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La Grande Mosquée d'Ispahan : Histoire et civilisation de l'Iran islamique
Jean-Paul Roux
Ancien directeur de recherche au CNRS Ancien professeur titulaire de la section d'art islamique à l'École du Louvre † 2009

Auteur de nombreux ouvrages, Jean-Paul Roux est spécialiste du monde musulman. Ses études et observations concernant la Grande Mosquée d'Ispahan nous révèlent aujourd'hui à quel point ce monument est le plus important et le plus significatif de la civilisation musulmane en Iran. Une invitation à partir à la découverte d'un patrimoine plusieurs fois millénaire…

La Grande Mosquée d'Ispahan, qu'il vaudrait mieux nommer la mosquée du Vendredi (Masdjid-i Djouma) est devenue un immense ensemble architectural couvrant quelque 21 000 mètres carrés et mesurant approximativement 160 mètres de long sur 135 mètres de large. Cet édifice complexe, avec une multiplicité de corps rattachés les uns aux autres, permet en effet de suivre toute l'évolution artistique de la vieille terre impériale où s'était affirmé si brillamment dans l'Antiquité le génie des Achéménides et des Sassanides, et toute son histoire mouvementée et souvent tragique, depuis la conquête arabe pratiquement jusqu'à nos jours. Malgré la diversité des hypothèses, non encore parfaitement étayées, sur les origines de sa construction et sur les diverses époques où furent exécutés des travaux, on peut admettre qu'on y travailla très probablement pendant au moins un millénaire, du VIIIe siècle au XVIIIe siècle.

C'est après deux batailles décisives – Kadisiya en 637 et Nehavend en 652 – que les Arabes, convertis à l'islam par le prophète Muhammad, notre Mahomet (mort en 632), mirent à bas l'empire des Sassanides, rival de celui des Romains – devenus byzantins – et s'emparèrent de toutes ses possessions, dont Ispahan, prise dès 643. Malgré une résistance tenace de certains éléments du christianisme local et surtout de la vieille religion zoroastrienne, le mazdéisme, qui, on le sait, n'a pas encore été totalement éliminé aujourd'hui, – en témoignent les communautés guèbres des régions de Yazd et de Kirman –, le pays, dans son ensemble, adopta d'enthousiasme la religion nouvelle qui lui était apportée et se prépara à la féconder avec ses propres traditions et son puissant génie. Il entra dans le sein de la civilisation islamique, d'abord comme dépendance directe des califats omeyyade de Damas, puis abbasside de Bagdad, ensuite comme puissance vassale aux mains de princes régionaux, et il en devint un des plus beaux fleurons.

L'édification de mosquées

Cette conversion impliquait la mise en place d'une infrastructure musulmane et, avant tout, l'édification de mosquées. Il est bien connu que les Arabes dans leurs débuts se contentaient d'effectuer leurs cérémonies religieuses – la prière et, pour mieux dire, l'office de la prière, manifestation collective – en plein air, sur des places, ou musalla, aménagées à cet effet ou dans les édifices cultuels des autres religions, ainsi en pays chrétien dans les églises, et que ce n'est qu'en 706 qu'ils mirent en chantier dans leur capitale syrienne, Damas, leur premier grand sanctuaire, la mosquée dite des Omeyyades – quoi qu'il en ait pu être de la mosquée de Médine. Celle-ci, pour l'essentiel, reprenait le plan des basiliques païennes et chrétiennes, vaste vaisseau à trois nefs parallèles couvertes de charpentes et de toits inclinés, précédé d'une cour entourée de portiques. Le clocher des églises syriennes, tour sur plan carré, était par ailleurs également repris pour devenir un minaret du haut duquel le muezzin appelait à la prière en psalmodiant quelques mots arabes. La seule innovation importante était un changement d'axe de 90° transformant un plan en profondeur en un plan en largeur, et faisant de ce qui était un mur latéral le mur du fond, opposé à la porte d'entrée, mur au centre duquel était placée la niche vice, ou mihrab, indiquant la direction de La Mecque, la qibla, vers laquelle on devait se tourner pour prier. Pour marquer cette nouvelle orientation, une travée partant de la porte et conduisant au mihrab coupait les trois nefs et était couverte de deux petites coupoles, l'une placée devant la porte, l'autre devant le mihrab.

Ce plan, dans sa forme stricte, ou avec des modifications dont la principale fut la multiplication du nombre des nefs parallèles par souci de réduire la portée des arcs tout en accroissant les dimensions de la salle, se répandit dans tout le monde musulman.

Nous sommes certains qu'il fut de rigueur en Iran jusque vers l'an mil bien qu'il ne demeure plus aujourd'hui que la seule mosquée de Damghan, nommée Tari Khane (IIe siècle de l'Hégire, VIIIe siècle de notre ère), très fidèle au modèle de la mosquée des Omeyyades de Damas, pour nous en livrer un témoignage intact. Les séismes et les guerres ont détruit la plupart des autres, ou encore elles ont été si largement remaniées, à Reï, Suse, Shushtar, Yazd, Naïn, qu'il faut une étude minutieuse pour retrouver leur structure primitive. Cependant celle-ci ne peut pas faire de doute : ce furent à l'origine des mosquées de type arabe classique ; celle de Naïn notamment (construite vers 960) au décor si beau et si original, montre encore ses trois nefs, son transept et sa petite cour entourée de portiques. Ajoutons que si la plus récente relève du Xe ou du XIe siècle, époque où justement un nouveau plan va s'imposer, il est une étrange résurgence des modes anciennes à Chiraz, au XVIIIe siècle, avec la mosquée du Vakil.

Une fondation située au Ier siècle de l'Hégire

La vraisemblance, plus encore que l'étude, discutée, des fondations de la salle de prières, des haram, située sur le côté sud-ouest de la mosquée du Vendredi d'Ispahan, incite à penser que celle-ci fut fondée au Ier siècle de l'Hégire avec un nombre incertain de nefs parallèles au mur de fond, peut-être déjà sept comme de nos jours. Toute la construction était, comme ceci restera à peu près de règle en Iran, non en pierres, mais en briques crues ou cuites au four ou au soleil, avec, comme supports, des piles cylindriques à la place de colonnes, c'est-à-dire sans chapiteau ni socle, les arcs reposant directement sur les abaques. Une reconstruction aurait eu lieu en 840 par ordre des califes abbassides, et c'est presque certainement à celle-ci que nous devons la salle qui existe encore ou du moins l'essentiel de cette salle qui fut incendiée et dans laquelle de grands travaux furent effectués à plusieurs reprises, en particulier par les Seldjoukides.

C'est dans la première moitié du XIe siècle que les Turcs sous la conduite de la famille seldjoukide, jusqu'alors cantonnés en Asie centrale et contenus par les Transoxianais et les Khorassaniens, les Iraniens orientaux, forcèrent les portes du monde musulman dans lequel, depuis longtemps déjà, maints d'entre eux servaient comme mercenaires, on disait comme esclaves, mamelouks. Se déclarant protecteurs du califat, à un moment où il était en passe d'être emporté par le fantastique essor du chiisme, les Turcs sunnites, bientôt maîtres d'un vaste empire au Moyen-Orient, choisirent Ispahan pour capitale (1059) et renouvelèrent profondément la culture de l'univers qui tombait directement ou indirectement sous leur influence. C'est sous leur domination que l'iranisme asservi par les Arabes connut son réveil : le persan qui n'avait jamais cessé d'être parlé par le peuple fut réutilisé par les élites et donna aussitôt des premiers grands chefs-d'œuvre, en prose ou en vers. En même temps, bien qu'on se plut à souligner leur manque de traditions culturelles – ce qui est sujet à caution si l'on songe par exemple à l'art des steppes et à celui qui serait un jour le Sin-Kiang, le Turkestan chinois – ils amenèrent les influences évidentes de l'Asie centrale et, par son intermédiaire, de la Chine. Partout l'activité architecturale se révéla intense.

Sous le règne d'un des plus brillants princes seldjoukides, Malik Chah (1078-1092), deux salles sous coupoles furent adjointes à la Grande Mosquée d'Ispahan. L'une était située très loin de la salle de prières, en dehors du sanctuaire, mais exactement dans l'axe du mihrab ; l'autre au contraire fut insérée en son milieu devant le mihrab. Toutes deux sont d'une beauté suprême, une réussite totalement inattendue, en avance de plusieurs siècles, exprimant à la fois une maîtrise absolue des techniques architecturales dont on ne voit pas la source et une force d'émotion devant laquelle on ne peut pas demeurer insensible. Jouant avec un art consommé des piliers tréflés, de l'agencement subtil d'une multitude de niches et de l'amoncellement des trompes qui assurent la transition du plan carré vers la coupole, elles impriment un mouvement ascendant, un élan vers le haut qui n'avait pas encore d'exemple.

L'espace privilégié du souverain

La raison d'être de ces deux salles ne pose pas problème. Celle qui est insérée dans les nefs du haram, due au célèbre Nizam al-Mulk, premier ministre iranien (vizir) de Malik Chah et de son prédécesseur Alp Arslan, grand écrivain, grand mécène, grand homme politique, est la loge du souverain, l'espace privilégié réservé, en dépit de l'égalitarisme musulman exigé au moins dans la mosquée, à son auguste personne et à sa suite. Celle qui était extérieure à l'édifice, dite Gunbade Khali et qui porte le nom du rival de Nizam al-Mulk, Tadj al-Mulk, le conseiller ou le confident de l'impératrice, était la salle où le souverain se rendait avant l'office et attendait l'heure de la célébration. Leur prototype soulève plus de questions. On a voulu voir en elles de petites mosquées-kiosques, salles exiguës formant chapelles, dont l'existence à l'époque est peu vraisemblable, des tchahar tak, les « quatre arcs », qui servaient d'autels du feu aux zoroastriens, et bien d'autres choses encore. Enfin, et ceci a fait couler beaucoup d'encre, on s'est demandé pourquoi une telle salle avait été insérée au cœur d'une mosquée de plan arabe. On a évoqué le précédent de la coupole devant mihrab, la maqsoura, barrière ou clôture, le plus souvent en bois, faite pour isoler le souverain ; enfin on a imaginé que les Seldjoukides avaient entièrement reconstruit la salle de prières au moment même qu'ils érigeaient cette salle. On peut vite se débarrasser de cette dernière hypothèse. La structure sous coupole de Nizam al-Mulk s'insère trop mal dans l'édifice, présente avec lui de trop grands contrastes, interrompt vraiment la nef et s'il communique avec elle, c'est par des passages étroits et mal commodes. La nef est évidemment, comme nous l'avons dit, antérieure à la salle sous coupole. Il n'est pas bien plus difficile de répondre à la première question. Dans une capitale musulmane, l'imam – le guide de la prière – est, au moins le vendredi, le souverain, ici le sultan, seldjoukide – le titre lui a été décerné par le calife –, personnage très imbu de sa puissance, entouré d'une vaste cour, musulman mal dégrossi ; il ne saurait se résoudre à se mêler au commun et d'autant moins que les chiites ismaéliens – la secte d'Alamut, dirigée par celui que nous nommons le « Vieux de la Montagne » – ont pris la fâcheuse habitude de prôner un islam dur en faisant régner la terreur par des meurtres politiques perpétrés par des jeunes gens enivrés de haschich – les hachichins, mot dont nous avons fait les assassins – et qu'ils n'hésitent pas, l'histoire en fournit des exemples, à frapper même dans les mosquées.

Cette première transformation de l'édifice allait être suivie d'une autre – certains pensent qu'elles ont eu lieu au même moment, mais je n'y crois pas – bien plus importante et qui allait donner une toute nouvelle allure à la Grande Mosquée d'Ispahan, celle-là que nous lui voyons aujourd'hui, celle de la mosquée classique de l'Iran.

À une date donc que je n'ose pas préciser, mais qui relève certainement de l'époque seldjoukide et que j'inclinerais à situer après l'incendie allumé par les Ismaéliens et qui détruisit partiellement la mosquée en 1121-1122 et exigea de grands travaux, fut adopté le plan, encore très nouveau, de la mosquée cruciforme à quatre iwans placés au milieu des quatre côtés de la cour, se faisant face deux à deux, et interrompant ainsi les galeries l'entourant, non sans d'ailleurs éliminer les dites galeries pour les remplacer par une série de petites salles disposées sur un ou deux niveaux.

L'histoire du plan cruciforme à quatre iwans, après avoir, pendant longtemps, donné lieu à d'innombrables erreurs, est maintenant bien connue. Ce plan est celui, très ancien, bien antérieur à la naissance de l'islamisme, de la maison de l'Iran oriental, le Khorassan. Cette maison que l'on construit encore aujourd'hui un peu partout dans le pays, est organisée autour d'une cour centrale et comporte au milieu des quatre côtés une salle couverte en berceau brisé, plus large, plus profonde et plus haute que les petites pièces qui les flanquent, maçonnée (souvent en pisé) sur trois côtés (où peuvent néanmoins être percées de petites portes) et entièrement ouverte, béante, sur le quatrième, celui qui donne sur la cour. Ces salles nommées iwans servent de pièces de séjour et permettent à l'habitant de nomadiser dans sa demeure selon les besoins des saisons et des heures du jour soit pour chercher le soleil, soit pour s'en mettre à l'abri. Ainsi, en hiver, s'installera-t-on dans l'iwan du nord pour recevoir les rayons du soleil situé au sud, et l'été dans l'iwan du sud pour ne pas être atteint par eux.

Un plan en usage dans les grands palais des Ghaznévides

On a longtemps cru que ce plan très original, et somme toute parfaitement adapté aux conditions climatiques, avait paru le plus adéquat aux constructeurs de madrasa (medrese) et que ce furent pour en ériger que les architectes musulmans au début du deuxième millénaire de notre ère le promurent. On sait maintenant par les découvertes faites en Afghanistan par les missions italiennes et françaises à Ghazni et à Lachkhari Bazar qu'il fut d'abord utilisé dans les grands palais des Ghaznévides, les Turcs, maîtres de ce pays et de l'Inde occidentale (977-1187). Quant à l'iwan, il avait fait son entrée dans la grande architecture bien antérieurement, dès l'Antiquité avec les Sassanides chez qui il arrivait à prendre une ampleur colossale, comme on peut le voir dans le palais de Chapour Ier à Ctésiphon (IIIe siècle de notre ère), où, d'une rare hardiesse, il en constitue à lui seul la partie centrale.

Cela n'empêche pas que le plan se prêtait parfaitement aux besoins de la madrasa et fut en effet utilisé par elle. Devant le succès inouï du chiisme dont nous avons parlé, les Seldjoukides jugèrent que l'arme la plus efficace à utiliser contre lui était l'éducation sunnite. En 1067, le grand vizir Nizam al-Mulk fonda, à Bagdad, la première université religieuse ou madrasa, la Nizamiye, qui connut aussitôt un succès foudroyant. Dans les années suivantes d'autres établissements similaires furent érigés un peu partout – on en compte encore à la théologie toutes les autres sciences – grammaire, philosophie, mathématiques, astronomie, médecine – avar jusqu'au Maghreb extrême.

Édifice religieux, la madrasa comportait nécessairement une salle de prières et tous les organes dont celle-ci avait besoin, y compris le minaret. Celui-ci précisément avait évolué. À la tour sur plan carré, qui demeurera à peu près de rigueur en Occident, avaient succédé des trous cylindriques, plus faciles à construire en briques qu'en pierres et dès le début du XIe siècle au moins (1068 à Zavareh) celles-ci recevaient droit de cité. D'abord isolé et unique, le minaret d'Iran ne tarda pas à être dupliqué et accolé aux iwans à la fois pour des raisons architectoniques – ils servaient de contreforts à la poussée des arcs – et esthétiques : l'iwan encadré de deux minarets formait un vrai monument, très élégant et donnait une sensation de verticalité, de poussée vers le haut que l'islam n'avait jamais encore cherchée. La confusion ne tarda pas à se faire entre la mosquée qui dispensait aussi, en cette grande période de culture, un enseignement religieux, et la madrasa qui servait aussi de lieu de culte. On parla souvent de mosquée-madrasa. L'engouement pour l'école et la beauté dont celle-ci faisait montre tout autant que les rapports étroits entre religion et enseignement amenèrent tout naturellement à ce que l'on construisit les mosquées sur le plan des madrasas, en se contentant d'adjoindre à l'iwan situé en direction de La Mecque et devenu centre de l'aire de prières, les nefs oblongues de l'ancien sanctuaire arabe.

Il semble que la première mosquée réalisée selon ce plan fut celle de Zavareh (1135), comportant trois nefs parallèles coupées en leur milieu par un iwan et une salle sous coupole, cette dernière manifestement inspirée par celle de Nizam al-Mulk à Ispahan, une cour centrale avec déambulatoire et trois autres iwans dont l'un servant de porche. S'il en est bien ainsi, on ne peut guère douter que c'est lorsque l'on reconstruisit la Grande Mosquée d'Ispahan après l'incendie de 1221-1222, sans doute après 1135, qu'on utilisa pour elle, comme désormais pour toutes les autres mosquées, le plan à quatre iwans. Certains historiens de l'art ne veulent pas démordre de l'idée que cette structure nouvelle date cependant des travaux de Malik Chah, c'est-à-dire de 1072-1092. Errare humanum est.

De la mosquée de Zavareh à la mosquée du Vendredi

La principale différence entre Ispahan et Zavareh fut que dans la capitale seldjoukide on conserva la nef arabe, la salle sous coupole de Nizam al-Mulk – moins détruites qu'on ne veut le dire – et que l'iwan opposé à celui du haram, particulièrement profond, ne servit pas d'entrée, mais d'accès à la salle d'attente du souverain, à la Gunbad-e Khaki. Comme malgré sa profondeur, cet iwan, le Gundade Khaki se trouvait encore éloigné du sanctuaire, on édifia plus tard, sans doute sous les Muzafferides, dynastie arabo-persane dominant la province du Fars entre 1135 et 1387, ou peut-être pour parler en termes plus simplificateurs à l'époque mongole – les Muzaffarides devenus indépendants des Mongols d'Iran, les Ilkhans, continuèrent leur œuvre – une vaste salle dans l'espace laissé libre et une sorte de petit oratoire, sans doute réservé au prince. Dans cette partie de l'édifice, la coupole indigente du nord-est est moderne. Il est difficile de dire si les cinq nefs qui flanquent les deux côtés de l'iwan nord ont été édifiées en même temps que lui – ce que la logique semble imposer – ou lors des travaux du XIVe siècle.

À la mosquée d'Ispahan, les quatre iwans reliés entre eux par deux étages de loggias ou de cellules ouvrant par de petits iwans qui contribuent à créer une belle unité d'ensemble, forment quatre porches monumentaux, ou pichtak, plus larges que hauts, dont l'arc, pourtant audacieux perd quelque peu de sa pureté à cause de la présence de fortes alvéoles formant trompes qui s'étagent et servent à amortir les poussées. On voit en elles l'origine des trop fameuses stalactites ou nids d'abeille, les muqarnas, qui, amenuisées, finiront par devenir de règle et par lasser avec leur infinie répétition et bientôt leur pure utilisation décorative. Elles partent de très bas, ce qui, la porte du fond étant sombre, écrasée, quelque peu inquiétante, transmet une sorte de vision caverneuse, tout opposée à cette grandeur inutile de l'iwan et faisant ressortir son aspect d'arc de triomphe. On veut en trouver l'origine dans l'Iran achéménide qui aimait en effet les grandes entrées. Il semble ici élevé pour la gloire d'Allah, si ce n'est peut-être pour celle de l'homme, sa créature ou encore celle du souverain. L'intention spirituelle est de toute façon certaine.

Les deux minarets que l'on verra plus souvent ailleurs accolés à l'un des iwans sont placés ici à l'arrière de celui du sud-ouest qui sert d'accès au haram. Surmontés d'un kiosque trop lourd pour eux, ils valent surtout pour leur décor, étant, comme ce sera presque toujours constant en Iran, en flagrante disproportion avec le pichtak, tant par leur gracilité que par leur manque d'élévation.

L'apport du sultan Oldjaitu Khodabendeh

Les Mongols prirent Ispahan entre 1228 et 1237 – les informateurs sont sur ce point en contradiction –, pillèrent et massacrèrent, mais ne causèrent pas de préjudice à la Grande Mosquée. La dynastie issue de Gengis Khan qui gouverna l'Iran, les Il Khans, s'iranisa partiellement, se convertit à l'islam dès 1295 et se révéla aussi créatrice qu'elle avait été destructrice lors de la conquête. Le plus beau témoignage qu'ils ont laissé est la tombe, hélas assez ruinée, du sultan Oldjaitu Khodabendeh à Sultanieh (1304-1316). Cet homme qui se révéla grand constructeur œuvra aussi à la mosquée du Vendredi d'Ispahan où, dans le portique de l'ouest, flanquant l'iwan au nord, il fit aménager une petite salle de prière ornée de ce qui est un des plus beaux mihrab de tout le monde musulman et en même temps un chef-d'œuvre de la sculpture en stuc (1310). Dans une surface rectangulaire à puissant encadrement et à décor fin et compliqué, mais vigoureux, s'insère sur différents registres marqués par deux voûtes à arcs brisés soutenues par des colonnettes, une composition suprêmement harmonieuse de motifs floraux, géométriques et épigraphiques, traités avec une finesse de ciseau qui évoque le travail d'un ivoirier ou d'une dentellière.

L'intérêt porté par Oldjaitu à la mosquée du Vendredi d'Ispahan plaide en faveur de l'origine mongole des additions souvent attribuées aux Muzaffarides. L'on peut dire en tous les cas que dès le milieu du XIVe siècle la mosquée est pratiquement achevée en ce qui concerne son architecture. Les travaux du XVe siècle ne sont pourtant pas indifférents. Tamerlan qui a pris la ville en 1387 ne semble pas avoir porté intérêt à son sanctuaire : il était trop occupé à embellir Samarcande, sa capitale ; ses successeurs, les Timourides, perdirent vite la région d'Ispahan. Mais vers 1470, le chef des Turcs nomades du Mouton Blanc (Aq Qoyunlu), ce Hasan le Long (Uzun Hasan, 1453-1477) qui avait épousé une princesse byzantine de la famille Comnène et conversait avec les Vénitiens, fit reconstruire les minarets et lambrisser de céramiques les façades sur cour. Un de ses successeurs, vers 1488, élargit vers l'ouest le sanctuaire par un nouvel oratoire aux amples proportions robuste, un peu austère et de ce fait assez impressionnant, auquel on donne le nom de mosquée d'Hiver.

Une des filles d'Uzun Hasan avait épousé un certain Haidar, Turc ou Iranien, proche des milieux turcophones, qui se prétendait descendre d'un vieux cheikh du XIIIe siècle, Safi al-Din. Il en avait eu un fils, Chah Ismaïl (1502-1524), chiite, passionné et extrémiste – il en vint à se faire adorer comme une hypostase de Dieu – qui fonda la première dynastie nationale de l'Iran depuis la conquête arabe, celle des Séfévides dont le plus grand souverain fut Chah Abbas (1588-1629). Il redonna vie à un royaume qui en avait besoin et rétablit sa capitale à Ispahan. Chah Abbas ne pouvait pas faire autrement que de travailler au monument national, la mosquée du Vendredi, bien que son activité architecturale se dirigeât dans cent autres directions. On lui doit quelques-uns des plus beaux monuments de la ville, la place royale (Meidan-i Chah) et tout ce qui l'entoure, la mosquée du Roi (Masdjid-i Chah, 1611-1629), parfaitement équilibrée et couverte d'un incomparable manteau de céramiques, celle du Cheikh Lutfullah (1602-1619), le pavillon d'Ali Kapu qui servait d'entrée au parc du palais impérial, la porte du prodigieux bazar, ornée d'une représentation du Sagittaire…

L'intervention des Séfévides

La contribution architecturale des Séfévides à la Grande Mosquée fut modeste. Ils se contentèrent d'élargir vers l'ouest le haram pour le mettre à l'alignement de la mosquée dite d'Hiver. Bien que détruisant un peu l'harmonieuse unité de l'ensemble, cette addition en définitive se révéla heureuse. Elle redonna à la salle cette profondeur que l'insertion au XIe siècle de la salle sous coupole des Seldjoukides lui avait fait perdre. Avant de disparaître, officiellement en 1736, effectivement en 1722 sous les coups du dernier grand aventurier conquérant de l'Orient, Nadir Chah (qui sera à Delhi en 1732) les Séfévides, vers 1700, achevèrent de donner à la mosquée sa parure de céramiques en décorant l'iwan septentrional qui était resté nu ou avait perdu sa parure primitive.

J'ai peu parlé de la céramique. Elle aurait mérité plus de place. Elle déçoit souvent le visiteur qui vient de la Masdjid-i Chah ou de Cheikh Lutfullah et elle ne présente pas en effet la qualité de ces deux grandes réalisations de l'art décoratif séfévide. À la Masdjid-i Djouma, c'est, plutôt qu'un grand poème, une anthologie. Pressés, et un peu par pétition de principe, les manuels attribuent les revêtements aux Aq Qoyunlu et aux Séfévides, non sans mentionner avec honnêteté les restaurations d'époque qadjar (1786-1925) et pejlevi (1925-1979). Il ne manque cependant pas semble-t-il, de morceaux plus anciens, que l'on dirait égarés par la profusion ultérieure, pouvant remonter jusqu'au Moyen Âge seldjoukide : on connaît bien maintenant la grande école céramographique de ces Turcs du XIIIe siècle. Comme l'architecture, le décor de la mosquée du Vendredi d'Ispahan raconte bien toute l'histoire politique et culturelle de l'Iran, presque des origines jusqu'à nos jours. C'est ce qui fait d'elle un monument unique, irremplaçable.

Jean-Paul Roux
Novembre 1995
 
Bibliographie
La Masjid-i Djum'a d'Ispahan La Masjid-i Djum'a d'Ispahan
A. Gabriel
In Ars islamica II
1935

L'Art de l'Iran L'Art de l'Iran
André Godard
Arthaud, 1962

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