Un autre gouvernement « ouvrier et paysan » fut proclamé à Szolnak par Janos Kadar. Les poches de résistance anti-soviétiques furent conquises les unes après les autres. Imre Nagy fut arrêté et exécuté deux ans plus tard, et le cardinal Mindszenty, un temps libéré, se réfugia à l'ambassade des États-Unis. La révolution hongroise avait fait des milliers de morts et cinquante mille exilés. Janos Kadar reprit les affaires en mains, pratiquant une politique économique relativement libérale jusqu'en 1988 quand il fut remplacé par un autre communiste qui ouvrit la frontière avec l'Autriche. Le parti communiste hongrois vota sa propre dissolution à son congrès d'octobre 1989. Le système de démocratie populaire était mort. La Hongrie optait pour le multipartisme politique et l'économie de marché. 

Peuple fier, les Hongrois, qui n'ont pas oublié le traité de Trianon, voient dans l'Europe à laquelle ils veulent adhérer une solution à leurs problèmes. Ils sont sur la bonne voie.

Georges Castellan
Mai 2000
 
Bibliographie
Histoire de la Hongrie, des origines à nos jours Histoire de la Hongrie, des origines à nos jours
Ervin Pamleny
Budapest, 1974

Les Hongrois et l’Europe Les Hongrois et l’Europe
Sandor Csernus
Institut hongrois de Paris, 1999

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