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La folle aventure de la fondation d'Alexandrie d'Égypte
André Bernand
Professeur émérite des universités

La fondation par Alexandre le Grand d'Alexandrie d'Égypte est une histoire à la fois paradoxale et prestigieuse. Elle est paradoxale, car ni le terrain ni les temps ne laissaient prévoir une telle aventure. Elle est prestigieuse, car cette ville aura l'ambition, au temps de Cléopâtre VII, de devenir une sorte d'Athènes africaine… À la lumière des résultats tangibles apportés par les dernières recherches archéologiques, André Bernand évoque pour nous la naissance de cette ville prestigieuse qu'il a notamment étudiée dans Alexandrie des Ptolémées (éditions du CNRS, 1995) et Alexandrie la Grande (Hachette, 1998, 2e édition).

Alexandrie d'Égypte inaugure une civilisation nouvelle qu'on appellera ptolémaïque, du nom des rois Ptolémées qui succédèrent à Alexandre. On les appelle aussi les Lagides, du nom de l'obscur général Lagos, père de Ptolémée Ier Sôter. Cette civilisation est également dite « hellénistique » pour la distinguer de la civilisation « hellénique », terme réservé à la Grèce classique.

Parmi la trentaine d'Alexandries que fonda Alexandre le Grand dans sa marche vers l'Inde, celle d'Égypte fut si particulière que les Anciens l'appelèrent « Alexandrie près de l'Égypte », parce qu'elle n'était située ni sur le Nil, ni dans le delta proprement dit.

Le nom même d'Alexandrie indique bien la singularité de cette ville destinée à devenir une capitale. Dans le monde antique, ce sont les dieux qui président à la naissance des villes. Au contraire, au berceau de l'île qui marquera l'emplacement d'Alexandrie, on ne trouve que l'obscur Pharos, pilote de Ménélas et d'Hélène revenant de Troie et mourant peu glorieusement d'une morsure de serpent. Cette île de Pharos, selon l'Hélène d'Euripide, aurait été le séjour de ce vieux farceur de Protée qui s'y ébattait avec ses phoques.

Alexandrie, elle, porte le nom du roi qui la fonda. Dans le monde méditerranéen, Alexandrie partage avec Athènes, Rome et Byzance le privilège d'incarner une civilisation. Ainsi parle-t-on des civilisations athénienne, romaine et byzantine, mais aussi de la civilisation alexandrine, en entendant par là non seulement des réalités localisées dans la ville, mais plus largement un style de vie, une politique et une culture spécifiques.

Au demeurant, en donnant son nom à la ville, Alexandre ne faisait que suivre l'exemple de Philippe II de Macédoine (382-336 av. J.-C.), qui devait écraser les Athéniens et les Thébains à Chéronée en 338, et placer la Grèce sous sa tutelle. Un fondateur d'empire se devait d'être créateur de villes. Ainsi Alexandroupolis, fondée par Alexandre en Thrace en face de l'île de Samothrace, répond-elle à la Philippopolis créée par Philippe II en 346 av. J.-C., au bord de l'Hèbre, aux confins de la Macédoine et de la Thrace.

Un défi lancé à la géographie et à l'histoire

D'une part, Alexandre ne tenait pas compte des conditions géographiques très défavorables pour l'installation d'une ville. D'autre part, il choisissait mal son moment. En effet, la côte était très inhospitalière, le pays peu fertile et peu tranquille, le fleuve éloigné de la ville, ce qui rendait l'approvisionnement en eau potable très difficile, et le recours à un réseau de citernes indispensable. La carte du delta égyptien, que j'ai établie à la demande de Richard A. Talbert, de l'université de Caroline du Nord à Chapel Hill – et qui vient d'être publiée, dans le Barrington Atlas of the Greek and Roman world, sur les Presses universitaires de Princeton, permet de comprendre d'un coup d'œil les difficultés qu'il fallait vaincre pour installer une ville sur ce site. La côte est basse, privée de caps ou de promontoires. Le bord de mer est un ruban, le taenia, qui s'allonge d'Alexandrie à Péluse, à l'est. Cette étroite bande était bordée de lacs comme le Maréotis (aujourd'hui Mariout) et de zones marécageuses. De plus, elle était battue par une mer souvent démontée, que les vents vinssent de l'ouest ou de l'est, surtout quand la mer était « fermée », comme disaient les anciens Grecs, c'est-à-dire de novembre jusqu'au printemps. En outre, la rade occidentale d'Alexandrie, où se trouve aujourd'hui le port moderne, très ouvert aux vents du large, était encombrée de lignes de récifs très dangereux. Cela lui valut, par antiphrase, d'être appelé Eunostos – le bon retour. Quant au Grand Port, beaucoup plus petit, il n'était pas d'accès facile, comme l'ont prouvé les explorations sous-marines de Franck Goddio. Et les recherches nouvelles qu'il mène fructueusement dans la baie d'Aboukir démontrent que le véritable port d'Alexandrie était situé à l'embouchure du bras Canopique, aujourd'hui disparu.

À la suite des explorations de Franck Goddio dans le port oriental, des interprétations hasardeuses ont tenté de faire croire que le palais de Cléopâtre avait été retrouvé, ainsi que trois villes ensevelies dans la baie d'Aboukir. On connaissait l'existence de ces villes depuis longtemps, mais elles n'avaient jamais été explorées. Les fouilles faites par Franck Goddio et son équipe de plongeurs expérimentés, selon des méthodes de repérage inédites, apportent déjà des résultats tangibles et prometteurs.

Une autre difficulté, très grave, pesait sur le site alexandrin : l'hostilité du pays des Bergers, qu'il vaudrait mieux appeler les Brigands. Ils vivaient dans les roseaux des marais, naviguant dans des canots monoplaces qu'ils chargeaient sur leur dos quand la vase les empêchait de voguer. Dans le roman Leucippe et Clitophon, Achille Tatios, écrivain de l'époque impériale, a décrit cette population redoutable.

À vrai dire, comment connaît-on l'histoire d'Alexandrie ? Nous disposons essentiellement du récit de Plutarque, dans la Vie d'Alexandre, et de celui d'Arrien, L'Anabase, mais ces deux sources sont éloignées des événements. Si on se souvient qu'Alexandre, né en juillet 356 av. J.-C., devint roi à vingt ans en octobre 336, et si l'on admet que Plutarque a écrit ses Vies à partir de trente ans, on peut calculer qu'il s'est écoulé quatre siècles entre la mort d'Alexandre et le récit de Plutarque. Quant à Arrien, il écrit deux ou trois décennies après la mort de Plutarque. Malgré ce demi-millénaire qui sépare Arrien de son héros, son témoignage peut être pris au sérieux, car il se fonde sur les récits des lieutenants d'Alexandre.

Un des témoignages littéraires les plus précieux est celui de Strabon, qui visita l'Égypte en 25-24 av. J.-C., c'est-à-dire au début du règne d'Auguste, et séjourna au moins deux années dans la ville. Il a sur Diodore de Sicile, venu en Égypte en 59 av. J.-C., l'avantage de mieux connaître la ville, d'en avoir laissé une description plus longue et plus précise. Surtout il était l'ami d'Aelius Gallus, deuxième préfet d'Égypte sous l'occupation romaine. C'est Strabon qui a découvert et décrit la nécropolis, c'est-à-dire la ville des morts. Nous l'avons rappelé dans la seconde édition de notre Alexandrie la Grande.

L'extraordinaire création d'Alexandrie tient surtout au fait que c'est un tout jeune général, en campagne contre le roi de Perse, qui s'est soudain transformé en urbaniste. Bien sûr il était assisté par l'architecte Deinokratès de Rhodes et par les ingénieurs militaires de l'armée, Diasès et Kharias, mais c'est lui qui prend la décision de fonder la ville. Pourquoi Alexandre a-t-il fait ce détour par l'ouest de l'Égypte ? On peut même se demander si c'était la future Alexandrie qui l'intéressait vraiment, puisqu'il a commencé par se rendre à Memphis. N'avait-il pas décidé de faire de cette cité une nouvelle capitale culturelle, puisque son premier soin fut d'y organiser des concours sportifs et artistiques ?

 Les leçons d'urbanisme de Platon et d'Aristote

La rapidité de la décision d'Alexandre ne peut s'expliquer que s'il avait déjà en tête le plan de la ville idéale. Or, précisément, il se souvenait des leçons d'Aristote, qu'on peut lire dans le septième livre de la Politique.

L'idée d'établir une cité au bord de la mer avait suscité une controverse entre Platon et son disciple Aristote. Dans Les Lois (livre IV, 704 a-705 b), Platon dit qu'il ne faut pas installer une ville au bord de la mer, car la population des ports, les marins et les marchands, sont des facteurs de corruption. Quand on songe que tout l'effort de Périclès avait consisté à doter Athènes d'une flotte lui donnant la maîtrise de la mer, ces propos apparaissent comme « antipatriotiques ».

Aristote, au contraire (Politique VII, 6,1327 a-b), pense qu'une ville doit avoir une puissance maritime, pour faciliter l'importation et l'exportation des marchandises, à condition de contrôler l'afflux de la population et notamment les contingents de l'infanterie de marine. Il insiste sur la nécessité de mettre ce port en communication avec des terres fertiles. La configuration de la ville doit aussi faciliter les moyens de transport. C'est ce que comprendra Alexandre en adoptant le plan en damier. Il se préoccupe de l'alimentation en eau, du régime des vents, de la nécessité des remparts. Là aussi, Aristote combattait la théorie de Platon, qui prétendait que des remparts favorisaient la couardise. Le Stagyrite se préoccupe de l'implantation des sanctuaires et définit les places et les avenues nécessaires aux fêtes et aux processions. Il se soucie des lieux élevés susceptibles de porter des temples. C'est pourquoi le Sérapeion sera établi sur la colline de Rhakotis et le Paneion sur une terrasse artificielle. Le philosophe préconise la répartition de la population par classe, ce qui préfigure les cinq quartiers d'Alexandrie. Le détail de l'organisation de la ville est prévu avec minutie et se retrouve dans l'organisation qui sera celle d'Alexandrie.

Jamais on n'a fait de rapprochement entre les leçons d'urbanisme du philosophe et les réalisations du conquérant. Pour accepter cette filiation entre les conseils d'Aristote et les directives données par Alexandre, il faut que la chronologie le permette. Or on a établi que les livres VII et VIII de la Politique représentent la pensée d'Aristote jeune, tout proche encore de l'enseignement de Platon. Ces livres sont donc contemporains du séjour d'Aristote à Assos de 348-347 à 345-344, quand il vivait dans le cercle platonicien d'Hermias, tyran d'Atarnée. Aristote s'installa ensuite à Mytilène, où il resta trois ans. C'est là, en 343-342, qu'il reçut l'invitation de Philippe II de Macédoine, qui lui proposait d'être le précepteur de son fils. C'est ainsi qu'au château royal de Miéza, proche de Pella, durant trois années, il sera le maître d'Alexandre. En 343, Aristote a quarante et un ans et Alexandre treize. Avec un tel maître, un tel élève ne pouvait oublier les leçons qui lui furent faites au sujet de la cité idéale. N'oublions pas qu'à seize ans, il était régent du royaume en l'absence de son père. Les leçons d'Aristote furent concrétisées par ce jeune homme extraordinairement précoce qui, à vingt-quatre ans, fonda Alexandrie d'Égypte, avant beaucoup d'autres villes qui portèrent son nom.

La folle aventure de la fondation d'Alexandrie s'avère ainsi la réalisation d'un projet philosophique qui mûrit chez un jeune général promis à un si grand avenir. Ce soldat réalisa donc le rêve d'Aristote, qui, contrairement aux sages de l'Antiquité, n'a pas visité l'Égypte. C'était peut-être, pour Aristote, une façon de se démarquer de Platon. Après ses études à Athènes et son préceptorat en Macédoine, il se maria à quarante-quatre ans, puis, très vite veuf, se remaria. De 335 à 323 il séjourna à Athènes et fonda le Lycée. Il mourut à Stagyre à soixante-deux ans, souffrant depuis longtemps d'une maladie d'estomac. S'il n'a pas visité l'Égypte, ce savant encyclopédique avait tout lu sur ce pays, notamment la géographie d'Hécatée de Milet et l'œuvre si riche d'enseignements d'Hellanikos de Mytilène. Aristote est mort en 322, neuf ans avant la fondation d'Alexandrie.

Ce sont les rois Ptolémées qui donnèrent à la ville ses grandes institutions, notamment le phare, la bibliothèque, le musée. les palais. Sous le terme de « palais » il faut entendre un complexe urbain ; à la façon de la résidence du sultan, à Istanbul, ou de la cité impériale de Pékin, il groupait à l'intérieur d'une même enceinte la résidence du roi, le siège du gouvernement, les bâtiments des différentes administrations, les habitations des dignitaires et les garnisons. Tout cet ensemble s'est effondré dans la mer, et la construction de la corniche rend vain tout espoir de retrouver le « palais de Cléopâtre ».

Le plus bel hommage rendu à Alexandre le Grand fut la décision de Ptolémée Ier Sôter de faire transporter de Babylone, où il était mort, à Memphis, capitale pharaonique, le corps du roi qui, selon la tradition macédonienne, aurait dû reposer à Aegae en Macédoine, auprès de ses ancêtres. Ptolémée II Philadelphe l'installa au Sêma (tombeau), à Alexandrie, en un emplacement qui n'a pas été retrouvé. Si l'on en croit Diodore (XVIII, 26-28), c'est dans le plus grand faste que les restes d'Alexandre rejoignirent la ville dont il était l'éponyme.

André Bernand
Octobre 2000
 
Bibliographie
Alexandrie la Grande Alexandrie la Grande
André Bernand
Hachette, Paris, 2e édition 1998

Alexandrie, les quartiers royaux submergés Alexandrie, les quartiers royaux submergés
Franck Goddio et alii
Éditions Periplus, Londres, 1998

Alexandrie des Ptolémées Alexandrie des Ptolémées
André Bernand
Patrimoine de la Méditerranée
Editions du C.N.R.S, Paris, 1997

Ptolemaii Alexandria Ptolemaii Alexandria
P. M. Fraser
Oxford Clarendon Press, 1972
3 volumes
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