Logo Clio
Service voyages
Service voyages
Page précédenteImprimer cet articleRecommander à un ami

La Grèce byzantine
Jean-Claude Cheynet
Professeur d'histoire byzantine à l'université de Paris IV-Sorbonne

Directeur du Centre de recherche sur l'histoire et la civilisation de Byzance (CNRS-Collège de France, depuis 2000)

Les Byzantins n'ont jamais pris en considération la Grèce, qu'ils appelaient Hellade, dans ses frontières actuelles. Pour eux, cette province correspondait à peu près aux limites de la Grèce centrale actuelle. L'Antiquité gréco-romaine avait légué à la région un réseau exceptionnellement dense de cités, dont la plupart survécurent jusqu'à la fin du VIe siècle. La fondation de Constantinople, qui modifia le réseau des communications terrestres et maritimes, affecta modérément la Grèce, sinon en favorisant l'activité de la façade égéenne, aux dépens de l'intérieur du pays. La reconquête de l'Italie au temps de Justinien rendit de l'importance à la Via Egnatia, le grand axe qui, partant de Dyrrachion, traversait la péninsule pour atteindre Thessalonique et, longeant la côte nord de la mer Égée, aboutissait à Constantinople.

Une prospérité menacée

La frontière danubienne était constamment sous la menace des invasions germaniques, puis slaves à partir du VIe siècle. Le limes fut percé à de nombreuses reprises, démantelé par les Huns au milieu du Ve siècle et reconstruit seulement au début du VIe siècle, mais en privilégiant la défense de la Thrace qui couvrait Constantinople, laissant les Balkans ouverts à des incursions massives. Toutefois les villes de Grèce et de Macédoine, éloignées de la frontière, échappèrent le plus souvent aux assauts des barbares, même si Athènes fut frappée par l'invasion hérule du IIIe siècle ou le raid d'Alaric en 396. Les cités plus importantes reçurent de nouvelles murailles, comme Thessalonique au milieu du Ve siècle. En dépit de l'insécurité grandissante, les villes conservaient des activités dynamiques. Les marchands orientaux fréquentaient les grands ports de Corinthe et de Thessalonique par où s'exportaient des marbres tirés de carrières encore exploitées à Thasos, à Paros, en Thessalie, en Eubée, à Lacédémone. Des ateliers de céramique sont attestés dans plusieurs provinces grecques, la Macédoine, la Grèce centrale, l'Attique. Les communautés urbaines restaient assez riches pour assumer la construction de nombreuses églises, et rares furent les temples transformés, car les chrétiens répugnaient à pratiquer leur culte dans les « repaires des démons ». Le Parthénon ne devint une église dédiée à la Vierge qu'à la fin du VIe siècle, alors qu'Athènes déclinait, car elle avait perdu son statut de ville universitaire dû à son héritage antique. Jusqu'à la fermeture de sa célèbre École, en 529 sur ordre de Justinien, des étudiants, venus de tout l'Empire, se pressaient auprès de professeurs, dont les plus fameux enseignèrent à l'Académie néo-platonicienne, une institution privée.

La situation des campagnes est mal connue mais, d'après l'archéologie, les grands domaines, difficiles à protéger, ne semblent pas avoir survécu à la multiplication des bandes armées au Ve siècle. Les villages se maintinrent sans doute mieux car ils disposaient souvent de refuges en montagne, grossièrement fortifiés. Il semble que, dès le Ve siècle, le peuplement ait accusé une baisse sensible, en dépit du maintien d'un réseau urbain, rendu sans doute plus fragile en raison même de ce déséquilibre.

Les invasions

Dès le milieu du VIe siècle, en plein règne de Justinien, les Balkans sont envahis par de nouveaux peuples comme les Avars et les Bulgares, qui encadraient des tribus slaves. À côté d'offensives majeures, cette pression s'est traduite par l'infiltration plus ou moins pacifique de groupes d'agriculteurs slaves, qui tiraient profit du déclin démographique qui frappait les Balkans. Ils s'établirent de préférence dans les régions centrales, plus montagneuses et déjà vidées de leurs habitants. Les forteresses, construites ou restaurées par Justinien, n'arrêtèrent pas leur avance. À la fin du VIe siècle, Thessalonique, devenue capitale de l'Illyricum, était entourée de tribus slaves et la ville fut assiégée à plusieurs reprises, en 586, en 614, peut-être en 617 ou 619. Les habitants de la métropole ne pouvaient guère compter que sur leurs propres forces car les empereurs étaient absorbés par la lutte contre les Perses puis, ultérieurement, contre les Arabes. Les Miracula Dimitrii nous font connaître l'angoisse de la population qui, tout en résistant efficacement sur ses remparts, comptait sur la protection du saint local, Démétrius, qui accéda alors au statut de saint militaire, son culte se répandant dans tout l'Occident.

La résistance de Thessalonique n'interdit pas aux Slaves de pénétrer profondément en Grèce jusqu'au Péloponnèse, sans doute dès le règne de Maurice (582-602). Avec leurs monoxyles, bateaux construits, dit-on, dans un seul tronc d'arbre, les Slaves débarquèrent même dans les îles, sans toutefois s'y installer massivement. La part des Slaves dans la population a fait l'objet de controverses. Certains historiens considèrent que la présence slave avait submergé les autochtones, D. Zakythinos évoquant « la grande brèche dans la tradition de l'hellénisme » entre les VIIe et IXe siècles. D'autres, au contraire, répugnent à l'idée d'une telle rupture au point que les habitants actuels ne descendraient pas des contemporains de Périclès. La question est loin d'être tranchée car l'archéologie rurale est insuffisamment développée. En revanche, les villes, dont Corinthe et Argos, sont mieux connues. L'étude des trouvailles monétaires, les découvertes récentes de nombreux objets métalliques et la réattribution d'autres, comme les boucles des ceinturons de militaires, aux Byzantins au lieu des envahisseurs, offrent une esquisse de réponse à cette question. Les villes ont en majorité disparu dans la tourmente, mais l'Empire, grâce à ses troupes et à sa marine, a conservé les points clés, Corinthe, Athènes, Thessalonique, et une grande partie de la côte égéenne, les Slaves ayant toutefois atteint le nord de l'Égée, coupant la Via Egnatia entre Thessalonique et Constantinople.

La restauration de l'autorité byzantine

Les empereurs n'eurent jamais l'intention d'abandonner la Grèce à son sort et, dès que la situation sur la frontière orientale laissait quelque répit, ils s'efforçaient de conduire de grandes expéditions militaires pour élargir le territoire resté sous leur autorité et reconstituer la hiérarchie ecclésiastique mise à mal par les Avars et les Slaves païens. L'entreprise était facilitée car les Slaves, après la chute du pouvoir avar, ne s'organisèrent jamais en un État mais se regroupèrent selon leurs tribus, dans ce qu'on appela des sklavinies, provinces autonomes. Constant II en 658, Justinien II en 688, puis de façon plus décisive en 783, Staurakios, l'eunuque envoyé par l'impératrice Irène – elle-même originaire d'Athènes – à la tête d'une forte armée, restaurèrent l'autorité centrale sur une partie de la Grèce. De grandes circonscriptions militaires, les thèmes, furent établies au fur et à mesure de la reconquête : le thème de l'Hellade dès avant 695, puis ceux du Péloponnèse, de Céphalonie – sur la côte adriatique – et de Thessalonique dans la première moitié du IXe siècle. Des populations d'Asie Mineure furent transférées pour renforcer l'élément grec. Une dernière grande révolte des Slaves du Péloponnèse fut matée par Nicéphore Ier (802-811) et les vaincus furent établis comme paysans dépendants de la métropole restaurée de Patras.

Aux IXe et Xe siècles, la Grèce continua de souffrir des attaques arabes et bulgares. En effet, depuis que les Arabes avaient, au cours du IXe siècle, conquis la Crète, ils lançaient des raids sur les côtes et les îles de l'Égée. Une autre expédition musulmane, venue de Syrie sous la conduite du renégat Léon de Tripoli, réussit même à s'emparer de Thessalonique en 904. L'État bulgare connut à deux reprises une forte expansion, notamment sous l'adversaire de Basile II (976-1025), le tsar Samuel, qui mena ses troupes jusqu'au Péloponnèse et s'empara pour plusieurs décennies du nord de la Grèce. Ensuite, la Grèce connut une paix durable jusqu'en 1204, juste troublée par le passage de quelques croisés et les attaques des Normands, dont la plus redoutable, celle du roi Roger II, qui conquit temporairement Corfou, puis Corinthe et Thèbes.

La paix favorisa le développement économique de la Grèce. Thèbes et Corinthe, au XIIe siècle, avaient partiellement pris le relais de Constantinople dans les métiers de la soie, qui employaient plusieurs milliers d'artisans. La production était si réputée qu'elle était appréciée aussi bien chez les Latins que chez les Turcs. Les Vénitiens avaient réclamé et obtenu le droit de commercer dans ces villes. Les mûriers étaient cultivés depuis longtemps dans le Péloponnèse, dont une partie fut pour cette raison appelée la Morée. La teinture pourpre, la plus précieuse, réservée à l'empereur, était obtenue à partir d'un coquillage, le murex, qui se trouvait également sur les côtes du Péloponnèse. L'agriculture produisait en abondance, dans les grands domaines appartenant souvent à la famille impériale ou aux grands monastères de Constantinople, des céréales, de l'huile ou du vin exportés par les marchands latins depuis les ports de Thessalie et du Péloponnèse. Les îles, l'Eubée, Cos, Chios, Rhodes, offraient à Constantinople des vins déjà réputés. Les Byzantins participaient aussi au renouveau du commerce. La foire de la Saint-Démétrius à Thessalonique attirait des marchands de toute la Méditerranée et du Caucase. Les marins du port de Monemvasie, où les Italiens n'avaient pas obtenu le droit de s'installer, rivalisaient avec leurs collègues étrangers.

Dans les villes, qui se repeuplèrent, de nombreuses églises furent construites, souvent de taille assez modeste, comme la Petite Métropole à Athènes. À la campagne se multiplièrent les fondations monastiques, parfois avec le soutien impérial : Hosios Loukas, la Néa Moni de Chios, Saint-Jean à Patmos. C'est également à cette date que le mont Athos, jusque-là peuplé d'ermites, s'organisa en un grand ensemble monastique doté par les empereurs de privilèges importants. Nicéphore Phocas (963-969) encourage saint Athanase à développer Lavra, qui devint, avec plusieurs centaines de moines, le plus grand monastère cénobitique de la Sainte Montagne. Des étrangers se joignirent aux Grecs : des Géorgiens fondèrent Iviron, des Latins le couvent des Amalfitains, et, plus tard, des Serbes, celui de Chilandar.

Aux yeux des Constantinopolitains, servir dans les provinces grecques équivalait presque à subir un exil. Le plus célèbre des métropolites d'Athènes, Michel Chôniatès, formé dans la capitale, ne cacha pas sa déception, tout comme Eustathe, son collègue de Thessalonique, en découvrant sa cité. Loin d'y rencontrer de nouveaux Platon ou Démosthène, il croisait des autochtones qui parlaient un mauvais grec au milieu des ruines de la ville antique. Il sut pourtant défendre sa métropole contre les assauts d'un tyran local, Léon Sgouros, qui voulait constituer autour d'Argos, Nauplie et Corinthe une principauté indépendante et ne céda que devant les conquérants latins.

Divisions politiques

La prise de Constantinople par les croisés en avril 1204 provoqua l'éclatement de l'Empire byzantin, désormais partagé entre Grecs et envahisseurs divers, Latins, Bulgares, Serbes et Turcs. La Grèce relevait en principe du royaume de Thessalonique, que gouverna Boniface de Montferrat, l'un des chefs francs les plus valeureux. De son royaume dépendaient le duché d'Athènes et la principauté d'Achaïe, confiée aux Villehardouin. Les Vénitiens, soucieux de tenir les routes commerciales en Égée et en mer Noire, s'établirent un temps à Corfou, et durablement à Coron et à Modon, dans le Péloponnèse, et colonisèrent l'Eubée et la Crète. Les Francs, qui rencontrèrent de la part des Grecs une résistance farouche, durent reconnaître l'existence d'un État indépendant, en Épire, sous la dynastie des Anges ; ils se heurtèrent aussi aux Bulgares du tsar Kalojean qui infligea de rudes coups au royaume de Thessalonique. Les Latins mirent en place, non sans difficulté, une Église franque qui dut composer avec le bas clergé et la majeure partie de l'épiscopat grec, qui refusa toute allégeance à la papauté. Les Grecs d'Épire, rivaux de ceux de Nicée en Asie Mineure, s'appuyèrent sur le patriarcat d'Ochrid dont le ressort s'étendit à l'ensemble de la Grèce centrale et du Nord.

La reprise de Constantinople par Michel VIII Paléologue, en 1261, n'entraîna pas la réunification des terres jadis grecques et la Grèce resta divisée entre les partisans de l'empereur qui tenait Thessalonique, rapidement reprise aux Latins, et d'autre part les Épirotes et les Latins. Ces derniers subirent une grave défaite en 1259, à Pélagonia, ce qui permit aux Byzantins de reprendre pied dans le Péloponnèse et de tenir la Morée, avec Mistra pour capitale.

L'histoire de la Grèce se complique encore aux XIVe et XVe siècles. Des Catalans, appelés par l'empereur Andronic II pour combattre les Turcs en Asie, se rebellèrent, faute d'être payés, et finirent par écraser et supplanter les Francs du duché d'Athènes, avant d'être eux-mêmes remplacés par la famille florentine des Acciajuoli. Les premiers raids des corsaires turcs atteignirent à cette époque les côtes de la Grèce. À la mort d'Andronic III (1328-1341), qui avait réunifié la plus grande partie de la Grèce, une guerre civile éclata qui affaiblit définitivement l'Empire byzantin au profit des Serbes, qui parvinrent, sous Étienne Douchan (1331-1355), à occuper une grande partie de la Grèce du Nord, mais surtout des Turcs qui chassèrent les Serbes dès la seconde moitié du XIVe siècle et s'emparèrent de Thessalonique une première fois en 1387, puis définitivement en 1430.

Les Ottomans, maîtres de la majeure partie des Balkans après la défaite des Bulgares et des Serbes, envahirent la Grèce à plusieurs reprises, franchissant l'isthme de Corinthe, vainement défendu par la muraille de l'Hexamilion, et ravagèrent la Morée, dernier bastion byzantin alors en pleine expansion politique et intellectuelle. Après la chute de Constantinople, le sultan Mehmet II se fit remettre l'Acropole d'Athènes par le dernier Acciajuoli, en 1456, puis il conquit la Morée aux dépens des derniers despotes, des Paléologues, en 1460.

Le bilan n'est pas aussi négatif qu'il semblerait. Le XIIIe siècle, en dépit des divisions politiques, marque l'apogée démographique et économique de la Grèce médiévale. Ensuite, la peste et les invasions dépeuplèrent cruellement la péninsule. Cependant, au mont Athos, s'était précisée, au XIVe siècle, la doctrine hésychaste à laquelle les orthodoxes s'attachèrent vigoureusement et, au siècle suivant, alors que la Sainte Montagne déclinait, les monastères fondés aux Météores, en Thessalie, devinrent l'un des foyers les plus vivants de l'orthodoxie et assurèrent sa survie au temps de la turcocratie. De même Mistra, avant de tomber, avait participé à la renaissance artistique et culturelle des Paléologues. En témoignent les nombreuses fresques conservées et la présence d'intellectuels dont certains passèrent ensuite en Italie, favorisant la renaissance de l'hellénisme.

Jean-Claude Cheynet
Juin 2003
 
Bibliographie
Le Péloponnèse du IVe au VIIIe siècle. Changements et persistances Le Péloponnèse du IVe au VIIIe siècle. Changements et persistances
Anna Avraméa
Publications de la Sorbonne, Paris, 1997

Byzantine Monemvasia : the Sources Byzantine Monemvasia : the Sources
H.A. Kalligas
Monemvasie, 1990

Les plus anciens recueils des miracles de saint Démétrius. I. Le texte. II. Commentaire Les plus anciens recueils des miracles de saint Démétrius. I. Le texte. II. Commentaire
Edition, études et commentaires par P. Lemerle
De Boccard, Paris, 1979-1981

Actes du Prôtaton Actes du Prôtaton
D. Papachryssanthou
In Archives de l'Athos, VII
Paris, 1975

Catalan Domination of Athens, 1311-1388 Catalan Domination of Athens, 1311-1388
K.M. Setton
Londres, 1988

Thessalonique et ses monuments du IVe au VIe siècle Thessalonique et ses monuments du IVe au VIe siècle
J.-M. Spieser
Paris, 1984

Le despotat grec de Morée. I : histoire politique. II : Vie et institutions Le despotat grec de Morée. I : histoire politique. II : Vie et institutions
D.A. Zakythinos ( Editions revue et augmentée par Chryssa Maltézou
Londres, 1975

Mentions légales Conditions Générales de vente Comment s'inscrire Hôtels à Paris Vos assurances Qui sommes-nous ? Clio recrute Nous contacter