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La Guerre de Troie et son trésor
Louis Godart
Professeur à l’université de Naples
Membre de l’Institut (Académie des Inscriptions et Belles Lettres)

Combien de cités sont tombées à cause de l'amour qu'inspirait une belle dame ? Combien de guerres ont été chantées par un poète qui détestait la violence et racontait avec une totale impartialité les gestes des belligérants ? Combien de sites archéologiques ont été arrachés à l'oubli grâce au serment qu'un jeune garçon de sept ans se fit à lui-même ? Un seul assurément : Troie ! Et sans doute est-ce la raison pour laquelle tous les récits relatifs à la ville de Priam, la cité mythique où se mêlent histoire et légendes, suscitent émerveillement et passion.


Qui était Heinrich Schliemann, le fouilleur de Troie, celui qui démontra qu'Homère, le poète de L'Iliade et de L'Odyssée, n'avait pas menti ?


Une cité légendaire


Né le 6 janvier 1822 à Ankershagen dans le Mecklembourg-Schwerin, Schliemann fut dès sa plus tendre enfance attiré par les fables et les légendes qui couraient sur la région qu'il habitait. Son père, un pasteur protestant, lui offrit un livre en cadeau pour la Noël de 1829. Il s'agissait de L'Histoire universelle pour enfants d'un certain Georg Ludwig Jerrer. Sur l'une des planches du volume, on pouvait contempler les palais de Troie pris d'assaut et incendiés par les Grecs après dix longues années de siège. Le petit Schliemann demande où se trouve cette ville fabuleuse et s'informe de ce qui reste de ses merveilleux édifices. Le père répond, un sourire aux lèvres, que Troie n'a jamais existé, qu'il s'agit là d'une légende inventée par Homère, un poète de génie. « Non, proteste l'enfant. Un jour je retrouverai les restes de la cité de Priam ! »


Les années passent. Le petit Schliemann grandit et développe un sens inouï des affaires. En 1858, il est riche et il songe à abandonner le commerce pour se dédier entièrement à son vieux rêve d'enfance : retrouver les mondes oubliés de l'époque homérique.


Ainsi, en avril 1868, il débarque à Ithaque pour tenter de découvrir les ruines du palais d'Ulysse. Les fouilles qu'il entreprit n'auront guère de succès. Après Ithaque, il se rend à Mycènes et à Tirynthe mais c'est Troie qui l'intéresse et, suivant les voix de ses rêves, il s'embarque pour la Turquie.


À la recherche de Troie


Ceux qui pensaient que Troie avait existé, l'imaginaient sur les hauteurs qui dominaient le village de Pinarbasi. Arrivé sur place, Schliemann écrit : « Je ne dominai qu'avec peine mon émotion face à l'immense plaine de Troie dont l'image avait peuplé les songes de mon enfance mais, à première vue, elle m'apparut trop longue et trop éloignée de la mer ».


Homère était la Bible de Schliemann qui pensait que toutes les allusions topographiques contenues dans L'Iliade et L'Odyssée devaient être prises pour argent comptant. Or dans L'Iliade, les Grecs et les Troyens, en combattant, se déplaçaient, même plusieurs fois dans la journée, de la cité de Priam au camp situé au bord de la mer où étaient ancrés les navires grecs. Troie devait donc être proche de la côte. Il convenait donc de chercher Troie ailleurs. Ainsi la vieille cité de Priam ne pouvait se trouver sur les hauteurs qui dominaient le village de Pinarbasi. En revanche, à une heure à peine de l'Hellespont, se dresse la colline d'Hissarlik, le dernier promontoire du plateau. C'est la hauteur la plus proche de la mer ; elle sépare les cours du Scamandre et du Simoenta, exactement comme le raconte l'auteur de L'Iliade. C'est là, assurément, qu'il convient de chercher la ville de Priam.


Le 11 octobre 1871, après avoir obtenu la permission du gouvernement turc, Schliemann donne le coup d'envoi à la première des sept campagnes de fouilles qu'il mènera à Hissarlik. Entre 1871 et 1873, il travaillera pour un total de onze mois sur la butte, aidé par sa femme Sophie et par une équipe de cent à cent cinquante ouvriers dirigés par trois contremaîtres. On connaît l'épilogue : sur la colline d'Hissarlik, Schliemann découvrit les restes de la cité de Troie, les portes Scées et le trésor de Priam. Son enthousiasme et sa persévérance ouvraient un nouveau chapitre dans le grand livre de l'histoire : l'archéologie homérique était née.


Sept villes superposées


Les restes découverts par Schliemann à Troie couvrent une période longue de plusieurs millénaires, qui va de 3000 avant notre ère aux temps de l'Empire romain. L'Allemand parvint à localiser sept couches correspondant à sept cités différentes qui s'étaient succédé au fil des siècles sur la colline. Son collaborateur, Wilhelm Dörpfeld, ajouta deux autres niveaux à ceux qu'avait identifiés Schliemann. Les recherches de Carl W. Blegen, entre 1932 et 1938, permettront de préciser la stratigraphie du site et de compléter les observations faites par Dörpfeld, portant à quarante-six les strates identifiables sur l'acropole d'Hissarlik.


Depuis 1988, une équipe internationale, conduite par Manfred Korfmann de l'université de Tübingen, a repris les fouilles à Troie. Les recherches ont un succès considérable. Il apparaît en effet que les vestiges importants mis au jour jusqu'à présent concernent uniquement l'acropole de Troie et que cette citadelle dominait un site infiniment plus vaste. De ce point de vue, on peut établir un parallélisme intéressant avec le palais de Minos à Cnossos : le palais était la résidence du souverain de Crète mais la ville et le port sur lesquels régnait le roi possédaient d'autres constructions au point que l'on a calculé que la population globale qui vivait à la fois dans le palais, la ville et au port était d'environ cent mille âmes.


Durant la phase VI de Troie, la fameuse phase précédant immédiatement la phase homérique, la ville mesurait quelque 80 000 mètres carrés, soit cinq fois la superficie de la citadelle.


Les réponses de l'archéologie


Aux temps de Priam (phase VIa), Troie était donc une ville construite autour d'une acropole. Les fouilleurs ont localisé les murs d'enceinte de la cité et, le long de ce qu'était alors la ligne côtière à l'âge du bronze, Korfmann et ses collaborateurs ont localisé une nécropole qui remonte au XIIIe siècle avant notre ère. Le cimetière contenait environ deux cents tombes. Il s'agit de sépultures de gens riches qui, vraisemblablement, provenaient d'horizons différents car les rites funéraires qui accompagnaient les dépositions sont des plus variés : certains cadavres ont été inhumés tandis que d'autres ont été brûlés sur des bûchers ; ces gens habitaient dans des cabanes dont les restes ont été mis au jour non loin de la plage. Il s'agit donc d'individus qui étaient là pour des raisons exceptionnelles. On le voit : ces traces pourraient parfaitement correspondre à celles d'une armée composite ayant mené une expédition en Troade entre 1300 et 1200 avant Jésus-Christ. Ces découvertes collent merveilleusement bien avec le récit homérique et, une fois encore, il faut avouer que l'archéologie vient au secours de la légende. Il se pourrait en effet que les personnes ensevelies dans le cimetière que les archéologues allemands viennent de mettre au jour ne soient autres que les compagnons d'Ulysse et d'Agamemnon qui mirent le siège devant la Troie dont Homère nous raconte l'histoire dramatique.


« Je mis la main sur un grand objet en cuivre d'une forme tout à fait particulière. Cette trouvaille avait attiré mon attention car il me semblait entrevoir de l'or sous l'objet qui reposait sur une couche pétrifiée de cendres rouges et de débris calcinés d'une épaisseur de 1,50 mètre. C'est sur cette couche que reposait le mur de fortification d'une hauteur de 6 mètres.


« Je mis au jour le trésor à l'aide d'un grand couteau, entreprise qui ne put se faire qu'au prix d'un effort surhumain et sous la menace d'un terrible danger, car le mur de fortification menaçait à chaque instant de me tomber dessus. Mais la vue de tant d'objets, dont chacun avait une valeur inestimable pour la science, me rendait téméraire et je ne pensais pas au danger. Toutefois, il m'eût été impossible de transporter le trésor sans l'aide de ma chère épouse qui était là, prête à envelopper dans son châle et à emporter les objets que je déterrais ».


Quels étaient ces objets ?


Le trésor de Troie


Selon le compte rendu de l'Allemand, le trésor de Troie est composé d'un grand nombre de vases, de coupes et de chaudrons en or, en argent et en bronze, de pointes de lances et de haches en cuivre, mais ce sont surtout les bijoux qui étaient dissimulés dans un grand vase en argent qui défient l'imagination. Il s'agit en effet de deux diadèmes en or, d'un bandeau en or, de soixante boucles d'oreilles en or, de 8 750 bagues, prismes et boutons, six bracelets et deux gobelets en or pur.


Ce trésor que Schliemann devait céder en partie à la Turquie, sur la base des accords passés avec le gouvernement de la Sublime Porte, fut en revanche transporté à Athènes au grand dam du gouvernement turc et exposé dans la somptueuse demeure que l'Allemand s'était fait construire à Athènes. En 1881, Schliemann « offrit » le trésor de Priam à l'Allemagne qui l'accepta de grand cœur, en échange d'un paquet d'honneurs et d'avantages divers. Et ainsi l'or de Troie fut exposé au musée de Berlin jusqu'au moment où éclata la seconde guerre mondiale. Les autorités berlinoises choisirent alors de mettre le trésor à l'abri des destructions qui sont l'inévitable cortège de tout conflit.


En 1945 l'Allemagne est en flammes. Le 16 avril, l'Union soviétique lance la bataille suprême. Plus de deux millions d'hommes se mettent en marche vers ce qui est encore pour quelques jours seulement la véritable capitale de l'empire du mal : Berlin. Avec l'appui de 7 500 avions, 41 600 canons, 6 250 chars, les soldats de l'Armée rouge s'emparent de la ville et le matin du premier mai 1945, les sergents Egorov et Kantarija plantent le drapeau rouge sur le groupe marmoréen qui surmonte la façade du Reichstag.


Une disparition mystérieuse


Au lendemain de la chute du nazisme, dans Berlin libérée, on récupéra des milliers et des milliers d'œuvres d'art arrachées par les armées hitlériennes aux musées et aux collections de toute l'Europe, mais on ne trouva aucune trace du trésor de Troie.


L'or de Priam semblait avoir été englouti lui aussi dans ce crépuscule des dieux qui vit la disparition des fantômes du nazisme.


On avança trois hypothèses pour expliquer cette disparition :


1°) le trésor de Troie aurait pu avoir été détruit dans les bombardements d'avril et mai 1945 à Berlin ;
2°) il aurait pu avoir été transféré en URSS, ce que les chercheurs russes nièrent farouchement jusqu'en 1993 ;
3°) il aurait pu tomber aux mains des Alliés et avoir été dispersé dans diverses collections privées occidentales.


En 1992, un antiquaire américain, Derek J. Content, affirma qu'il disposait de deux boucles d'oreilles ayant appartenu au trésor de Priam. Si ces bijoux étaient en vente sur le marché des États-Unis, c'est sans doute parce que le trésor tout entier, emporté par les Alliés en 1945, se trouvait outre-Atlantique. Or voilà qu'à l'occasion de fouilles menées à Lemnos, l'île grecque située face à la côte troyenne, les archéologues mettent au jour des objets d'orfèvrerie semblables aux bijoux de Priam. Il apparaît du coup que les fameuses boucles d'oreilles qui circulent aux USA pourraient provenir de fouilles clandestines menées en Troade ou dans la région du nord-est de l'Égée et n'avoir rien à voir avec les bijoux découverts par Schliemann.


La piste orientale reprend ainsi consistance et les chercheurs interrogent à nouveau les responsables des musées russes, dans l'espoir d'apprendre quelque chose sur ce qui se passa à Berlin en mai 1945.


La perestroïka de M. Gorbatchev aida les langues à se délier et, bientôt, certains savants russes commencèrent à admettre que le trésor de Troie se trouvait bel et bien dans les coffres du musée Pouchkine. L'Armée rouge l'avait découvert dans le bunker du zoo de Berlin en 1945 et avait organisé son transfert à Moscou sur ordre de Staline lui-même.


L'austère conservatrice du musée Pouchkine, Madame Irina Antonova, admit que les bijoux découverts par Schliemann se trouvaient effectivement en Russie et seraient exposés au public du monde entier, lors d'une grande exposition internationale qui s'ouvrirait à Moscou au début du printemps de 1996.


Voilà donc apparemment close une des pages les plus mystérieuses de la seconde guerre mondiale. À présent, il convient de savoir ce qu'il adviendra du trésor de Troie que les Russes ont emporté comme prise de guerre à Moscou en 1945.


À qui appartient le trésor ?


La Russie doit-elle le restituer et à qui ? À l'Allemagne ? À la Turquie ? On ne doit pas oublier que cet extraordinaire ensemble, dont la valeur est inestimable, se trouvait illégalement à Berlin. En effet, Schliemann, avant de commencer ses fouilles à Hissarlik, avait signé un accord avec le gouvernement turc. Tous les objets de valeur qui auraient éventuellement été découverts à l'occasion des fouilles en Troade auraient été partagés entre la Turquie et l'Allemand. Ce dernier s'engageait donc formellement à livrer la moitié des trésors qu'il aurait pu mettre au jour à la Sublime Porte. Du reste, cette dernière avait dépêché un commissaire chargé de suivre les faits et gestes de Schliemann sur le chantier de fouille. Or Schliemann, déjouant la surveillance des autorités turques, emporta le trésor en Grèce, contrevenant ainsi aux accords passés avec la Turquie. À ce sujet, on a de bonnes raisons de retenir que le récit de la découverte du trésor, tel que nous l'avons repris de Schliemann lui-même, est à tout le moins inexact. Selon l'Allemand, c'est sa femme, Sophie, qui aurait recueilli les vases et les bijoux dans son châle tandis que lui, au pied du mur qui menaçait de s'écrouler, arrachait péniblement ces merveilles à la terre. Si nous suivons le rapport de fouille écrit par l'Allemand, le 17 juin 1873 à Athènes, et non à Troie, comme il le laissa entendre par la suite, la découverte du trésor aurait eu lieu entre la fin du mois de mai et le début du mois de juin 1873. Or la correspondance entre Schliemann et sa femme nous apprend que Sophie a quitté la Troade et les fouilles de Troie le 7 mai, pour se rendre à Athènes au chevet de son père malade...


Un butin très convoité


En vérité, plusieurs indices, dont la plupart sont exposés dans les rapports de fouilles de l'Allemand, nous permettent de supposer que ce que Schliemann a appelé le « trésor de Priam », est en réalité un ensemble regroupant diverses trouvailles qui ont été effectuées en divers points de l'acropole d'Ilion entre les mois de mars et avril 1873. Il est donc probable que tous les objets avaient déjà été découverts au moment où Sophie Schliemann quitta Troie le 7 mai 1873 et on peut se demander si ce voyage improvisé n'est pas en fait lié au vol du trésor lui-même. Il se pourrait que Sophie Schliemann, que les autorités turques ne soupçonnaient certes point de vouloir s'en prendre au patrimoine archéologique de leur pays, ait emporté avec elle les bijoux du trésor de Priam. Son époux qui, en commerçant avisé mais sans scrupule, était particulièrement versé dans l'art de jouer ses interlocuteurs, aurait par la suite inventé de toutes pièces l'histoire que nous connaissons afin de laver de tout soupçon une épouse qu'il aimait proposer comme modèle à l'attention du grand public.


La Turquie intenta un procès et Schliemann fut condamné à la fois à payer une amende et à restituer les objets volés. L'Allemand paya l'amende mais, en revanche, il ne restitua jamais le moindre bijou et les Turcs continuent à réclamer le trésor qui leur a été soustrait en 1873.


Les Allemands, oubliant les revendications des Turcs, soutiennent que le trésor était déposé au musée de Berlin jusqu'en 1939 et qu'il convient qu'il revienne au musée de Berlin au plus tôt.


Les Russes, à leur tour, ont de bonnes raisons de prétendre garder leur prise de guerre aussi longtemps que l'Allemagne n'aura pas restitué à la Russie une bonne part des trésors que les armées hitlériennes ont emportés d'Union soviétique lors du dernier conflit mondial. On parle de six cent mille icônes, en d'autres termes toute l'histoire en images de la Russie, qui auraient été emportées en Allemagne lors de la retraite des troupes nazies.


On ne sait ce qu'il adviendra du trésor de Priam, les négociations dépendant plus de la politique que du souci archéologique...

Louis Godart
Octobre 2009
 
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