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La Grèce romaine
Yann Le Bohec
Professeur d’histoire romaine à l’université Paris IV-Sorbonne

La Grèce a toujours occupé une place à part dans le cœur et dans le monde des Romains, de manière au demeurant paradoxale. D'un côté, les Romains méprisaient les Grecs parce qu'ils les avaient toujours vaincus sur les champs de bataille. Mais, d'un autre côté, ils admiraient profondément leur culture, à laquelle ils ont beaucoup emprunté, au point que quelques historiens ont pu considérer la civilisation romaine comme un simple « canton » de la civilisation hellénistique. Les maîtres du monde en étaient conscients : « On ne peut pas, disaient-ils, traiter les Grecs comme les Espagnols ». Ou encore, comme l'écrivit le poète Horace : « Et la Grèce conquise conquit son farouche vainqueur, et importa les arts au sein du Latium sauvage ». Yann Le Bohec nous parle ici du temps où, après une difficile conquête, la Grèce devint une colonie romaine, riche et sereine.


La difficile conquête de la Grèce

Le long processus qui permit aux Romains d'achever sa conquête prouverait à lui seul ces ambiguïtés. En 215 avant J.-C., le roi de Macédoine, Philippe V, contracta une alliance avec Hannibal, sans grandes conséquences immédiates il est vrai. En 201, Rhodes et Pergame, en conflit avec ce souverain, demandèrent et obtinrent l'appui de Rome. Flamininus débarqua dans les Balkans, remporta la victoire des Cynoscéphales en 197 et imposa sa paix. Officiellement, il proclama la « liberté de la Grèce ». Officieusement, Rome avait pris pied dans cette région ; les commerçants italiens suivirent de peu les généraux et les diplomates, mais ils arrivèrent en bien plus grand nombre. Ils entraient pourtant dans un monde en crise. En effet, la Grèce était divisée politiquement. Au nord, la monarchie macédonienne était en proie à de multiples conflits avec ses voisins immédiats, Illyriens, Épirotes, Thessaliens… ainsi qu'avec les autres grands dynasties issues de la conquête d'Alexandre le Grand : Lagides en Égypte, Séleucides en Syrie et Attalides à Pergame. Au sud, les cités s'étaient regroupées en ligues, comme la célèbre ligue d'Achaïe dans le Péloponnèse. Dans chacune d'entre elles s'opposaient les partisans et les adversaires de la Macédoine, les tenants de la démocratie et ceux de l'oligarchie. De plus, la lutte politique était exacerbée par une situation économique et sociale très médiocre. Une véritable dépression démographique, « l'oliganthropie », accompagnait une ruine générale. La Grèce n'exportait plus que des jeunes gens pauvres qui s'enrôlaient comme mercenaires là où ils trouvaient un employeur.

La prise de contrôle de la Grèce se fit par à-coups et au gré des circonstances. En 192, le roi de Syrie, Antiochus, se tourna vers l'Occident et se heurta à Rome. Vaincu à Magnésie du Sipyle, il dut accepter en 188 la paix d'Apamée qui laissait à Rome les mains libres dans la région. En 172, Persée, nouveau roi de Macédoine, voulut entrer en guerre contre Rome. Paul-Émile l'écrasa à Pydna en 168. En 149, à l'initiative d'un certain Andriskos, la Macédoine se souleva contre toute présence romaine. La réaction fut rude et dans le nord et dans le sud, jusqu'à ce que Mummius prît Corinthe, qu'il livra au pillage (146). Le Sénat décida alors que la Macédoine serait réduite au statut de province. Le sud de la Grèce fut divisé : une partie devint propriété du peuple romain – ager publicus –, le reste fut abandonné aux cités, dont quelques-unes conservèrent leur liberté, au moins de nom. Mais toutes se dotèrent de régimes aristocratiques, donc favorables à Rome. Entre les appétits des gouverneurs et la rapacité des marchands italiens, le pays ne vit pas la moindre amélioration de sa situation économique. Quand Mithridate, roi du Pont, chercha à chasser les Romains de la Méditerranée orientale, il trouva des appuis en Grèce (88-66) mais finit par être vaincu. En 27 avant J.-C., Auguste, fondateur de l'Empire, divisa la Grèce en deux provinces, la Macédoine, avec pour capitale Thessalonique (ou Salonique) au nord et l'Achaïe au sud. Il en laissa la gestion au Sénat mais il veilla, ici comme ailleurs, à ce que les gouverneurs, appelés proconsuls, fussent honnêtes. La défense de ces régions fut assurée par des légions installées au nord puis rapprochées de plus en plus du Danube, avant d'être cantonnées dans les provinces de Mésie et de Pannonie, sur la rive droite du Danube.


L'Empire, ou le retour au calme et à la prospérité

Sous l'Empire, on vit la Grèce renaître à la vie. La plupart des princes, pour bien montrer qu'ils étaient philhellènes, n'hésitaient pas à aller à Éleusis se faire initier à la religion des mystères. Le plus enthousiaste de ces princes fut Hadrien, qui orna Athènes de monuments de prestige, avec un gymnase et une bibliothèque, et de temples dédiés à Héra, à Zeus olympien et à tous les dieux, le Panthéon. Certaines cités reçurent des promotions juridiques, ce qui allégeait leur charge : c'est ainsi que Nicopolis, Patras, Philippes, devinrent colonies. Corinthe, qui possédait déjà ce statut, reçut un renfort d'habitants. Les regroupements de cités, appelées ligues, furent autorisés mais évoluèrent dans le sens des intérêts de Rome : leur rôle fut limité à la pratique du culte impérial et elles passèrent sous le contrôle des aristocrates, toujours favorables à l'ordre romain.

La vie économique connut elle aussi une amélioration, mais lente. La prospérité reposait toujours sur la fameuse « trilogie méditerranéenne », du blé, de la vigne et de l'olivier, à laquelle les poètes ajoutent le miel de l'Attique. L'artisanat était en général destiné à la consommation locale davantage qu'à l'exportation. De même, le commerce n'avait pas retrouvé un grand dynamisme. Pourtant, la paix romaine, le réseau de routes qui l'accompagnait et le développement des domaines impériaux contribuaient à recréer une relative prospérité.

La richesse, il est vrai, ne profitait pas également à tout le monde. La majorité de la population, hommes libres et esclaves compris, vivait dans la pauvreté, mais une pauvreté apparemment plus supportable que celle qu'elle avait connue avant l'Empire. Une classe moyenne se recréait et la citoyenneté romaine récompensait les plus méritants, surtout chez les riches. On trouvait même des citoyens romains à Sparte, où est connu un certain Euryklès.


Renaissance de la culture

Le plus célèbre fut Hérode Atticus. Issu d'une famille modeste de citoyens romains, il sut accroître sa prospérité en agrandissant ses domaines et devint un des hommes les plus aisés de son temps. Pour apprendre à lire à son fils, Bradua, un jeune homme peut-être peu doué, il lui offrit comme camarades de jeu vingt-quatre esclaves dont chacun reçut pour nom une des lettres de l'alphabet. Hérode Atticus recevait de l'État un salaire de professeur. Cet avantage s'explique : la vie culturelle avait gardé toute son importance, et le passage par l'Attique s'imposait pour ceux qui prétendaient acquérir la meilleure culture possible. Le grand nombre d'enseignants qui se concentraient dans cette ville fait que l'on parle parfois d'une « université d'Athènes », expression impropre car il n'existait aucun lien institutionnel entre les maîtres et les étudiants. La renaissance de la culture grecque se voit à de multiples traits. Une nouvelle littérature fit son apparition, dont le plus grand nom est celui de Plutarque, prêtre d'Apollon à Delphes. Il nous a laissé les Vies parallèles des hommes illustres qui, grâce à la célèbre traduction qu'en fit Amyot, appartiennent aussi à la littérature française. On ne négligera pas non plus ses Moralia, un ensemble de traités consacrés à la philosophie et à la religion. Pendant le siècle des Antonins, un mouvement littéraire, la Seconde Sophistique, domina la vie culturelle du monde antique.


Panthéon traditionnel, divinités orientales et naissance du christianisme

Comme il faut s'y attendre, les religions jouèrent un grand rôle dans les mentalités et le foisonnement caractérise l'époque. Le panthéon traditionnel était toujours à l'honneur ; tout au plus pouvait-on déplorer, avec Plutarque, un certain déclin des oracles. Les dieux de Rome reçurent une place, en particulier la triade capitoline – Jupiter, Junon et Minerve – et le culte impérial fut particulièrement pratiqué par les élites sociales, qui n'ignoraient pas ce qu'elles devaient au prince comme prospérité et comme paix sociale. Quant aux divinités orientales, elles étaient connues depuis longtemps. Les monothéismes se diffusèrent ici plus qu'ailleurs. Des communautés juives importantes vivaient à Corinthe, Philippes, Thessalonique, Athènes et les archéologues ont identifié une synagogue à Délos. Quant au christianisme, on sait bien que c'est saint Paul qui, le premier, vint l'annoncer en Grèce. Il séjourna à Philippes en 54, avant d'aller à Athènes et à Corinthe.


L'affaiblissement de l'Empire : de l'Orient romain à l'Orient byzantin

Un coup de tonnerre éclata dans ce ciel relativement serein. En 170, des barbares, les Costoboques, franchirent le Danube et pillèrent la Grèce, signe avant-coureur d'une crise générale qui affecta l'empire romain à partir des années 220-230. Les invasions, en particulier celles des Goths, entraînèrent des ruines et des morts, l'instabilité politique, l'appauvrissement et une certaine angoisse devant l'avenir.

À la fin du IIIe siècle et au début du IVe, Dioclétien organisa la Tétrarchie, une décentralisation du pouvoir qui permit de rétablir la situation sur le plan militaire. Du point de vue administratif, il divisa la Grèce en un plus grand nombre de provinces : Épire nouvelle à l'est, Épire ancienne à l'ouest, Macédoine au nord, Thessalie au centre et Achaïe au sud. Les gouverneurs perdirent une partie de leurs fonctions, se cantonnant surtout au rôle de juges. Des soldats, confiés à des autorités purement militaires, furent installés dans les grandes villes. Enfin, les cités furent toutes alignées sur le même modèle, celui des civitates. Puis la Grèce rentra dans un diocèse et, sous Constantin, dans une préfecture du prétoire, regroupement de provinces. La prospérité revint. La création de Constantinople montre que le bassin oriental de la Méditerranée connaissait un nouvel essor économique et culturel.

Peu à peu, l'Orient romain devint l'Orient byzantin. Une autre période de l'histoire de la Grèce s'ouvrait alors.

Yann Le Bohec
Mai 2002
 
Bibliographie
L’Orient romain. Provinces et sociétés provinciales en Méditerranée orientale d’Auguste aux Sévères (31 avant J.C. – 235 après J.C.) L’Orient romain. Provinces et sociétés provinciales en Méditerranée orientale d’Auguste aux Sévères (31 avant J.C. – 235 après J.C.)
Maurice Sartre
Seuil, Paris, 1991

La Littérature grecque La Littérature grecque
Alain Billault
Hachette Education, Paris, 2000

Athènes sous Hadrien Athènes sous Hadrien
P. Graindor
Le Caire, 1937

Un milliardaire antique, Hérode Atticus et sa famille Un milliardaire antique, Hérode Atticus et sa famille
P. Graindor
In Recueil des travaux de l'université égyptienne, VII, 1930


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