Logo Clio
Service voyages
Service voyages

La « capitale magique de l'Europe », selon l'expression célèbre d'André Breton, a su, au fil des siècles, s'entourer d'une cour de cités pimpantes et d'une multitude de châteaux, tantôt redoutables, tantôt accueillants, auxquels de profondes forêts tissent une toile de fond végétale. Et depuis que la « Révolution de velours » a révélé au monde la maturité politique de ses habitants, la Bohême ne cesse d'attirer les Européens, trop longtemps sevrés du cœur véritable de leur continent. Christophe Piette vous convie aujourd'hui à le suivre dans cette région, à travers le récit d'un riche passé où foisonnent événements historiques et courants artistiques.

La Bohême constitue aujourd'hui la porte d'accès à l'Europe centrale, véritable charnière entre les pays germaniques – Allemagne et Autriche – et le monde slave, et il est souvent difficile d'imaginer que sa frontière la plus occidentale est plus proche de Paris que Nice ou Perpignan puisqu'elle en est distante de 850 kilomètres seulement. Disposés comme dans une ronde autour de la capitale, les sites historiques de Bohême invitent à entrer dans le vaste mouvement de l'histoire. Le voyage est fascinant.

Les Slaves, à l'origine du peuplement de la région au VIe siècle, développèrent une civilisation qui réussit à maintenir des caractéristiques originales tout en tissant des liens étroits avec ses voisins orientaux et occidentaux. Ce fut particulièrement le cas au XIVe siècle, quand Charles IV institua Prague capitale du puissant Saint Empire romain germanique et contribua à introduire l'art gothique français dans le pays. C'est également vrai, mais de manière plus dramatique, lors de l'émergence du hussisme, mouvement de protestation religieuse qui, après la mort de Jean Hus sur le bûcher en 1415, entraîna le pays dans une guerre particulièrement désastreuse.

Les témoins de l'histoire

Ces affrontements furent le prélude aux relations difficiles qui s'établirent, dès le début du XVIe siècle, entre les Tchèques et les nouveaux maîtres de l'Europe centrale : la puissante dynastie des Habsbourg.

De toutes les périodes historiques qu'elle a traversées, la Bohême a conservé le témoignage. La Renaissance fut d'autant plus fulgurante que sa longévité fut limitée. Elle marqua particulièrement la place allongée qui constitue le centre de Pardubice, petite ville située à 100 kilomètres à l'est de Prague : frontons à volutes ou arrondis « à la vénitienne » semblent entamer un dialogue par-delà l'esplanade, et on ne serait pas surpris de voir surgir de derrière une arcade l'ample robe d'une dame élégante surgie du passé…

C'est l'Unesco qui a pris en main la destinée de Cesky Krumlov. La petite cité de Bohême du Sud, à un jet de pierre de l'Autriche, s'alanguit dans une boucle de la Vltava, veillée par l'imposant château gothique et Renaissance que les Schwarzenberg y édifièrent pendant cinq siècles. Du haut de la grande tour, le panorama urbain est superbe : les toits rouges et bruns, incroyablement enchevêtrés, s'enroulent autour d'une grande place aux maisons colorées, dont les frontons rivalisent d'élégance et de variété. Cesky Krumlov offre à elle seule comme une illustration presque exhaustive de l'évolution artistique de la Bohême, des temps gothiques jusqu'aux derniers soubresauts baroques. Précisément, la vague baroque qui submergea le pays fut imposée de l'extérieur par la Contre-Réforme triomphante et la cour des Habsbourg. Pourtant, paradoxalement, cet art de contrainte fut rapidement adopté par les Tchèques au point de devenir un élément presque constitutif de leur identité propre. Il suffit, pour s'en convaincre, de flâner dans les rues d'Olomouc, dans la province de Moravie, dont les places ordonnées, les frontons variés, les couleurs pastel et les clochers bulbeux présentent une sorte de catalogue du baroque tchèque. Ou bien de s'attarder sur la place de Ceske Budejovice, dans les collines du sud de la Bohême, gigantesque mais à l'équilibre parfait. Ou encore de visiter le château de Kromeriz, près d'Olomouc : les prélats y ont assemblé une collection artistique éclectique dans un décor caractéristique qui séduisit à ce point Milos Forman que le cinéaste y tourna de nombreuses scènes d'Amadeus. Ou, enfin, d'évoquer l'action philanthropique du comte Spork à Kuks. Désirant rivaliser avec les villes thermales de l'ouest du pays, il fit bâtir sur les rives de l'Elbe naissant, à 150 kilomètres à l'est de Prague, un gigantesque complexe comprenant bains, théâtre, auberge, bibliothèque… De cet ensemble aujourd'hui disparu subsistent l'hospice pour vieillards et surtout une exceptionnelle série de statues symbolisant les Vices et les Vertus, œuvres de Mathias Braun, tout à fait représentatives de l'esprit baroque du début du XVIIIe siècle. Non loin de là, Braun a laissé son testament artistique dans la forêt de Bethléem, sous la forme d'immenses bas-reliefs sculptés à même la roche, œuvres dérisoires, puisque condamnées à disparaître, mais au pouvoir d'enchantement particulièrement fort.

L'apparition du baroque est contemporaine de la guerre de Trente Ans, épisode dramatique qui ravagea toute l'Europe centrale dans la première moitié du XVIIe siècle, avant que les grandes puissances n'établissent la carte de l'Europe en entérinant la séparation définitive entre les pays catholiques et les pays protestants. Côté Habsbourg, la grande figure du conflit est sans conteste Albert de Wallenstein. Le souvenir du grand militaire flotte encore sur maints châteaux du nord du pays, qu'il acquit le plus souvent par confiscation en récompense de sa victoire retentissante à la bataille de la montagne Blanche en 1620, sur une colline toute proche de la capitale.

Au début du XIXe siècle, la domination des Habsbourg connaît un hiatus marqué par la stature imposante de Napoléon.

La victoire d'Austerlitz

L'empereur des Français apprendra sur le territoire de la Bohême que la roche Tarpéienne est proche du Capitole. À Austerlitz, à deux pas de Brno, capitale de la Moravie, le 2 décembre 1805, Napoléon remporte sa plus glorieuse victoire sur les empereurs d'Autriche et de Russie, François II et Alexandre Ier. Le fameux « soleil d'Austerlitz » qui, en se levant sur la bataille, permit le triomphe des troupes françaises, nimbe encore de nos jours le petit Corse ambitieux d'une aura presque irréelle. La roche Tarpéienne, c'est Zlicin. Là, en 1813, les rêves de pouvoir universel de Napoléon se fracassent sur l'établissement de la Sainte-Alliance entre Prusse, Autriche et Russie. L'empereur ne s'en remettra pas et après Waterloo, il restera à Metternich, chancelier et véritable maître de l'Autriche, à régler définitivement la question napoléonienne lors du congrès de Vienne de 1815.

De Metternich à François-Joseph, l'intervalle chronologique est mince. Figure légendaire s'il en est, le vieil empereur installe sur le pays plus de soixante années de présence pleine de contrastes : à l'académisme pesant imposé par un pouvoir Habsbourg de plus en plus arrimé à ses traditions dés artistes tchèques, attachés à réveiller la nation. Ces contradictions se reflètent parfaitement dans l'éclectisme architectural du château de Hluboka, comme dans les œuvres art nouveau de Kotera et Gocar à Hradec Kralove. C'est d'ailleurs près de cette ville que François-Joseph perdit la bataille de Sadowa, en 1866, prélude à la future unification allemande sous la férule de Bismarck et de Guillaume Ier.

Désormais, les jours de l'Empire austro-hongrois sont comptés. Il ne reste plus qu'à rêver avec nostalgie aux heures glorieuses évanouies. La société élégante et aisée s'étourdit une dernière fois dans l'atmosphère mondaine des villes thermales, dont l'ancienne Marienbad, Marianske Lazne, et Karlovy Vary, l'ancienne Karlsbad, constituent les plus typiques illustrations. Très proches de Prague, elles accueillent tout ce que l'Europe d'alors compte de têtes couronnées et d'intellectuels, venus y prendre les eaux. Aujourd'hui, elles occupent toujours une place de choix dans l'imaginaire européen, s'affichant comme la quintessence de la Mittel Europa si bien évoquée par Alain Resnais dans L'Année dernière à Marienbad.

Les Tchèques, comme d'autres peuples européens, participent à l'émergence des États-nations au XIXe siècle. Ce mouvement est largement entraîné par les musiciens du pays. La musique a toujours joué un rôle prépondérant ici, et les concerts qui fleurissent quotidiennement à Prague et ailleurs sont là pour témoigner que la tradition perdure encore aujourd'hui. En Bohême orientale, Litomysl s'enorgueillit d'avoir vu naître Smetana, dont le poème symphonique Ma Patrie – titre révélateur – renferme le célèbre mouvement Vltava (La Moldau), qui met en scène le plus fameux cours d'eau du pays. Dvorak, lui aussi, s'inspire constamment des thèmes folkloriques puisés dans le patrimoine populaire de la Bohême.

Puis l'Europe entière est rappelée brutalement à la réalité par la première guerre mondiale. Le conflit, comme toujours, est un accélérateur d'histoire. Des calamiteux traités consécutifs à l'armistice naît une nouvelle république artificielle, la Tchécoslovaquie. Le souvenir de son premier président, Tomas Masaryk, est pieusement conservé et sa tombe est devenue un véritable lieu de pèlerinage pour les Tchèques depuis la Révolution de velours de 1989.

Cependant, le répit fut de courte durée. Le pays, à peine créé, est sacrifié sur l'autel de la paix mondiale quand les Accords de Munich de septembre 1938 offrent à Hitler le pays des Sudètes, au nord de la Bohême, véritable poumon économique de la Tchécoslovaquie.

Un présent démocratique enfin reconstruit

Aujourd'hui, le culte rendu à Masaryk est une façon pour les Tchèques de mettre entre parenthèses quarante années de communisme et de marquer leur attachement à celui qui avait fait de leur pays une démocratie à l'économie prospère, partie intégrante du monde occidental.

Ce réancrage à l'ouest, la Bohême compte bien le réussir, notamment par le biais d'une réaffirmation de sa tradition culturelle millénaire.

Comment pourrait-il en être autrement lorsqu'il s'agit d'un pays qui s'est choisi, en la personne de Vaclav Havel, un président dramaturge ?

Christophe Piette
Janvier 1997
 
Bibliographie
La perle et le croissant. L'Europe baroque de Rome à Saint-Pétersbourg La perle et le croissant. L'Europe baroque de Rome à Saint-Pétersbourg
Dominique Fernandez
L'Europe baroque de Rome à Saint-Pétersbourg
Terre Humaine
Plon, Paris, 1999

L’Art baroque L’Art baroque
Yves Bottineau
Citadelles & Mazenod, Paris, 1989

Histoire de Prague Histoire de Prague
Bernard Michel
Histoire des grandes villes du monde
Fayard, Paris, 1998

Histoire de la Bohème : des origines à 1918 Histoire de la Bohème : des origines à 1918
Josef Macek
Fayard, Paris, 1984

Mentions légales Conditions Générales de vente Comment s'inscrire Hôtels à Paris Vos assurances Qui sommes-nous ? Clio recrute Nous contacter