Logo Clio
Service voyages
Service voyages

Construite en terre sur des milliers de kilomètres, la Grande Muraille n'est plus aujourd'hui que ruines érodées, sinon totalement arasées. Les vestiges de la passe de Badaling – sa partie la plus célèbre et la plus visitée, la seule aussi qui soit faite de pierres taillées – permettent cependant de découvrir une architecture audacieuse et bien préservée, au cœur d'un paysage grandiose. Ces vestiges, qui datent de l'époque des Ming, ne sauraient cependant constituer une image complète et suffisante de la « Grande Muraille », dont Pierre Colombel nous expose ici l'histoire complexe.

La passe de Badaling

L'ami a offensé l'empereur, il doit s'exiler. Wang l'accompagne jusqu'à la passe du Soleil, à l'extrémité de la Grande Muraille. C'est déjà l'heure de l'adieu, que peut-on dire en ce moment bouleversant ?
« La pluie du matin a nettoyé la poussière du bourg
Devant l'auberge, les saules ont des couleurs fraîches
Buvez mon ami, buvez encore un verre,
Là-bas, derrière la frontière, vous n'aurez plus de compagnon. »
Poème de Wang Wei à son ami Yan (traduction Rinnie Tang)

La partie la plus visitée de la Grande Muraille, qui se situe à Badaling, à environ soixante-quinze kilomètres au nord-ouest de Pékin, protégeait la capitale des incursions des peuples barbares du Nord. C'est aussi le tronçon le mieux conservé ; récemment restauré, il date de la dynastie des Ming (XVe et XVIe siècles). Situé bien au sud de la Grande Muraille érigée par le premier empereur, Qin Shi Huangdi, mille sept cents ans plus tôt, cet édifice, le seul qui soit construit en pierres taillées et maçonnées, chevauche, tel un dragon, les lignes de crête et les pentes vertigineuses des montagnes du Hebei. Larges de huit à dix mètres à la base, les murs s'élèvent généralement à sept ou huit mètres au-dessus du sol. Le chemin de ronde, large de cinq mètres cinquante, permettait le passage de plusieurs hommes de front. Il est en revanche peu probable, comme cela est souvent avancé, que des chevaux aient pu le parcourir, car il comporte de nombreuses sections d'escaliers très abrupts, comme on peut en observer à Badaling. Bordé de murets crénelés en briques destinés à protéger les défenseurs, ce chemin de ronde était également ponctué, tous les trois cents à cinq cents mètres, selon le terrain, de plates-formes d'observation et équipé de passages voûtés construits dans la muraille pour faciliter l'accès des défenseurs aux lieux menacés. Enfin, construites tous les deux kilomètres et demi à cinq kilomètres, des tours de signalisation, qui servaient aussi d'entrepôts d'armes, permettaient de communiquer au moyen de signaux lumineux la nuit, de signaux de fumée le jour, mais aussi de gongs et de tambours. Le système de défense était complété par une seconde muraille, élevée plus au nord, et par de nombreuses tours de guet, construites entre les deux murs sur des positions jugées particulièrement dangereuses pour leurs occupants du fait de leur isolement dans ce pays désertique.

Les premières murailles ont été construites dans les provinces actuelles du Shangong et du Henan, non pour arrêter les barbares du Nord mais pour protéger chaque État de ses voisins. Ainsi les plus anciennes, qui remontent à la période « printemps et automne », ont été édifiées entre 685 et 645 avant J.-C. par l'État de Qin en lutte avec son voisin l'État de Chu qui, lui-même, éleva des fortifications en 656 avant J.-C. pour préserver son territoire des agressions de Qi.

La période des Royaumes combattants (480-221 avant J.-C.)

Les guerres incessantes et dévastatrices qui se multiplient entre les sept plus puissants royaumes se disputant la suprématie sur le centre de la Chine vont entraîner la construction de nombreuses murailles entre 461 et 254, chacun voulant se protéger des attaques des États voisins. Ainsi, au milieu du IVe siècle avant J.-C., l'État de Wei élève une muraille sur environ mille kilomètres pour se défendre des agressions de Qin, mais aussi de celles des cavaliers barbares venant du Nord. En 300, l'État de Zhao se voit à son tour contraint d'édifier une muraille sur plus de mille cinq cents kilomètres le long de sa frontière nord – du nord-ouest de Pékin jusqu'en Mongolie – pour empêcher les incursions des hordes mongoles. Le roi Zhzoxiang de Qin fait construire, en 272, plusieurs murailles sur environ deux mille kilomètres pour contenir les barbares Hu de l'Est, tandis que l'État de Yan édifie, vers 250, une muraille sur plus de mille deux cents kilomètres, jusqu'à la mer près de Pyongyang, dans l'actuelle Corée du Nord.

La Grande Muraille, symbole de l'empire du Milieu

Si la Grande Muraille est un rempart contre les razzias répétées des féroces cavaliers des steppes, elle est aussi le symbole de l'ordre chinois, un facteur d'unité du pays. Ainsi est considéré comme « humain » tout homme qui vit à l'intérieur de la Grande Muraille : hors des créneaux est le monde des barbares. Ce trait de mentalité explique pourquoi l'une des peines les plus redoutées des Chinois est le bannissement.

L'année 246 avant J.-C. voit, dans le royaume de Qin, l'avènement du roi Zheng, âgé de treize ans. À l'âge de vingt et un ans, il assume effectivement le pouvoir après avoir renvoyé son premier ministre. Il entreprend alors de grandes réformes intérieures et crée une puissante armée qu'il lancera, le moment venu, contre les six royaumes concurrents du sien. Il les écrasera et les absorbera successivement, les deux derniers étant ceux de Yan, détruit en 222, et de Qi, annexé en 221. Cette même année, qui marque la fin de la période dite des « Royaumes combattants », ayant unifié les sept royaumes du centre en un seul pays, Qin (qui donnera le nom de « Chine » pour l'étranger), le roi Zheng âgé de trente-huit ans, fonde l'empire du Milieu et la dynastie Qin pour « dix mille générations », et se proclame empereur sous le nom de Qin Shi Huangdi – premier auguste empereur de Qin. Mais il meurt en 210 et la dynastie Qin est renversée quatorze années seulement après sa fondation.

Dès 220, le nouvel empereur décide de construire la Grande Muraille en joignant plusieurs tronçons élevés précédemment, en particulier au nord et à l'ouest, par les souverains des royaumes Zhao et Yan. Prolongée à l'ouest jusqu'à Lanzhou et au-delà du fleuve Jaune, cette muraille englobe l'Ordos dans le territoire chinois après que le général Meng Tian, à la tête d'une armée forte de trois cent mille hommes, a repoussé à l'ouest des nouvelles fortifications les cavaliers barbares Xiongnu, lesquels représentaient une menace permanente aux frontières de l'empire, accrue depuis que les différentes tribus s'étaient constituées en une puissante confédération.

C'est donc le général Meng Tian qui est chargé d'édifier ce nouveau tronçon de Grande Muraille, en 214. Ce chantier, immense comme les précédents, nécessite une main-d'œuvre innombrable : plusieurs centaines de milliers de travailleurs forcés sont envoyés sur les frontières. Au milieu du désert brûlant de pierres et de sable, les hommes, durement traités, meurent de souffrances et d'épuisement, et bien des corps sont abandonnés dans la muraille elle-même, ou à son pied. De nombreux textes racontent la terreur de ceux qui partaient ainsi au loin et le désespoir de leurs familles, qui savaient ne plus jamais les revoir.

Le général Meng Tian, malgré les faveurs de l'empereur et l'estime que ce dernier lui porte, ne fait rien pour adoucir le sort du peuple. Bien au contraire, il se montre aussi cruel et tyrannique que son auguste maître. Le prince héritier Fu-zu, quant à lui, est partisan d'appliquer une politique plus souple. Lorsque son père décide, en 213, d'exécuter quatre cent soixante lettrés opposants confucéens dans sa capitale Xianyang, à l'ouest de l'actuelle Xian, il exprime son désaccord, lui demandant de revenir sur sa décision. Mal lui en prend car son père, le premier empereur, qui n'admet pas la contradiction, l'envoie sur le chantier de la Grande Muraille, à la frontière ouest, avec la charge de superviser les travaux du général Meng Tian. Il s'agit en fait d'une mesure de bannissement, couramment appliquée à ceux, petits ou grands, qui ne sont pas « politiquement corrects », en particulier l'ancienne aristocratie et les lettrés.

En 210, Qin Shi Huangdi meurt durant une tournée d'inspection qu'il effectue à l'est de son empire. Le général Meng Tian se suicide et le prince héritier Fu-zu également, sur un ordre abusivement attribué à l'empereur déjà décédé.

À la mort de Qin Shi Huangdi, une révolte populaire éclate. Le pays est exsangue du fait des innombrables travaux accomplis sous le règne du premier empereur : la Grande Muraille, mais aussi l'aménagement de grandes voies de communication, la construction de nombreux palais et celle du tombeau de l'empereur – qui, à lui seul, nécessite le travail de sept cent mille personnes. Ce à quoi il faut ajouter les impôts très lourds, les corvées, les déportations, les exécutions… Hu Hai, le nouvel empereur, est renversé par une seconde révolte, qui balaie la dynastie des Qin en 207. L'année 206 voit l'avènement de la dynastie des Han.

En 210, la Grande Muraille des Qin est achevée sur une longueur de plus de six mille kilomètres. Mais elle ne sera pas la dernière, ni la plus longue.

La Grande Muraille des Han

En 204 avant J.-C., l'empereur Taizong, fondateur de la nouvelle dynastie des Han de l'Ouest, fait relever la muraille du Nord-Ouest pour contenir les Xiongnu mais, en 198, il conclut une paix fragile avec Modun, le premier grand souverain de l'empire Xiongnu qui, créé en 209, fédère les tribus de langue mongole, turque et toungouse.

Le règne de l'empereur Wudi (140-87 avant J.-C.) marque l'apogée de la dynastie des Han de l'Ouest. Dès 130, il restaure la Grande Muraille des Qin en Mongolie pour contenir les Xiongnu et entreprend par la suite plusieurs grandes campagnes militaires contre ces derniers. Le caractère expansionniste de la Chine est alors dirigé vers l'ouest, ce qui implique le développement des échanges commerciaux avec l'Asie centrale, surtout à partir de 114. C'est l'occasion pour Wudi de poursuivre la construction de la Grande Muraille en bordure du long couloir de Hexi, dans le Gansu, jusqu'à Jiuguan puis au-delà de Dunhuang, en bordure du désert de Gobi. Il installe de nouvelles commanderies et des soldats-paysans sur les frontières – cent quatre-vingt mille hommes en 102, dans les commanderies du Gansu – pour assurer la protection de la route de la Soie et repousser toujours plus loin les barbares Xiongnu. Ces soldats-paysans sont presque une institution en Chine : lorsqu'un conflit, réel ou supposé, s'est déclaré aux frontières, ils y sont envoyés après le retour au calme pour s'y installer et y cultiver la terre, transformant ainsi la région en un nouveau territoire de l'empire.

Mais la prolongation de la Grande Muraille des Qin ne suffit pas à l'empereur Wudi et l'essor du commerce avec l'Asie centrale l'amène à établir des garnisons dans l'actuel Xinjiang et jusqu'à Khotan, en 102. Il conquiert le bassin du Tarim, le sud de la Mandchourie et une partie de l'ancienne Corée du Nord, où il restaure la Grande Muraille érigée par le royaume Yan puis reconstruite par le premier empereur. Au nord, il fait élever une double muraille pour se protéger des Mongols, la muraille Sud venant rejoindre la passe de Jiuguan, dans le Gansu. Toujours menacé par les Xiongnu, Wudi organise une dernière grande expédition militaire contre eux en 97, mais l'empire des Steppes reste une menace pour la Chine jusqu'à sa disparition, en 43 avant J.-C.

Au début du Ier siècle de notre ère, Xiongnu oblige les Han de l'Est à relever en partie la Grande Muraille dans le Nord puis dans le Shanxi et le Hebei. L'effondrement des Han de l'Est en 220 entraîne une longue période d'instabilité et la division de la Chine en trois, puis en seize royaumes.

C'est sous la dynastie des Wei du Nord (386-534), établis dans la Shaanxi avec Datong pour capitale, qu'une nouvelle muraille de mille kilomètres est construite dans l'actuelle Mongolie intérieure, pour résister à la poussée des nomades du Nord. Puis, en 446, cent mille hommes en élèvent une dans la région de Datong sur environ cinq cents kilomètres, jusqu'au nord de Pékin. De 534 à 618, date de la fondation de la dynastie des Tang, plusieurs murailles sont encore construites ou renforcées par les royaumes du Nord, soit pour se protéger des barbares, soit pour défendre leurs frontières les uns contre les autres. L'empereur Wen des Sui, qui a réunifié la Chine, se voit également contraint d'en relever plusieurs tronçons, envoyant pour cela cent dix mille hommes aux frontières du Nord.

La dynastie des Tang (618-907) marque l'âge d'or de la Chine

Le rayonnement de la dynastie des Tang est immense dans les arts, les lettres, la politique, tout comme sa puissance économique et militaire. Respectée et crainte, elle n'a que faire des murailles, d'ailleurs ses frontières vont bien au-delà. Les Song, qui ne sont pas en contact avec les régions du Nord, ne sont pas davantage concernés par ces fortifications. Les Yan (1276-1368) quant à eux, sont des Mongols descendants des hordes de Gengis Khan : ils n'ont rien à redouter, et la Grande Muraille perd pour eux toute signification. Après avoir chassé les Mongols en 1368, les Ming se voient en revanche contraints de relever cette immense fortification, qui est entretenue et défendue par une armée forte parfois de un million de soldats, jusqu'à l'effondrement de la dynastie, en 1644. Sous la dernière dynastie, les Qing, qui sont des Mandchous, elle perd à nouveau son utilité.

Pierre Colombel
Septembre 2001
 
Bibliographie
La Grande Muraille de Chine La Grande Muraille de Chine
Michel Jan
Petite Bibliothèque
Payot, Paris, 2003

Mentions légales Conditions Générales de vente Comment s'inscrire Hôtels à Paris Vos assurances Qui sommes-nous ? Clio recrute Nous contacter