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La guerre de Troie au regard de l'histoire
Louis Godart
Professeur à l’université de Naples
Membre de l’Institut (Académie des Inscriptions et Belles Lettres)

Troie est l'un de ces sites où l'histoire et la légende se donnent rendez-vous. Homère, le plus vieux poète dont l'Occident ait gardé le nom, a fait naître le mythe troyen en nous racontant l'expédition que les rois mycéniens lancèrent contre la ville de Priam pour y récupérer la belle Hélène et laver dans le sang l'affront fait à l'un des leurs, le roi de Sparte Ménélas, à qui le beau Pâris avait soustrait l'épouse. Depuis le huitième siècle avant notre ère, l'Iliade et l'Odyssée, les deux grandes épopées qui narrent les combats menés sous les murs de Troie et le retour aventureux d'Ulysse en sa patrie d'Ithaque, ont été considérées à juste titre comme les piliers de la littérature mondiale, et Troie est devenue le lieu mythique où aimaient à se recueillir les grands capitaines de l'histoire. Alexandre, César, Antoine, au cours de leurs chevauchées à la recherche de la gloire, se sont arrêtés un moment au pied de sa colline et ont sacrifié à la mémoire des héros de l'épopée homérique. Puis, lentement, Troie est tombée dans l'oubli... Mais les archéologues, depuis quelque cent cinquante ans, l'en tirent progressivement, comme nous le confirme Louis Godart, professeur de civilisation égéenne à l'université de Naples, membre de l'Institut et de l'Academia dei Lincei.


De la ville fabuleuse qui commandait le passage de l'Égée vers les Dardanelles et la mer Noire n'est resté pendant longtemps que le souvenir qu'alimentaient les vers éternels d'Homère. Troie avait cessé d'être une réalité pour devenir un mythe littéraire.


Dans la seconde moitié du XIXe siècle, Frank Calvert et Heinrich Schliemann en redécouvrent le site et démontrent que le poète ne mentait pas lorsqu'il parlait des murailles resplendissantes de la cité de Priam et de la ville qui commandait sur le territoire du nord-ouest de l'Anatolie.

Les découvertes d'Henrich Schliemann

La colline d'Hissarlik sur laquelle est bâtie l'acropole de Troie plonge ses racines dans le lointain passé de l'Égée. Dès le début du troisième millénaire avant notre ère, l'on assiste à une première occupation du site : nous sommes au début de l'âge du bronze, et Troie commence à se faire valoir sur la scène méditerranéenne et anatolienne.


Mais c'est à partir de la moitié du troisième millénaire que Troie s'impose de manière déterminante. Les vestiges de cette époque, que l'on nomme les restes de la Troie II, témoignent d'une richesse du site qui est demeurée sans précédent. L'architecture des remparts et du palais royal atteint un rare niveau de perfection. Et surtout, les trouvailles impressionnantes associées aux couches stratigraphiques frappent l'imagination.


Dans les strates remontant à la seconde Troie, Schliemann a en effet mis au jour des « trésors » qui comprennent des bijoux – bagues, boucles d'oreille, épingles, diadèmes – d'une rare perfection. Il en est de même de la vaisselle d'or ou des haches de cérémonie qui proviennent du site. L'une de ces dernières, en lapis-lazuli, était recouverte d'une mince feuille d'or et témoigne des rapports commerciaux que la cité entretenait avec le reste du monde antique. En effet, cette pierre ne provient que de Drangiane (Afghanistan) ; avant d'aboutir dans les ateliers des orfèvres et des artistes troyens, le bloc de lapis-lazuli dans lequel a été taillée cette hache de cérémonie a donc accompli un parcours qui, du cœur de l'Asie, l'a amené vers le golfe Persique, de là vers la plaine syrienne puis la côte méditerranéenne et, enfin, en région troyenne.


La puissance de la Troie II et la majesté de ses remparts n'ont pas empêché la ruine de la ville et ainsi, au fil des siècles, sans relâche, jusqu'à l'époque hellénistique et romaine, de nouvelles cités se sont superposées aux villes précédentes. L'une de celles-ci, dénommée VIIa, pourrait être la Troie du treizième siècle avant notre ère, que chantera bien des siècles plus tard au huitième siècle avant notre ère celui que l'on nomme Homère.

Le rôle prépondérant de Troie en Méditerranée orientale

Pourquoi ce site de Troie eut-il tant de succès et fut-il le théâtre de tant de malheurs au cours de l'histoire ? Pour répondre à cette question, il suffit de regarder la carte de la Méditerranée orientale.


Troie se trouve dans la région du nord-est de l'Égée et commande le passage vers les Dardanelles et le Pont-Euxin. Lorsqu'au début du second millénaire avant notre ère les habitants de la Crète minoenne jetèrent la base de leur expansion coloniale en Méditerranée, ils avaient un but précis : se procurer sur les comptoirs étrangers les matières premières, en particulier les métaux, indispensables à leur économie et à leur artisanat. Pour ce faire, ils devaient s'adresser aux puissances du bassin oriental de la Méditerranée susceptibles d'échanger des minerais contre les produits de l'agriculture et de l'artisanat égéens. Ils ont donc commercé avec l'Égypte, bien entendu, avec les petits États de la côte syro-palestinienne ; ils ont aussi cherché à nouer des relations avec des régions où l'on pouvait se procurer de l'or, de l'argent, du cuivre ou de l'étain.


C'est ainsi qu'ils ont peu à peu découvert l'importance de la route commerciale menant de l'Égée aux Dardanelles, à la mer Noire et au Caucase, là où les mines regorgeaient d'or. Ils ont installé dès l'époque protopalatiale, aux alentours de 1800 avant J.-C., un comptoir commercial sur la côte méridionale de l'île de Samothrace, face à la côte troyenne. Et, bien entendu, ils se sont adressés aux Troyens dont la ville jouait le rôle de plaque tournante dans la diffusion des civilisations métallifères aussi bien en direction de l'Égée qu'en direction du sud-est syrien et mésopotamien.


C'est à cette époque que des Minoens ont fréquenté Troie et laissé des signes gravés en écriture linéaire A – en usage dans la Crète minoenne – dans deux rochers découverts par Schliemann parmi les restes de la Troie du début du second millénaire avant notre ère.


Les heurs et les malheurs de Troie sont donc liés au rôle essentiel que cette cité a joué dans la diffusion des métaux précieux en direction de l'Égée et de la Mésopotamie, et à la convoitise que ce rôle privilégié a inspirée chez ceux qui commerçaient avec l'acropole d'Hissarlik. Contrôlant le passage vers les détroits et recueillant les trafics en provenance de la mer Noire, Troie était vouée à la fortune et à l'envie et condamnée à subir sans relâche les assauts de ceux qui convoitaient ses biens et sa position dans le nord-est de l'Égée.


En fouillant les restes de Troie et, ensuite, en mettant au jour les tombes des rois de Mycènes et les vestiges de la forteresse de Tirynthe, Schliemann avait démontré que les anciens récits sur la Grèce des temps héroïques plongeaient leurs racines dans l'histoire. Sans doute est-ce d'une réalité historique que s'inspire une vieille légende grecque ayant la mer Noire et le Caucase pour théâtre, à savoir celle de Jason et des Argonautes qui partent pour les régions lointaines et inhospitalières du Nord à la recherche de la Toison d'or. Il est probable qu'il s'agit du Caucase où se situent les mines d'or que faisaient exploiter les rois de Troie.


Jusque dans les années 1960, au moment de la fonte des neiges, les paysans des montagnes du Caucase veillaient à tendre une peau de mouton dans les ruisseaux qui dévalaient des glaciers et des montagnes. Les paillettes d'or que charriaient les eaux allaient se nicher dans les poils de la toison de l'animal écorché et étaient récupérées chaque soir par les habitants. Cette pratique remonte à la nuit des temps ; et sans doute est-ce ainsi qu'est née, dans le monde grec qui utilisait le métal précieux venant de ces régions, la légende du mouton à la toison d'or qui paissait dans les pâturages proches de la mer Noire.


Après avoir été menées de manière intense mais expéditive par Schliemann, les fouilles de Troie furent reprises par C. Blegen de 1932 à 1938. L'Américain contribua à peaufiner la chronologie troyenne et à faire comprendre la complexité du site d'Hissarlik. Aujourd'hui, c'est une mission archéologique germano-turque dirigée par M. Korfmann, de l'université de Tübingen, qui a la charge des fouilles du site. Les premiers résultats des recherches sont spectaculaires : Korfmann et son équipe sont parvenus à démontrer que, dans la plaine qui entoure l'acropole, s'étendait une vaste cité ceinte par une muraille impressionnante. Cette cité de Troie est encore à fouiller, et il est de plus en plus évident que l'on n'a mis au jour, jusqu'ici, qu'une partie infime des restes de la ville de Priam dont Homère nous chanta les malheurs.

Louis Godart
Avril 2008
 
Bibliographie
La fabuleuse découverte des ruines de Troie La fabuleuse découverte des ruines de Troie
Heinrich Schliemann
Pygmalion, Paris, 2001

Le trésor de Troie Le trésor de Troie
Véronique Schiltz
Gallimard, Paris, 1996

Récits inédits de la guerre de Troie Récits inédits de la guerre de Troie
Collectif
Les Belles Lettres, Paris, 1998

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