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La figure de saint Jacques
Philippe Conrad
Historien, rédacteur en chef de la Nouvelle Revue d'Histoire

Nous abordons là une question très complexe, où il faut mêler les sources de la tradition écrite, quelques sources archéologiques, et démêler les éléments d'un débat passionné, opposant les tenants d'une critique historique que l'on qualifiera de « positive », ou plutôt de « positiviste », et les défenseurs de la tradition, qui ont une analyse différente.
Ce qui m'amènera à adopter une approche relevant davantage de l'anthropologie religieuse que de l'histoire proprement dite. Le propos n'est pas d'être exhaustif sur cette question où il existe une abondante littérature, mais de proposer quelques thèmes de réflexion, d'analyses, qui peuvent ouvrir des perspectives nouvelles ou originales.
De manière générale, on se rappellera que l'on touche ici à la fois à la culture des lettrés de l'époque concernée, par les sources écrites médiévales, et aussi à une culture populaire qui a laissé de nombreuses traces dans le folklore, dans les mentalités collectives. Nous aborderons donc le sujet sous ces divers points de vue.


Le personnage de saint Jacques

Sources
Pour connaître l'identité de saint Jacques le Majeur, il faut se reporter à la tradition hagiographique. La plus classique est la Légende Dorée de Jacques de Voragine, dominicain devenu archevêque de Gênes au XIIIe siècle, qui a compilé un ensemble de traditions relatives à la vie des saints. C'est grâce à cet écrit que nous connaissons un certain nombre d'épisodes de la vie de Jacques le Majeur.
Fils de Zébédée, pêcheur au bord du lac de Tibériade, frère de Jean, il apparaît comme l'un des apôtres les plus marquants par sa fougue à convertir les païens, par la capacité de persuasion de ses sermons, par l'effroi, nous dit-on, qu'il suscitait auprès des « méchants ». D'où vient ce qualificatif de « Majeur » ? Du fait qu'il ait été appelé parmi les premiers auprès de Jésus, et qu'il ait ensuite entretenu une grande familiarité avec lui : il a assisté à la résurrection de la fille de Jaïre, il était au mont Thabor lors de la Transfiguration, puis au mont des Oliviers. C'est donc l'un des apôtres les plus proches du Christ, au même titre que Pierre ou Jean. Il prêcha d'abord en Judée puis, selon la Légende Dorée, vint en Espagne. Mais sa prédication n'y fit que quelques disciples – deux ou neuf, selon les sources. Autant dire un échec complet dans ces terres païennes de l'extrême Occident.
Jacques laisse deux disciples en Espagne, retourne en Orient poursuivre sa prédication. Il sort vainqueur des luttes et controverses l'opposant aux magiciens Hermogène et Philetus et accomplit des miracles, permettant notamment à un paralytique de marcher. L'un de ceux qui le conduisent au martyre se convertit sous ses yeux ; l'apôtre le baptise avant d'être exécuté. Ce martyre a lieu en mars 44.
Selon la tradition, son corps va être transporté en Espagne, à l'autre bout de la Méditerranée, pour arriver à Compostelle où il est enseveli quelques mois plus tard. Un récit légendaire, que nous retrouverons ultérieurement sous diverses formes, prend le relais. Le bateau qui transporte le corps de Jacques aborde en Galice, au royaume d'une reine païenne nommée Lupa – nom qui évoque la louve. C'est alors qu'ont lieu un certain nombre de prodiges. La pierre sur laquelle le corps a été déposé se creuse pour former d'elle-même un sarcophage. Puis ce corps est transporté vers le lieu où il va être inhumé, indiqué par une étoile que suivent les compagnons de Jacques. Mais la reine Lupa dresse des obstacles. Elle lance tout d'abord contre eux un dragon, qui sera apaisé par le signe de la Croix. Puis elle leur conseille de recourir à des bœufs pour tirer le corps, qui sont en fait des taureaux furieux. Là encore, le signe de la Croix les apaisera et les fauves seront apprivoisés. Devant ces prodiges, Lupa se convertit, et le corps de Jacques peut reposer dans la sépulture désignée par une étoile.
D'autres épisodes miraculeux sont rapportés par Jacques de Voragine dans sa Légende Dorée. Jacques intervient à plusieurs reprises pour libérer des captifs, notamment un prisonnier des Sarrasins. Il ressuscite des jeunes gens qui s'étaient suicidés, sous l'influence du Démon qui avait pris la forme de l'Apôtre pour les tromper. Il sauve des justes qui avaient été victimes de gens indélicats. On connaît par exemple l'épisode du « Pendu dépendu ». Un Allemand et son fils arrivent à Toulouse. Un aubergiste, voyant tout le parti qu'il peut tirer de la situation, glisse un plat d'argent dans leurs bagages pour les faire accuser de vol. Le fils du voyageur est pendu. Mais quand son père revient, plusieurs semaines plus tard, il découvre son fils vivant : saint Jacques l'a protégé. L'aubergiste est puni. Dans l'iconographie jacquaire, ce thème du « Pendu dépendu » va tenir une place très importante.
Quelques textes de même inspiration que la Légende Dorée reprennent des thèmes semblables. C'est le cas notamment, à la fin du XVe siècle, d'un écrit du secrétaire d'un seigneur bohémien, Léon de Rosmital, venu en pèlerinage à Saint-Jacques.
Cet univers légendaire nous plonge d'emblée dans la perception médiévale du sacré, du merveilleux. Un effort d'imagination est en effet nécessaire pour évaluer la réception de ce genre de récits par les mentalités de cette époque, débouchant sur une mobilisation psychologique ou spirituelle orientant dans la voie du pèlerinage.

Analyse critique
Cette tradition légendaire va entraîner un débat entre les tenants d'une analyse critique historique rigoureuse et ceux qui restent attachés à la tradition.
Le débat remonte à la fin du XVIe siècle, notamment sous le pape Clément VIII, quand certains textes mettent en doute l'apostolat de Jacques en Espagne et son inhumation en Galice. Un mouvement contraire apparut au XVIIe siècle, sous le pontificat d'Urbain VIII, à une époque de renaissance catholique très intense. Mais, peu à peu, le doute réussit à l'emporter. À partir du XIXe siècle s'impose progressivement un certain scepticisme ; l'histoire positiviste commence à s'interroger sur ces traditions religieuses qui paraissent relever davantage de la superstition que de la réalité historique. L'un des textes fondateurs de ce courant est un article de Mgr Duchesne, paru en 1900 dans Les Annales du Midi, « Saint Jacques en Galice ». Il conclut en affirmant que ces légendes relèvent de superstitions, de traditions orales, et ne sont fondées sur aucune réalité historique. Et il poursuit : « De tout ce que l'on raconte sur la prédication de saint Jacques en Espagne, la translation de ses restes et la découverte de son tombeau, un seul fait subsiste : celui du culte galicien. Il remonte jusqu'au premier tiers du IXe siècle et s'adresse à un tombeau des temps romains que l'on crut alors être celui de saint Jacques. » Le diagnostic est à peu près définitif. La pensée des tenants de l'approche critique est encore confortée par le fait que les écrivains ecclésiastiques espagnols du Haut Moyen Âge, au moins jusqu'au VIIIe siècle, étaient restés silencieux à propos de saint Jacques. Attitude bien surprenante : l'évangélisateur de l'Espagne ne devait-il pas être à la base de la science des principales autorités chrétiennes ? L'Église d'ailleurs semble emboîter le pas à cette analyse puisqu'à Rome, en 1925, année jubilaire, une exposition présentant l'évangélisation des divers pays oubliait saint Jacques et l'Espagne.


Cette affirmation de Mgr Duchesne a été ensuite nuancée. On a notamment remarqué dans des commentaires de saint Jérôme à propos de l'Épître de Paul aux Galates que celui-ci rencontrait rarement d'autres apôtres parce qu'ils étaient dispersés dans le monde entier. On pensait alors qu'il y avait une règle de douze ans : le Christ aurait demandé aux apôtres de prêcher pendant douze ans en Palestine avant d'aller évangéliser les autres peuples. En réalité, cette tradition semble sujette à caution : d'autres passages montrent que les apôtres sont allés très tôt prêcher la foi nouvelle à l'extérieur de la Palestine.
Ainsi, les partisans de la tradition, tout en constatant que l'on parle de Jacques avant le VIIIe siècle, font valoir qu'à partir de cette date, une continuité des textes semble confirmer le rôle que celui-ci aurait joué dans l'évangélisation de l'Espagne. L'élément déterminant est le travail sur les textes d'érudition historique des XIXe et XXe siècles, montrant que la tradition relative à saint Jacques a d'abord été évoquée dans un catalogue de martyrs réalisé à Byzance. Ce catalogue en grec a été traduit en latin, dans un breviarium apostolorum, résumé de la vie des apôtres et des martyrs. Dans cette traduction, il y aurait eu une confusion concernant le lieu d'inhumation de saint Jacques. Le texte grec parlait de « Achaia Marmarica », expression assez surprenante : l'Achaïe est au nord du Péloponnèse, la Marmarique est à l'ouest du Nil. Or ce terme « Achaia Marmarica » aurait été déformé dans la traduction latine en « arca marmorica », ce qui signifiait que le corps de saint Jacques avait été inhumé dans un « tombeau de marbre ». Cela correspond aux trouvailles réalisées à partir du IXe siècle.

L'évangélisation de l'Espagne par saint Jacques est une question complexe à laquelle les textes n'apportent pas de réponse définitive. Certains d'entre eux sont silencieux à ce sujet ; mais, contrairement à ce que pensait Mgr Duchesne, il y a, dans d'autres textes, des mentions même indirectes d'une éventuelle intervention de l'apôtre en Espagne.
Dans un premier temps, citons les textes qui restent silencieux. La Chronique d'Idace, qui continue l'œuvre de saint Jérôme, à la fin du Ve siècle, ne parle pas de cette intervention. Orose, prêtre de Braga, au Portugal, auteur d'une Histoire universelle au début du Ve siècle (un traité contre les païens ou hérétiques), n'en dit pas un mot ; il habite pourtant dans une région très proche de la Galice. Prudence, le grand poète chrétien espagnol, auteur du Livre des Couronnes à la gloire des martyrs, évoquant les martyrs espagnols de Saragosse et de Calahorra, ne mentionne aucune intervention de saint Jacques en Espagne. Il en est de même, au VIe siècle, pour saint Martin de Dumio, pour les auteurs gaulois, pour Fortunat ou Grégoire de Tours ou encore, en Espagne, pour saint Ildefonso et saint Léandre. Ce qui amène Mgr Duchesne, porte-parole de l'approche critique, à confirmer son point de vue : avant le IXe siècle, l'apostolat espagnol ne serait mentionné que dans la version latine du catalogue byzantin et dans des livres dépendant de cette version. Ce silence prolongé semblerait condamner l'hypothèse selon laquelle saint Jacques aurait été l'évangélisateur de l'Espagne.
On s'est pendant longtemps référé à cette approche critique : de grands historiens comme Ramón Menendez Pidal en Espagne adhéraient à la position de Mgr Duchesne et un historien français, Yves Bottineau, il y a quelques décennies, suivait également cette opinion.
Les mentalités commencèrent à évoluer au cours des trente dernières années et des historiens comme Bartolomé Bennassar apportent des nuances sur cette question. Certaines données viennent alors contrarier une vision trop rigoureusement critique. Dans ses Commentaires sur Isaïe, saint Jérôme fait deux allusions à l'évangélisation de l'Espagne par un apôtre. Il ne le nomme pas, mais l'hypothèse de saint Jacques ne peut être complètement exclue. Didyme d'Alexandrie et Theodorète parlent eux aussi d'un apôtre qui prêcha en Espagne. Plus précisément, San Braulio, faisant l'éloge d'Isidore de Séville, le grand saint espagnol du VIe siècle, le présente comme le successeur de saint Jacques en Espagne.
À la fin du VIIe siècle, saint Julien de Tolède réfute l'idée selon laquelle saint Jacques aurait été l'évangélisateur de l'Espagne ; ce qui signifie qu'il répond à un argument avançant le contraire. Le débat existe donc déjà à cette époque. Au VIIIe siècle, certaines allusions sont significatives, dans des poèmes de l'abbé de Malmesbury, en Angleterre, et dans des textes de Bède le Vénérable. Mais il faut surtout citer Beatus de Liébana, le grand esprit espagnol de la fin du VIIIe siècle, érudit mozarabe qui s'est réfugié à la cour du roi asturien. Dans ses fameux Commentaires sur l'Apocalypse qui seront, au siècle suivant, brillamment illustrés par les miniaturistes mozarabes et constitueront la collection de chefs-d'œuvre étonnants que l'on peut encore admirer aujourd'hui, Beatus évoque saint Jacques. Il ne parle pas de l'endroit de son tombeau, ni de la translation de ses reliques, mais le présente déjà comme le saint patron de l'Espagne.
Nous sommes à la fin du VIIIe siècle, donc avant la découverte du tombeau. Au IXe siècle, d'autres auteurs tiennent des propos semblables. Usuard, dans son Martyrologe pour Charles le Chauve, ou Nokter de Saint-Gall, font des allusions à saint Jacques.
Ainsi, il est possible que, dès cette époque, on ait eu affaire à une tradition concernant le rôle joué par Jacques dans la conversion de l'Espagne. Évidemment, les maigres traces laissées par cette intervention sont peut-être liées au fait, si l'on en croit la tradition légendaire, que sa prédication n'a rencontré que peu de succès et que l'Espagne ne s'est convertie que plus tard au christianisme.

Penchons-nous à présent sur la question de la découverte de la tombe de saint Jacques. Alors que, comme on l'a vu, le débat sur l'évangélisation de l'Espagne par saint Jacques est possible, aucun document ne mentionne avant le IXe siècle la sépulture espagnole du saint ni le retour de son corps en Espagne après son martyre en Palestine. Il serait même question, comme on l'a vu dans le catalogue byzantin, d'un saint Jacques dont la tombe se trouverait en Marmarique c'est-à-dire dans le nord de l'Égypte. Cela dit, dès le VIIIe siècle, donc avant la découverte du tombeau, plusieurs églises sont consacrées à saint Jacques, notamment sur le territoire du diocèse de Lugo : six dès avant 748, et l'une, mieux connue, est solennellement consacrée en 759, soit un demi-siècle avant l'invention du sépulcre. Par ailleurs, un Martyrologe de Florus de Lyon, au début du IXe siècle, et un Martyrologe d'Adon, en 860, signalent le culte de saint Jacques, la translation des reliques et son inhumation en Galice.
Cependant, à la fin du IXe siècle, les Chroniques asturiennes, notamment celles d'Albelda et d'Alphonse III Le Grand, sources très utiles pour l'histoire de cette époque, ne font pas mention de la découverte du tombeau. Le mystère n'est toujours pas dissipé.
Pour tous ces siècles lointains du Moyen Âge, l'incertitude demeure donc sur la manière dont les contemporains appréhendaient cette inhumation. Au XIIe siècle, selon le Guide du pèlerin, la question paraît plus simple : « Il est certain, y lit-on, que son propre corps est fixé là à jamais, immuable, si l'on en croit le témoignage de saint Téodomir, évêque de cette ville qui le découvrit jadis et ne parvint jamais à le déplacer. »
Quel est donc le récit sacré qui a fini par s'imposer pour attribuer ainsi à Téodomir l'invention des reliques ?
Téodomir était l'évêque d'Iria Flavia, cité principale de cette région, sur la ría d'Arosa, l'une de ces nombreuses rivières qui découpent la côte galicienne. En 813, un ermite du nom de Pelayo (ou Payo) voit en songe des anges qui l'entraînent auprès du tombeau de l'apôtre. Une étoile lui indique le chemin qui va bien sûr révéler ce prodige. Téodomir prescrit un jeûne et des prières pendant trois jours. Il ordonne ensuite des fouilles à l'endroit désigné par l'ermite, d'où l'on exhume un sépulcre de marbre, « arca marmorica ». Les ossements qu'il recèle sont identifiés comme étant ceux de l'apôtre et de deux de ses disciples, Athanase et Théodore. Le roi des Asturies, Alphonse II le Chaste, se rend sur place. Le pape Léon III et Charlemagne sont informés de la nouvelle. Un petit sanctuaire est immédiatement érigé, ainsi qu'une autre église, dédiée à saint Jean Baptiste, et un monastère, du nom de Antealtares, où s'installent l'abbé Ildefred avec douze bénédictins.
Au début du IXe siècle, l'invention des reliques semble donc acquise et le lieu sacré identifié. Les sources asturiennes ne sont cependant pas très sûres. On se demande aujourd'hui si certains textes du début du IXe siècle – notamment un diplôme d'Alphonse le Chaste daté de 829 – n'ont pas été fabriqués par la suite. Il est toutefois certain que tout au long du IXe siècle, ce culte prend de l'ampleur. Dès 872, Alphonse III le Grand remplace la première église par une construction plus importante. Dès cette époque, le culte des reliques est établi et un pèlerinage, qui n'a encore qu'une dimension locale, a bien lieu.

L'histoire évoquée dans la Légende Dorée va intervenir en faveur des arguments des historiens positivistes. On trouve ce récit au XIIe siècle, dans le Codex Calixtinus, qui décrit le transfert du corps du saint depuis l'Orient jusqu'en Galice, avec de nombreux épisodes fantastiques. Or cet épisode a été lui-même plagié par rapport au Martyrologe d'Adon évoqué précédemment. Celui-ci raconte en effet comment à partir de Rome sept saints, Torquatus, Ctésiphon, Secundus, Indaletius, Caecilius, Hesidius et Euphrasicus ont été envoyés en Espagne pour y prêcher la foi chrétienne. Ils sont arrivés dans la région d'Acci, située au sud-est du pays (aujourd'hui à l'est de Grenade). Un certain nombre de faits communs sont alors relatés. Une femme nommée Luparia, appartenant à la noblesse sénatoriale romaine, dresse de nombreux obstacles à l'encontre des chrétiens ; ces barrières tombent les unes après les autres. Certains épisodes font cependant défaut : celui du dragon, des taureaux, de la navigation miraculeuse du corps du saint. Le Martyrologe d'Adon, qui n'est qu'un résumé de traditions multiples, ne comprend pas l'ensemble du récit légendaire.
Vers le milieu du XIIe siècle, l'Historia compostellana fixe les faits. Une vérité normalisée est formulée, et la légende prend sa forme définitive.
Devant les critiques avancées par les tenants de l'histoire scientifique contre ce capital légendaire, les tenants de la tradition ont dressé un argumentaire. Ils répondent d'abord à la question de l'oubli de la sépulture : comment le tombeau d'un personnage aussi important dans l'histoire chrétienne de l'Espagne a-t-il pu être oublié pendant plusieurs siècles avant la découverte du début du IXe siècle ?
Premier argument avancé : le faible succès rencontré par la prédication de saint Jacques. Deuxième argument : en 257, à une époque où la religion chrétienne est encore persécutée, un édit de l'Empereur Valérien interdisait sous peine de mort de visiter les lieux de culte comme le tombeau d'un apôtre ou d'un martyr. La mémoire de la sépulture a donc pu se perdre dans les sources écrites entre le milieu du IIIe siècle et le début du IVe, jusqu'à ce que, par l'Édit de Milan de 313, Constantin autorise la religion chrétienne. Mais il est possible qu'une tradition orale ait survécu, ce qui expliquerait comment, lors de la découverte du IXe siècle, le succès est presque immédiat, au moins dans le nord-ouest de l'Espagne. La mention faite par Beatus de Liébana, évoquée précédemment, présentant Jacques comme le patron de l'Espagne avant même la redécouverte de son tombeau, irait dans ce sens.
Les tenants de cette tradition sont toutefois gênés par la rareté des sources écrites contemporaines. Mais là encore un argument les sert : en 997, la basilique de Compostelle et la ville ont été détruites par le fameux Al Mansûr ; la disparition de ce capital documentaire expliquerait ce silence. Un autre argument est avancé : si l'on excepte cette surprenante mention de « Achaia Marmarica », aucune tradition solide ne mentionne un endroit qui abriterait le tombeau de saint Jacques.
Les défenseurs de cette tradition ont également fait valoir qu'on a découvert un tombeau de marbre d'époque romaine à l'endroit indiqué par l'ermite. Cette découverte a été confirmée au XXe siècle. Les reliques de saint Jacques et de ses compagnons avaient été cachées puis perdues au XVIe siècle, lorsque les corsaires anglais menaçaient l'Espagne catholique, et notamment cette région de Galice qui leur offrait un accès facile. En 1878, elles furent retrouvées derrière le maître-autel de la cathédrale, sous l'emplacement d'une croix en mosaïque. Les fouilles réalisées ensuite au début des années cinquante ont permis d'identifier une nécropole de l'époque romaine, appuyant ainsi les hypothèses des tenants de la tradition. L'un des archéologues à l'origine de ces fouilles a même affirmé, dans un ouvrage paru en 1955 à Madrid, que désormais la tradition compostellane avait un fondement archéologique solide.
Actuellement, les historiens ont un avis plus partagé. Il n'est pas exclu qu'il y ait eu une présence de saint Jacques en Espagne, qu'il ait été le premier évangélisateur du pays, même si cette tentative n'a remporté que peu de succès ; on peut d'autre part imaginer que c'est son tombeau qui se trouve en Galice. Mais rien ne permet de l'affirmer, ni de l'infirmer catégoriquement.

Dans ce débat complexe, une hypothèse a vu le jour, qui séduit beaucoup de spécialistes. C'est celle de l'identification entre saint Jacques et un personnage important de l'histoire religieuse espagnole au IVe siècle, Priscillien.
Qui était Priscillien ? Né en Espagne ou en Égypte aux alentours des années 340-345, il vécut ensuite en Occident. Issu d'une famille chrétienne de rang sénatorial, il fut l'élève du rhéteur et poète bordelais Delphidius et subit, comme beaucoup d'esprits de son temps, l'influence du manichéisme. Ce christianisme très épuré, accordant une grande place à toutes les formes d'ascétisme, sera dénoncé par l'Église comme hérétique. Lors du concile tenu à Saragosse en 380, l'évêque d'Arles réclame une condamnation des partisans de Priscillien. Or, dans toute la région du nord-ouest de la péninsule, appelée alors la Galicie – qui ne correspond pas à la seule Galice actuelle mais au nord-ouest de l'Espagne et au nord du Portugal –, le priscillianisme rencontrait beaucoup d'adeptes. On reprochait entre autres aux partisans de Priscillien de s'inspirer des Évangiles apocryphes et de défendre des pratiques excessives. Malgré cela, Priscillien se fait élire évêque d'Avila. Mais alors qu'il se rend à Rome, il n'est pas reçu par le pape Damase ni par Ambroise de Milan, et ses adversaires reviennent à la charge. L'évêque Idace va dénoncer Priscillien à l'empereur Maxime qui réside à Trèves. Un autre concile condamne l'hérésie à Bordeaux, mais Priscillien fait appel à l'empereur. Il est convoqué à Trèves où un nouveau concile se tient. Il y est accusé non seulement d'hérésie mais aussi de magie. Là, avec quatre de ses fidèles, Euchrotia, veuve de Delphidius, le poète Latronianus, les deux clercs Arménius et Felicissimus, Priscillien est condamné à mort ; l'évêque Instance est déporté dans les îles Sorlingues – plus connues sous leur nom anglais de Scilly –, à l'ouest de l'Angleterre. Cette sentence intervient fin 386 ou début 387 ; les cinq condamnés seront torturés et décapités à Trèves. Une vague de persécutions va s'abattre sur leurs partisans. Urbica sera ainsi lapidée à Bordeaux.
Cette hérésie semble donc brutalement étouffée dans les années 380. Mais en 388, après la mort de l'empereur Maxime, Sulpice Sévère raconte que les corps des suppliciés ont été ramenés en Espagne où ils furent accueillis avec beaucoup d'émotion. De grands funérailles furent organisées. Ce qui confirme l'importance de l'influence du priscillianisme à cette époque, où de plus les foules accordaient aux martyrs un pouvoir particulièrement puissant. Certains se sont même demandé si les corps n'avaient pas été transportés en Galice par une voie maritime, ce qui était possible à partir de Trèves puis des Pays-Bas : cette hypothèse établirait un lien entre Priscillien et saint Jacques, dont les restes auraient été ramenés d'Orient par la mer. Un nouveau concile condamne encore l'hérésie qui continue à prospérer. Certains évêques locaux se rallient à l'orthodoxie puis rebasculent dans l'hérésie. Les conciles se succèdent. À Tolède, en 400, les évêques de la région sont obligés de s'aligner. L'hérésie continue malgré tout à prospérer. À partir de 406, l'irruption des Barbares va lui ouvrir de nouvelles perspectives. La frontière du Rhin est balayée. Les Alains, les Vandales, les Suèves et ensuite les Wisigoths arrivent en Espagne. En 416, les Suèves s'installent dans cette région de Galicie, et un nouveau limes hispanus se constitue, séparant ce qui reste de l'Empire romain, de la Navarre et suivant vers le sud le cours du Duero : tout l'angle nord-ouest de l'Espagne échappe à l'autorité romaine, ce qui place l'hérésie hors du contrôle impérial et lui permet de continuer à prospérer. Cette hérésie scandalise Orose qui s'en entretient avec saint Augustin, lui-même inquiet des progrès des partisans de Priscillien en même temps que de ceux d'Origène.
Le priscillianisme va durer jusqu'au concile de Braga de 563. À cette époque, il a changé de nature : au départ, il s'agit d'une petite secte aristocratique attachée à un homme qui propose une lecture personnelle de l'Écriture sainte et impose une discipline spécifique à ses adeptes. Or la mort de Priscillien a donné un élan nouveau à ce courant qui est devenu un culte populaire très profondément enraciné en Galicie. Mais en même temps que le recrutement du priscillianisme changeait, sa nature se modifiait. Au mysticisme aristocratique ascétique a succédé un attachement populaire aux reliques d'un martyr, donc une foi d'une nature très différente. À la fin du VIe siècle, l'évêque saint Martin de Braga explique, dans un ouvrage intitulé De correctione rusticarum, la conduite à tenir envers ces hérétiques.
L'hérésie va s'estomper quand les rois wisigoths, après avoir été ariens, vont, avec Récarrède, se rallier à la foi catholique romaine en 589 et refaire l'unité religieuse de l'Hispania. Après le VIIe siècle, le priscillianisme disparaît, ce qui n'exclut pas que certains fidèles, de manière secrète, aient pu rester attachés à cette croyance. Certains ont ainsi pensé que le tombeau redécouvert au début du IXe siècle en Galice était celui de Priscillien. Un point cependant vient infirmer une telle hypothèse : cette sépulture présente des caractéristiques qui correspondent davantage à celles d'un tombeau d'une époque plus ancienne. On ne peut donc affirmer de manière définitive que le tombeau redécouvert au IXe siècle serait celui de Priscillien.

Le cadre du prodige n'est pas indifférent. La Galice est un Finisterre, un bout du monde. Cette région des diocèses d'Iria Flavia, d'Orense, de Mondoñedo, de Braga, de Chaves possède une dimension religieuse particulière. Cette terre a été très romanisée, bien plus que la région des monts cantabriques ou que le Pays basque. La ville de Lugo avait par exemple une enceinte de deux kilomètres de long à l'époque romaine. Cette région fut également tôt christianisée, au début du IVe siècle. Les martyrs de Calahorra, de sainte Eulalie de Mérida, sont mentionnés à une époque très précoce. La Galice n'échappe pas à cette christianisation, avec de nombreux saints, comme sainte Euphémia, sainte Marina, saint Facundo, saint Primitivo. Dès 314, au concile d'Arles, un évêque représente la Galice.
Mais cette région fut également riche en hérésies. En dehors du priscillianisme, les sectes gnostiques y ont prospéré. Il y eut là de grands débats doctrinaux. La Galice a de plus adopté un christianisme venu, dans une large mesure, de l'Orient, par mer. En effet, ces régions étaient en relation avec l'Orient depuis très longtemps puisque dès l'époque phénicienne, au deuxième millénaire avant J.-C., les Phéniciens arrivaient à Tartessos, en Andalousie actuelle, et s'engageaient dans l'Atlantique pour aller vers la Galice, peut-être vers la côte de l'Armorique, et vers les îles Britanniques, vers les mythiques îles Cassitérides pour chercher de l'étain. Très tôt donc, des relations ont été établies entre l'Orient et ce Finisterre galicien. San Torribio, l'évêque d'Astorga, fit un pèlerinage en Palestine. Nous avons déjà parlé du long voyage vers la Terre sainte d'une pèlerine, Égérie, mais on n'est pas certain qu'elle soit galicienne, elle est peut-être gauloise. Par ailleurs, saint Martin, évêque de Braga, va faire adopter, dans son archidiocèse, les canons de l'Église orientale.
Ce milieu du nord-ouest de l'Espagne présente donc, en matière d'histoire religieuse, des caractéristiques spécifiques constituant le cadre général dans lequel va se développer la piété très particulière envers saint Jacques.


Les représentations de saint Jacques

L'évangélisateur
La première image du saint est bien sûr celle de l'évangélisateur. C'est ainsi qu'il apparaît au portail des Orfèvres de la cathédrale de Compostelle, à la porte Miégeville à Saint-Sernin de Toulouse, dans les cloîtres d'Arles et de Moissac, à Avila, à la Camara Santa d'Oviedo. L'apôtre est ici un vieillard majestueux, barbu, tenant le Livre de la Bonne Nouvelle ou un rouleau de parchemin. Il porte aussi parfois l'épée, non celle du Matamore dont nous parlerons ultérieurement, mais l'instrument de son martyre. On le voit ainsi au portail sud de Chartres et au portail ouest d'Amiens par exemple.

Le pèlerin
La transition iconographique de l'évangélisateur au pèlerin s'opère à la fin du XIIIe siècle ou au début du XIVe siècle : la figure du pèlerin devient alors dominante. Cette représentation reçoit d'ailleurs une caution supérieure puisqu'à Santo Domingo de Silos, dans la représentation de l'épisode des pèlerins d'Emmaüs, le Christ porte une coquille, ce qui fait de lui un pèlerin de saint Jacques.
Le pèlerin apparaît aussi à Compostelle, au sommet de l'Obradoiro, cette magnifique façade baroque de la cathédrale, avec toutes ses caractéristiques vestimentaires : la pèlerine, le chapeau à bords relevés frappé de la coquille, la besace, le bourdon. Ce pèlerin, avec ses principaux attributs, va devenir l'image la plus répandue du saint au cours des siècles suivants. Nous le retrouverons dans tout l'espace de la chrétienté médiévale. Parfois, dans les endroits qui ne sont pas situés directement sur les routes de pèlerinage, il ne possède pas de bourdon. Il n'a pas cet attribut à Chartres, à Amiens ou à Reims, par exemple, alors qu'il en est muni à Saint-Seurin de Bordeaux, à Bayonne ou à Burgos.
L'image de l'évangélisateur reviendra cependant à partir du XVIIe siècle, quand vont se dissocier les images du saint et du pèlerin : à cette époque, les errants sont fort mal vus. Saint Jacques reprend alors sa figure d'apôtre et d'évangélisateur, notamment dans le midi de la France ou la Bretagne, qui fournissaient beaucoup de jacquets.
On observe aussi des périodes de transition dans la définition iconographique du personnage. Sur certaines représentations, il tient le Livre de l'apôtre dans une main et le bourdon du pèlerin dans l'autre. C'est notamment le cas d'une représentation qui se trouve au musée des Augustins de Toulouse.
Il y a d'autres figurations, mais relativement marginales, comme celle de saint Jacques pèlerin assis sur un trône, par exemple à Beauvais, à Notre-Dame de Verneuil ou au monastère de Las Huelgas en Castille.
Dans toutes ces représentations, la coquille est un attribut constant. Il renvoie à la légende de ce chevalier sauvé de la noyade par saint Jacques, qui ressortit de l'eau couvert de coquilles. On trouvait en effet ces dernières en grande quantité sur les plages de Galice. Talisman prophylactique dans l'Antiquité, ce symbole correspond à des archétypes très anciens, évoquant la naissance et la fécondité, comme en témoigne La naissance de Vénus de Botticelli. Ce thème, comme on le voit sur la représentation du Christ à Silos, a été christianisé.

Le Matamore
Ce répertoire iconographique est complété par l'image du guerrier, du Matamore, du champion de la Reconquête contre l'ennemi musulman. Saint Jacques revêt en effet cette fonction précise dans l'imaginaire espagnol médiéval, apparaissant comme l'anti-Mahomet qui va mener une guerre sainte, au même titre que les musulmans mènent le djihad contre les chrétiens. C'est d'ailleurs ainsi qu'il est perçu par les musulmans : Ibn Hayyam, chroniqueur de Cordoue au XIe siècle, assure que le sanctuaire de Saint-Jacques de Compostelle est aussi vénérable pour les chrétiens que La Mecque l'est pour les musulmans.
Ce saint Jacques Matamore est le plus souvent un jeune et beau guerrier monté sur un cheval blanc, parfois un vieillard à l'air farouche, toujours l'épée haute. Cette image va surtout s'imposer après la célèbre victoire de Clavijo, remportée sur les musulmans, à l'issue de laquelle les chrétiens échappent aux tribut des cent vierges qu'ils devaient donner chaque année à l'émir de Cordoue. Cette figuration, très répandue dans le nord-ouest de l'Espagne, se trouve à la cathédrale de Compostelle, dans le tympan dit de Clavijo, à Lugo, à León, à l'Hôpital du roi à Burgos, à San Pedro de Cardenas, à la collégiale de Castrojeriz, avec la cohabitation des deux figures du guerrier et du pèlerin. En revanche, cette image du Matamore est rarissime hors d'Espagne. Un seul cas aurait été relevé en France, sur un vitrail du XVIe siècle de la cathédrale de Chalons, en Champagne.
C'est Santiago qui va être le patron de l'ordre militaire créé au XIIe siècle, l'Ordre de Saint-Jacques de l'Épée, dont le symbole est une croix en forme d'épée. Cet ordre prendra un rôle important dans la Reconquête au cours des XIIIe et XIVe siècles et sera ensuite mis sous la coupe de la monarchie espagnole.

Les miracles de saint Jacques
Dans l'iconographie des miracles accomplis par le saint, l'histoire du « Pendu dépendu » rencontre un succès considérable. Nous en avons évoqué la version toulousaine. Dans une autre version, située à Santo Domingo de la Calzada, sur le chemin de Saint-Jacques, s'ajoute une péripétie. Les autorités judiciaires locales venues dépendre le malheureux – toujours vivant au bout de vingt-six jours de supplice – restent incrédules devant ce miracle. L'un d'eux, qui mangeait des poulets rôtis, s'exclame : « Je ne crois pas que cette personne ait pu ressusciter, pas plus que ces poulets ne pourraient se mettre à chanter. » Et, aussitôt, les poulets se dressent et se mettent à chanter. C'est la raison pour laquelle, dans le sanctuaire de Santo Domingo de la Calzada, un décor vivant évoque cet épisode. Ce thème est courant dans l'iconographie de saint Jacques, notamment en France, à Vendôme, à Triel-sur-Seine, à Châlons-sur-Marne ; en Italie, à Forli et Spolète ; en Allemagne, à Rothenburg ; en Espagne, à Frontanya.
D'autres épisodes ponctuent le cycle des miracles de saint Jacques : l'apôtre transportant d'un coup d'aile un pèlerin lorrain mourant jusqu'au sanctuaire de Compostelle ; ou encore saint Jacques intercesseur lors du Jugement. À Zarauz, par exemple, saint Michel pose dans l'un des plateaux de la balance de la psychostasie une coquille Saint-Jacques, chargée d'assurer le poids suffisant pour que l'âme concernée puisse aller au paradis.



Dimensions anthropologiques

Origines pré-chrétiennes du culte
Remontons aux époques antérieures à la christianisation. Dès ces temps lointains, nous dit un grand historien catholique, Lopez Ferreiro, auteur de L'Histoire de l'Église de Compostelle, la Galice fut un lieu de culte très « chargé », comparable à la baie du Morbihan riche de ces ensembles mégalithiques qui nous sont familiers. La pierre sur laquelle le corps de saint Jacques fut déposé à son arrivée d'Orient aurait été à l'origine un autel mégalithique ; il fut bien sûr purifié par la bénédiction de l'apôtre. Cet auteur affirme aussi que cette région, couverte de chênes verts, était un lieu sacré pour les populations locales, et même une école d'initiation pour les druides. Elle était dominée par une hauteur, le mont Ilicinus.
Même si nous ne pouvons confirmer ces dires, il est évident que cette région possède une histoire sacrée antérieure à la christianisation. C'est dans cette perspective qu'on peut comprendre la présence de Lupa, souveraine païenne hostile, et les obstacles qu'elle dresse contre saint Jacques et ses disciples. Le dragon représente le développement du serpent, le gardien des trésors cachés, qu'il faut éliminer pour atteindre au sacré. C'est là une tradition ancienne dans la plus vieille Europe, que l'on retrouve avec Siegfried, dans la légende de la Toison d'Or puis, christianisée, avec saint Georges notamment. Quant au dragon, c'est la Bête de l'Apocalypse telle qu'elle apparaît dans les miniatures mozarabes qui accompagnent les Commentaires de l'Apocalypse de Beatus. À l'époque de Beatus, cette Bête, figure du Mal, sera aussi perçue comme le monde musulman menaçant. L'écrivain Avienus, contemporain de l'époque romaine, apporte sa pierre à la lecture de cet épisode. S'inspirant lui-même d'un auteur plus ancien, Eutimère (VIe siècle avant J.-C.), il nous apprend que dans cette région qu'Eutimère appelait l'Ophiusie, les habitants, les Œstrymes, avaient été chassés par une invasion de serpents. Or, au nord du Portugal et de la Galice, on a trouvé, notamment dans des gravures rupestres, des traces d'un culte du serpent, qui s'est prolongé dans un certain nombre de croyances populaires.
C'est ainsi que l'on expliquera aussi la présence des fameux taureaux de Lupa. Carl-Gustav Jung, l'analyste des grands archétypes qui hantent l'inconscient collectif, a montré que la lutte contre le taureau correspondait à une volonté de maîtrise de l'esprit sur la matière, sur les passions. La tradition chrétienne va développer pleinement cette symbolique, chez saint Jacques et plus encore saint Georges ou saint Michel.
Enfin, dans cet univers sacré qui baigne cette région, il faut également faire une place au ciel étoilé, à cette voie lactée dans laquelle Ovide voyait un chemin en direction des dieux, une voie céleste dont l'une des dernières étoiles va guider l'ermite vers le tombeau de l'apôtre.

Saint Jacques, descendant des Dioscures ?
Une hypothèse développée par Americo Castro fait de saint Jacques le descendant des Dioscures romains. Dans un ouvrage intitulé Santiago de España, il établit un rapprochement entre saint Jacques, héros de la Reconquête contre les musulmans, et les Dioscures antiques, Castor et Pollux, fils jumeaux de Zeus et de Léda. Il souligne les traits communs entre ces figures mythiques. Castor et Pollux interviennent au début du Ve siècle avant J.-C., lors de la bataille du lac Régille, pour donner la victoire aux Romains. De même, saint Jacques apparaît à Clavijo pour mener les chrétiens à la victoire contre les musulmans. Comme les Dioscures, il lutte dans les airs, sous la forme d'un cavalier descendant du ciel pour chasser l'adversaire.
On note une continuité dans les représentations imaginaires d'un saint ou d'un dieu qui, du domaine céleste, vient apporter la victoire à l'un des camps. L'empereur Théodose, par exemple, luttant contre un rebelle du nom d'Eugène, voit apparaître à ses côtés les apôtres Jean et Philippe. Les deux évangélisateurs de l'Angleterre, Wilfrid et Cuthbert, se manifestent sous un jour comparable. Durant la première croisade, lors de la bataille d'Antioche, trois cavaliers interviennent au profit des croisés : saint Georges, saint Mercure et saint Demetrios.
Dans le cas de saint Jacques, il y a malgré tout une différence : il apparaît seul. Et les vestiges romains découverts à Compostelle sont les restes d'un temple de Jupiter ; on n'a pas trouvé de temple des Dioscures en Espagne. De plus, certains traits caractéristiques de ces divinités – la flamme qui entoure leur tête, par exemple lors de l'expédition des Argonautes en Colchide – n'apparaissent pas chez Jacques. Ce qui a entraîné la critique d'Americo Castro par son grand ennemi, le médiéviste Claudio Sanchez Alborno. Cette hypothèse a cependant le mérite de montrer la continuité, dans les mentalités collectives, de certaines images et de certains mythes.

Saint Jacques thaumaturge et magicien
Tous les apôtres ont reçu de Jésus le pouvoir de guérir, de chasser les démons, de faire des miracles. Mais certains ont reçu un don plus développé : c'est le cas de Jacques, Pierre et Jean, principaux témoins des pouvoirs du Christ, présents à la Transfiguration du mont Thabor, et à la résurrection de la fille de Jaïre.
On a ainsi attribué très tôt à saint Jacques des pouvoirs thaumaturgiques, qui se seraient transmis au fil des siècles. Dans cet environnement galicien très particulier, on a pu mesurer les effets, sur la conscience collective, des sépultures thaumaturgiques de saints guérisseurs : dans ces pays très pauvres affaiblis par la malnutrition, on venait y chercher notamment une revitalisation de l'organisme. À Iria Flavia, on vénérait ainsi le corps d'un évêque redécouvert en 1675, miraculeusement préservé de la corruption. Les enfants posés sur cette tombe recouvraient la santé. La liste de cas comparables est assez longue.
Comment peut-on expliquer ces miracles et ces fonctions thaumaturgiques ? Chez les Celtes, les corps sacrés sont dépositaires d'une grâce particulière qui permet de combattre les ténèbres, le mal, dans un monde où l'esprit des morts est toujours présent parmi les vivants. La Galice appartient à cet espace celtique : on y retrouve un ensemble de croyances et de sensibilités bien connues en Bretagne ou en Irlande. Par exemple la fête du Samain, au mois de novembre, christianisée à travers la Toussaint et le Jour des Morts, où les disparus revenaient parmi les vivants.
Les fonctions thaumaturgiques du saint s'inscrivent dans cette perspective. Saint Jacques a en effet le pouvoir de guérir diverses maladies. Mais il est surtout médecin des possédés. Dans la Légende Dorée, il lutte avec le diable pour lui arracher les êtres dont il cherche à s'emparer ; il ressuscite les suicidés ayant commis cet acte trompés par le Démon qui s'est fait passer pour saint Jacques. Dans cette atmosphère, le mélange des superstitions païennes, du culte des saints et d'une certaine forme de sorcellerie a constitué une synthèse particulière. Certains rites observés au siècle dernier ou même encore récemment par les folkloristes locaux sont révélateurs : le bain des neuf vagues accompli une nuit du 31 août pour avoir des enfants ; les rites de superstition en liaison avec la piété mariale dans divers sanctuaires ; les processions de cercueils ou de linceuls dans certains villages ; à Redondela, une fête au cours de laquelle un monstre mythique, sorte de tarasque, défile dans les rues ; et les nombreuses romerías au cours desquelles on exorcisait les possédés. Le milieu galicien, à travers ces survivances, se prêtait donc au développement d'un culte original.
Cet apôtre, pensait-on, avait aussi des capacités de magicien. Dans la Légende Dorée, il lutte contre les magiciens Hermogène et Philetus en Palestine. Ses pouvoirs se seraient transmis à certains prélats. C'est ainsi que Don Pedro Monis, archevêque de Santiago de 1205 à 1224, rentre par la voie des airs de Rome à Compostelle durant la nuit de Noël...

Saint Jacques politique
Revenons à l'histoire pour évoquer la figure de saint Jacques politique, saint national de l'Espagne.
Nous avons déjà parlé du Matamore, le saint de la Reconquête. On le voit à Clavijo, non pas, comme on l'a cru longtemps, avec le roi Ramire Ier mais avec le roi Ordoño Ier. Au milieu du IXe siècle, il apparaît pour donner la victoire aux chrétiens, comme la Vierge de Covadonga était intervenue pour permettre le premier triomphe de la Reconquête en 722. Au siècle suivant, il intervient à Simancas, à un moment décisif de la lutte contre le calife de Cordoue Abd el Rahman III. Il se manifeste en 1064 au Portugal, pour octroyer la victoire aux chrétiens et en 1212, lors de la bataille de las Navas de Tolosa, qui va décider du sort de la Reconquête. Sous la forme d'un berger, il guide les armées chrétiennes pour franchir la Sierra Morena et leur permettre d'aborder l'ennemi musulman. C'est également l'étendard de Santiago qui sera hissé le premier sur la Torre de la Vela, lors de la chute de Grenade en janvier 1492.
Les rois de Castille se disent alfereces, « vassaux » de saint Jacques. Un rituel étonnant a été relevé au monastère de Las Huelgas, où une statue de saint Jacques avec un bras articulé armait chevaliers les rois de Castille.

Saint Jacques devint aussi le saint de la conquête américaine, de la « Conquista » des Indes Occidentales.
On l'apprend par le récit des chroniqueurs Bernal Díaz del Castillo pour le Mexique et Cieza de León pour le Pérou. C'est en invoquant saint Jacques que les Espagnols partent au combat. Et l'on connaît la scène célèbre de Cajamarca où l'Inca Atahualpa jette à terre l'Évangile qu'on lui présente, et où Pizzare crie à ses hommes : « Santiago a ellos », « Saint Jacques, courons sus à eux ». C'est ainsi que le Pérou va être conquis...
On recense treize apparitions de saint Jacques en Amérique entre 1518 et la fin du XIXe siècle.
Son nom sera donné à l'un des navires de Magellan, ainsi qu'à de nombreuses villes et provinces d'outre-Atlantique, comme la deuxième ville de Cuba, ou la capitale du Chili, créée par Valdivia en 1541.
Saint Jacques, saint ibéro-américain, va ainsi continuer, au-delà de la conquête américaine, à être l'un des liens forts de la hispanidad, de la communauté hispanique.

On retrouvera saint Jacques dans un contexte quelque peu inattendu, après la révolution des Lumières, alors que le pèlerinage semble avoir connu un déclin irréversible, pendant la lutte contre les Français à l'époque napoléonienne. Napoléon a déposé le roi d'Espagne Charles IV et mis en place sur le trône son frère Joseph ; celui-ci sera proclamé roi le 25 juillet, jour de la fête de saint Jacques. Pendant cette période, c'est au nom de Santiago que vont combattre les Espagnols insurgés contre la présence française. À Compostelle, dès le mois de mai 1808, quelques jours après le « Dos de Mayo » de Madrid, un bataillon d'étudiants combattra les Français en se plaçant sous la protection de saint Jacques. C'est également sous le patronage de saint Jacques, en même temps que sous celui de la Virgen del Pilar, – la Vierge du Pilier –, que vont lutter les défenseurs de Saragosse contre les Français.
Au XIXe siècle, période de désacralisation, le culte de saint Jacques ne peut éviter le déclin. La première République espagnole refusera de continuer à offrir chaque année l'offrande nationale au saint, comme le voulait la tradition ; moyennant quoi une souscription populaire permettra de lui apporter encore plus d'argent que d'habitude. La deuxième République de 1931 suspend également cette fameuse offrande nationale à saint Jacques.
Mais l'apôtre réapparaît dans ces années 1930 : la guerre civile va être l'occasion d'une « instrumentalisation » de la figure de saint Jacques par les nationalistes, qui voient en lui le symbole de la nouvelle reconquête, la reconquista qu'il faut mener contre les « rouges », contre les « libéraux », analogue à celle qu'avait conduite l'Espagne traditionnelle contre les musulmans. Ce qui n'allait pas sans une certaine contradiction puisque dans les troupes franquistes, il y avait aussi des troupes musulmanes. Pendant cette guerre, saint Jacques est constamment mis en avant. En 1937, année jubilaire, Compostelle fut le théâtre de très importantes manifestations visant à placer le combat nationaliste sous la protection de saint Jacques. En 1939, le général Moscardo, chef des défenseurs de l'Alcazar de Tolède, recevra la mission de réaliser l'offrande nationale au saint en évoquant le rôle que celui-ci avait joué dans la résistance de l'Alcazar en 1936.

Une nouvelle identité de saint Jacques commence à se dessiner dès 1965. Durant cette année jubilaire, le général Franco voulut apporter lui-même l'offrande nationale à Compostelle. Son discours, repris ensuite par la presse, expliquait que si saint Jacques était toujours le saint national de l'Espagne, il fallait lui donner une dimension beaucoup plus universelle.
À partir de cette époque, à travers un ensemble de mesures favorisant l'internationalisation du pèlerinage, saint Jacques devient l'une des figures de l'Europe en constitution. Cette évolution rejoint un certain nombre de traits puissants de son histoire. En effet, à l'époque du pèlerinage médiéval, l'Espagne attire des habitants de toute l'Europe. Et si saint Jacques est apparu plus tard comme le défenseur d'une identité espagnole exclusive, il était aussi un trait d'union entre les diverses populations de la chrétienté. On évoquera par exemple le rôle des populations françaises dans certaines villes du Chemin, comme Jaca, Villafranca del Bierzo, Najera, Logroño, Pampelune ; il y avait là des quartiers français, avec un fuero, une charte propre aux Français.
À l'époque de son apogée, le pèlerinage a donc été un phénomène de piété collective ouvert sur l'ensemble de la chrétienté. Ensuite, on l'a vu, le pèlerinage décline du XIVe au XVIe siècle. Il connaît un réveil brillant au XVIIe siècle, à l'origine de la richesse baroque de Compostelle. Puis un déclin au XIXe siècle, où la piété mariale prend le dessus, avec les pèlerinages à Pontmain, La Salette ou Lourdes. Au cours des trente dernières années, on a assisté à une renaissance résultant peut-être de ce qu'il est convenu d'appeler la « crise de civilisation » que nous traversons aujourd'hui. Renaissance qui pousse sur la route des individus de toutes les nationalités et de tous âges, et qui montre que ce Chemin vers le sacré correspond, dans la longue mémoire de l'Europe, à une permanence surprenante.

Philippe Conrad
Juillet 2010
 
Bibliographie
Saint Jacques à Compostelle Saint Jacques à Compostelle
Jacques Chocheyras
Ouest-France (Histoire-Mémoire), 1997

La Légende dorée La Légende dorée
Jacques de Voragine
Seuil, Paris, 1998

Saint Jacques de Compostelle Saint Jacques de Compostelle
Bartolomé Bennassar
Julliard, 1970

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