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La conquête musulmane de l'Orient
Philippe Conrad
Historien, rédacteur en chef de la Nouvelle Revue d'Histoire

Il suffit de quelques dizaines d'années pour que se constitue, après la mort du Prophète Mohammed, le premier espace musulman, étendu de l'Afrique du Nord à l'Asie centrale et du Caucase à la Nubie. La rapidité fulgurante des conquêtes réalisées par les cavaliers surgis de la péninsule Arabique continue de surprendre, tant les empires convoités par ces envahisseurs paraissaient disposer de forces infiniment supérieures. Comment des États tels que l'Empire byzantin, héritier oriental de la puissance romaine, ou l'Empire sassanide, dépositaire des traditions iraniennes, ont-ils pu succomber aussi facilement ? Ultime avatar des grandes incursions nomades venues du désert vers le Croissant Fertile mésopotamien ou syrien, la conquête arabe, comme nous l'explique l'historien Philippe Conrad, apparaît en effet comme un mouvement continu dont les limites sont, durant plus d'un siècle, régulièrement reculées.


De la Mésopotamie à Rhodes, de Constantinople à Jérusalem

Dès 633, un an après la disparition du Prophète, Hira, la capitale du petit royaume lakhmide qui formait au sud la marche de l'Empire sassanide, tombe aux mains des musulmans qui peuvent dès lors multiplier leurs incursions en Mésopotamie. En juillet 634, la victoire remportée sur les Byzantins à Adjnadayn, en Palestine, confirme que les vieux empires orientaux ont tout à craindre de ces nouveaux venus sur la scène de l'histoire. Alors que Omar a succédé au premier calife Abou Bakr, Damas est prise par Khalid en septembre 635 mais doit être évacuée six mois plus tard. Le 20 août 636, les Byzantins subissent une défaite décisive sur les rives du Yarmouk et, en décembre, Damas est reconquise. À cette époque, la majeure partie de la Syrie et de la Palestine est déjà passée sous le contrôle des envahisseurs, qui s'emparent de Jérusalem en mai 637. En juillet, la victoire remportée sur les Perses à Qadissiya, suivie de la chute de Ctésiphon, la capitale sassanide, prélude à l'assaut contre le plateau iranien et à la conquête de la Mésopotamie, réalisée de 639 à 641. Vers le nord, les conquérants poussent jusqu'à Dvin, la capitale de l'Arménie, emportée en 642. Alors que la conquête de l'Égypte est entamée à partir de 640, les incursions se multiplient en Cappadoce et en Phrygie en 647. Chypre est attaquée en 649 et Rhodes cinq ans plus tard, après la remise en cause par les Arabes de la supériorité navale byzantine.

Les divisions qui affectent alors le camp arabe – marquées par l'assassinat du calife Othman, par l'affrontement opposant son successeur Ali, gendre du Prophète, et l'Ommeyade Mo'awiya, par la dissidence kharidjite et, enfin, par l'assassinat d'Ali – contribuent au ralentissement de l'expansion ; les Arabes sont ainsi contraints de négocier en 659 une trêve avec les Byzantins. Une fois la situation stabilisée et la dynastie ommeyade solidement établie pour près d'un siècle, la conquête reprend. Les incursions en Asie Mineure se reproduisent régulièrement de 663 à 667 ; dans l'est du plateau iranien, le Khorassan est conquis entre 663 et 671 ; Constantinople est régulièrement assiégée chaque été, de 674 à 678.

Alors que, vers l'ouest, des armées arabes ont poussé la conquête bien au-delà de l'Égypte, jusqu'en Berbérie puis jusqu'en Espagne, les missionnaires armés de la religion du Prophète s'emparent de Boukhara en 709 et atteignent le Sind, au sud de l'actuel Pakistan, deux ans plus tard, l'année même qui voit Tarik et son petit corps expéditionnaire remporter dans le sud de l'Hispania, sur les rives du rio Guadalete, une victoire décisive contre le roi wisigoth Roderic. La chute de Samarcande en 712, le raid poussé en 714 dans la haute vallée du Ferghana, jusqu'à Kashgar, aux portes du Sin-Kiang chinois, la pression maintenue sur la Cappadoce byzantine, le siège imposé à Constantinople d'août 717 à août 718 témoignent de la permanence des ressources offensives du camp musulman. Les défaites subies en Phrygie en 740 et la fin des attaques lancées contre l'Asie Mineure font pourtant écho en Orient au coup d'arrêt donné en 732 à Poitiers par Charles Martel alors que de nombreux territoires conquis se révoltent et que les opposants, rassemblés autour d'Aboul Abbas, mettent fin en 750 au pouvoir ommeyade de Damas. Les Arabes remportent encore l'année suivante – sur les rives du Talas, au cœur de l'Asie centrale – une victoire incontestable sur les Chinois mais l'espace conquis depuis un peu plus d'un siècle a atteint alors son extension maximale et ce sont d'autres acteurs, Turcs, Persans, Mongols, Tatars ou Afghans qui poursuivront en Orient l'expansion entamée aux VIIe et VIIIe siècles.

Attribuées à la force mobilisatrice et conquérante de la nouvelle religion ou aux qualités militaires de guerriers formés à la rude école du désert, les victoires musulmanes ont contribué, par leur ampleur et leur rapidité, à légitimer la foi nouvelle et ont pu prendre de ce fait une dimension providentielle mais il semble que les faiblesses et les divisions des adversaires qu'eurent à affronter les cavaliers du Prophète ont sans doute joué un rôle aussi important dans la genèse de leurs succès.


De la conquête de La Mecque à la « sortie d'Arabie »

Réalisée en 630, la conquête de La Mecque a sanctionné la victoire de Mohammed et de ses fidèles, qui complètent au cours des mois suivants leur mainmise sur l'Arabie. Rien, à ce moment, ne laisse présager la formidable expansion des années suivantes. Du vivant du Prophète, la conquête du Hedjaz est demeurée la priorité et l'incursion lancée en territoire byzantin par des Bédouins a été stoppée au combat de Mou'tâ. À la fin de 630, les musulmans poussent jusqu'à Tabouk, à la limite de l'Empire byzantin mais il ne s'agit pas là d'une offensive contre « les Grecs », mais simplement de la prise de contrôle de plusieurs cités chrétiennes, comme Eilat, ou juives, comme Edhroh en Transjordanie ou Maqnâ sur la mer Rouge. Il est clair qu'à ce moment le projet d'une conquête d'envergure en direction de l'Égypte, du monde méditerranéen ou de l'Iran n'existe pas. Il faut attendre la dynamique née des premiers succès pour que la « sortie d'Arabie » prenne toute son ampleur et l'on imagine sans peine que Mohammed était bien incapable de concevoir la naissance d'un espace aussi vaste, même si la proscription par le Prophète de la guerre et de la vendetta entre ses fidèles devait naturellement orienter vers l'extérieur de l'Arabie, conquise puis ralliée, les ardeurs belliqueuses de ses compagnons.

Le succès des entreprises militaires engagées par les premiers califes Abou Bakr et Omar a suscité bon nombre de questions dans la mesure où l'enthousiasme religieux ne pouvait suffire pour venir à bout d'Empires orientaux solidement établis depuis plusieurs siècles durant lesquels les raids de razzia lancés par les Arabes en direction du Croissant Fertile s'étaient toujours limités à de simples incursions de pillage aisément contenues, les deux royaumes arabes alliés des Lakhmides et des Ghassanides étant même chargés de protéger les marges méridionales des terres sassanides et byzantines.

Les années de combat passées auprès de Mohammed ont pourtant forgé une première communauté musulmane qui, en se ralliant les tribus bédouines plus ou moins superficiellement islamisées, s'est donné les moyens des victoires militaires ultérieures. L'adhésion à la foi nouvelle s'est trouvée encouragée par les perspectives d'un butin considérable, investies désormais d'une signification religieuse au moment où la paix régnant désormais en Arabie impose de trouver un dérivatif extérieur aux instincts guerriers des Bédouins détrousseurs de caravanes, engagés jusque-là en d'interminables conflits pour le contrôle des points d'eau. Ralliée à l'islam, la bourgeoisie koraychite de La Mecque est en mesure de rassembler toutes ces énergies latentes pour les transformer en une formidable menace dont les Byzantins et les Perses, accoutumés aux incursions traditionnelles et limitées venues des déserts du sud mais ignorants des bouleversements religieux qui y sont en cours, ne mesureront pas l'importance. La perspective du partage des dépouilles de l'ennemi vaincu, ajoutée à la promesse de l'accès au Paradis pour les guerriers tombés au combat, suffit en effet largement pour mobiliser des populations que n'avaient pas encore adoucies les contacts lointains qu'elles entretenaient avec les grandes civilisations urbaines du Croissant Fertile.


L'Empire sassanide, un colosse aux pieds d'argile

L'Empire sassanide, maître de l'Iran et de la Mésopotamie, ne paraissait pourtant guère menacé par les cavaliers arabes. La défaite subie en Susiane en 224 par l'Arsacide Artaban V vaincu par Ardishir, fils d'un prêtre de Persépolis du nom de Sassan, suivie deux ans plus tard par la prise de Ctésiphon, avait marqué la naissance de l'empire, illustré ensuite par plusieurs grands souverains, qui compteront parmi les plus redoutables des adversaires de l'Empire romain. De 531 à 579, Chosroès Ier apparaît comme le plus grand roi de la dynastie, créateur d'un État fort et centralisé appuyé sur une armée solide et une fiscalité régulière. Alors que la paix est maintenue pendant plusieurs décennies sur la frontière de l'Empire byzantin, la puissance sassanide affirme sa présence sur la barrière du Caucase, est en mesure d'intervenir jusqu'au Yémen et étend ses limites orientales jusqu'à l'Oxus – l'actuel Amou Daria – où elle tient en respect les Huns blancs venus de la Haute Asie. Chosroès II le Victorieux attaque en 614 la Syrie byzantine, s'empare d'Édesse, d'Antioche, de Damas et de Jérusalem d'où il transporte la Sainte Croix à Ctésiphon, sa capitale des rives du Tigre. Après avoir poussé ses conquêtes jusqu'à l'Égypte en 616, il menace directement l'Asie Mineure où il prend Césarée de Cilicie, avant d'assiéger Chalcédoine, à proximité immédiate de Constantinople.

Demeurés maîtres de la mer, les Byzantins peuvent sauver leur capitale et sont en mesure, dès 622, d'entreprendre la reconquête. Héraclius reprend l'Asie Mineure et l'Arménie alors que la mort de Chosroès, survenue en 628 et suivie d'une épidémie de peste et d'inondations catastrophiques, prélude au siège de Ctésiphon par les Byzantins qui imposent la paix et se voient restituer la Vraie Croix. Triomphant quelques années plus tôt, l'Empire sassanide poursuit sa descente aux enfers puisque douze souverains se succèdent entre 628 et 632. L'anarchie se généralise et l'unité religieuse de l'Empire – assurée par le clergé zoroastrien mais menacée successivement par le manichéisme au IIIe siècle, l'afflux des chrétiens hérétiques nestoriens au IVe et le mazdéisme au Ve – se fissure dangereusement: autant de conditions générales qui vont favoriser l'irruption victorieuse des Arabes.


Offensives et victoires arabes

Les Perses ont longtemps méprisé ces « mangeurs de lézards » qu'ils consentaient tout juste à utiliser comme cavalerie légère auxiliaire alors que les ports du Golfe et des côtes méridionales de l'Arabie étaient sous le contrôle de la marine sassanide et que le royaume lakhmide de Hira faisait fonction de marche protectrice contre les incursions bédouines. Les petites troupes de pillards qui s'étaient avancées au début du VIIe siècle en Basse Mésopotamie avaient été aisément repoussées mais ces succès avaient aveuglé les Sassanides qui, engagés dans la guerre contre Byzance ou dans les luttes pour le pouvoir qui divisaient la Cour de Ctésiphon, n'évaluèrent à aucun moment l'importance des événements que connaissait l'Arabie au moment où Mohammed et ses fidèles s'employaient à réaliser son unité autour d'une foi nouvelle et mobilisatrice. Entamée par Mouthanna ibn al Harith, de la tribu des Bakr, l'offensive contre les régions proches de la Mésopotamie reçut rapidement l'appui d'Abou Bakr qui envoya aux rebelles Khalid ibn al Walid, l'un des meilleurs des chefs de guerre musulmans révélés par la conquête de l'Arabie. Hira est prise en 633 et la victoire remportée à Kharizma ouvre aux envahisseurs la route de l'Euphrate, franchi en 634.

À l'été de 637, la grande bataille de Qadissiya – qui a conservé une place toute particulière dans la mémoire arabe et qui fut largement instrumentalisée par Saddam Hussein lors de la guerre conduite contre l'Iran de 1980 à 1988 – décide du sort de toute la région. Sous les ordres de Saïd, fils d'Abou Waqqa, un compagnon du Prophète, les Arabes doivent affronter l'armée perse commandée par Rostem. Au bout de trois jours de lutte, l'action semble tourner à l'avantage des Perses mais l'arrivée providentielle de renforts venus de Syrie permet aux Arabes de l'emporter et de s'emparer peu après de Ctésiphon. Ninive tombe en 641 et le combat de Djaloula ouvre bientôt aux Arabes les cols assurant le franchissement de la chaîne des Zagros, la formidable barrière montagneuse bordant à l'ouest le plateau iranien. Les victoires remportées à Nehavend en 642 et à Reyy l'année suivante permettent aux envahisseurs de pousser jusqu'à Hamadan et d'atteindre l'Azerbaïdjan alors que le Fars est occupé en 644. Deux puissantes bases arrière sont pendant ce temps établies en Mésopotamie, à Bassorah et à Koufa, appelées à devenir des cités musulmanes de première importance.

Dépourvu de troupes à l'intérieur, l'Empire perse succombe rapidement après avoir perdu le contrôle de ses périphéries occidentales. Réfugié à Merv – l'ancienne Alexandrie de Margiane, dans l'est de son Empire – Yezdeguerd III ne parvient pas à reconstituer des forces suffisantes. Trompé par les chefs turcs dont il espérait le soutien, il est contraint de s'enfuir, avant d'être finalement assassiné par un meunier auquel il demandait l'hospitalité. En quelques années, la puissance perse est ainsi anéantie.


La fin de l'Empire sassanide

Reconnu par l'empereur de Chine Kao Tsong, le fils de Yezdeguerd, Peroz III, réfugié dans les montagnes du Tokharistan, va vainement tenter de donner un semblant de réalité au titre de « gouverneur de Perse » que lui a donné le Fils du Ciel mais c'est en Chine que mourra en 677 l'ultime représentant de la puissance sassanide. La défaite subie face à l'empereur byzantin Héraclius et la crise dynastique qui affectait l'empire expliquent pour une bonne part la rapidité de la défaite mais il convient d'ajouter à ces raisons la crise militaire que connaissait la Perse. Composée pour l'essentiel de mercenaires, l'armée sassanide était déployée aux frontières de l'empire et vivait pour l'essentiel du butin réalisé aux dépens des régions voisines. Contrainte au repli face à des forces plus mobiles et condamnée à vivre sur le pays qu'elle était censée défendre, cette cavalerie lourde se débanda rapidement, de nombreux habitants de l'empire acceptant de plus une conversion leur permettant d'échapper à l'esclavage, à un moment où la religion nationale qu'était le zoroastrisme avait perdu une bonne part de son prestige, sous l'influence du manichéisme ou du christianisme nestorien. Il y eut cependant, localement, de farouches résistances, ainsi celle d'Istakhr, la capitale religieuse proche de Persépolis, où la prise de la cité fit, selon la tradition, près de quarante mille victimes.


Conquêtes arabes et tradition iranienne

Dès le milieu du VIIe siècle, les conquérants arabes atteignaient en Asie centrale les rives de l'Oxus qui marquaient, au nord-est, la frontière de l'espace perse et, dès 673, un premier raid était lancé au-delà du fleuve. La prise de Boukhara et de Samarcande, la poussée jusqu'au cours inférieur de l'Indus confirment ensuite l'avance musulmane en direction de l'Asie moyenne mais la conquête de la Perse avait constitué un moment décisif de l'expansion. Quand, en 750, la révolution abbasside déplace de Damas à Bagdad le centre de gravité du nouveau monde musulman, la Perse vaincue va, dans une large mesure, « conquérir son farouche vainqueur » et le califat de Bagdad, celui d'Haroun al Rachid ou d'Al Mamoun, va largement récupérer l'héritage de cette vieille terre de civilisation. L'appareil d'État établi par les Abbassides va perpétuer en de nombreux domaines celui des Sassanides et la tradition iranienne survivra dans la culture musulmane des siècles ultérieurs, en même temps que persistera un sentiment « national », particulièrement sensible dans les milieux aristocratiques, ce dont témoigne la réponse faite par un noble persan à un visiteur lui demandant qui était le maître du pays : « Si vous cherchez le gouverneur, qui a richesses, serviteurs, suite, majesté, gloire et belle vie, c'est l'Arabe. Mais si vous cherchez celui qui, jour et nuit, est avec ses faucons, ses guépards et ses chiens, alors c'est moi… »


Les faiblesses de l'Empire byzantin

La revanche byzantine contre la Perse sassanide a débuté en 622, l'année de l'Hégire, mais les victoires d'Héraclius dissimulent bien des faiblesses. Les deux grands empires se sont en effet épuisés en ces luttes interminables alors que, dans le même temps, Byzance doit compter avec les aspirations séparatistes des populations syriennes et égyptiennes dans la mesure où les querelles théologiques opposant orthodoxes, monophysites, nestoriens ou monothélites ont brisé irrémédiablement l'unité religieuse de l'Empire grec. Une telle situation fera que les Arabes, sans être accueillis en libérateurs quand ils entreprendront la conquête de l'Égypte, aboutiront assez facilement à s'imposer tant l'hostilité au pouvoir de Constantinople y est devenue vive. Dès 634, les Arabes entrent dans l'Empire byzantin derrière le calife Omar et remportent à Adjnadayn une première victoire. Le succès obtenu par Khalid ibn al Walid sur les rives du Yarmouk en août 636 décide du sort de la Syrie et de la Palestine. Antioche, Jérusalem, Damas tombent entre les mains des envahisseurs et, dès 639-640, la Mésopotamie byzantine correspondant au cours moyen-supérieur de l'Euphrate est occupée. L'Arménie est atteinte dès 641. La mort, en février de la même année, de l'empereur Héraclius vient aggraver la situation dans la mesure où le mariage contesté du défunt avec sa nièce Martine pose de difficiles problèmes de succession. Constantin, le premier fils de l'empereur défunt, meurt trois mois après son père et son autre fils, Héraclonas, est écarté quelques mois plus tard. Le règne d'un enfant, Constant II, ne permet pas d'opposer une résistance sérieuse à la progression arabe et la perte de l'Égypte constitue un revers majeur, la reprise d'Alexandrie par une flotte byzantine se révélant éphémère.


Incursions arabes en Asie Mineure et en Méditerranée

Quand Mo'awiya devient gouverneur de Syrie, l'offensive musulmane se poursuit. De nouvelles incursions sont réalisées en Arménie en 642-643. En Cappadoce, Césarée est prise en 647 et les envahisseurs s'avancent en Phrygie où ils échouent devant Amorium mais d'où ils repartent avec un énorme butin. Dès 649, une expédition maritime est organisée contre Chypre et manifeste la volonté des conquérants de porter la guerre sur mer pour y contrer l'hégémonie affirmée jusque-là en Méditerranée orientale par la flotte byzantine. Rhodes est saccagée en 654, l'île de Cos est prise et la Crète subit une première razzia dévastatrice. En 655, Byzance essuie au large des côtes lyciennes une première défaite navale qui augure mal de la suite mais les troubles qui agitent la communauté musulmane entre l'assassinat d'Othman et celui d'Ali lui fournissent un répit providentiel ; un traité de paix impliquant le versement d'un tribut est même conclu en 659, alors que l'empire doit compter au même moment avec le péril que représente pour lui l'irruption des Slaves dans l'espace balkanique.

Après 663, les incursions arabes en Asie Mineure se multiplient et les envahisseurs s'avancent jusqu'à Chalcédoine toute proche de Constantinople, s'emparent de Chio, de la presqu'île de Cyzique dont ils font une base d'opérations menaçante pour la capitale impériale, prennent Smyrne en 672, s'assurent le contrôle des côtes ciliciennes et lyciennes et viennent enfin assiéger Constantinople à cinq reprises entre 674 et 678. Les effets du feu grégeois mis en œuvre par les défenseurs byzantins, conjugués à ceux d'une tempête particulièrement violente survenue au large des côtes pamphyliennes lors du repli de la flotte musulmane conduisent à l'échec de ces tentatives. Combinée avec les succès terrestres remportés en Asie Mineure, la défense victorieuse de Constantinople donne un coup d'arrêt significatif à l'expansion arabe dans cette direction mais la définition de l'orthodoxie donnée au concile réuni dans la capitale impériale en 680-681 ne peut que rendre irréversible, pour des raisons religieuses, la perte de la majeure partie de la Syrie. La guerre reprend en 691 et la défaite byzantine de Sébastopolis permet alors aux Arabes de s'assurer la soumission de l'Arménie. Les difficultés dynastiques affaiblissent Byzance où l'empereur Justinien II, un temps écarté du pouvoir, vient le reprendre à Tibère II en 705, difficultés que les Arabes mettent à profit pour reprendre l'initiative. Aux frontières de la Cappadoce, Tyane est prise en 709 et Constantinople est de nouveau assiégée en 717-718. Le feu grégeois et les puissantes murailles qui la cernent sauvent de nouveau la capitale byzantine mais les incursions ennemies se poursuivent en Asie Mineure au cours des années suivantes.


De la reconquête byzantine à l'irruption des Seldjoukides

C'est la victoire remportée en 740 par le basileus Léon III l'Isaurien à Akroïnon, non loin d'Amorium, qui permet de conjurer le danger, les Arabes n'étant plus jamais en mesure ensuite de venir assiéger Constantinople. Un siècle plus tard, le triomphe final  – à l'issue de la querelle qui a profondément divisé l'Empire byzantin – du camp iconophile contribue à fixer de manière durable les frontières des mondes musulman et byzantin, une bonne part de l'Orient iconoclaste se trouvant en situation d'accepter plus facilement la conquête musulmane.

La lutte se poursuit tout au long du IXe siècle qui voit les Byzantins prendre, à partir de 856, l'initiative de l'offensive en Asie Mineure. Les succès remportés alors par Petronas, le stratège du thème des Thracésiens, préludent aux victoires qui seront bientôt celles des empereurs macédoniens, artisans au Xe siècle d'une véritable « reconquête » de l'Orient qui va redonner pour un temps au camp chrétien Antioche, Alep et même Damas au cours de la reconquête byzantine bien antérieure aux croisades conduite par Jean Tzimiscès en 974-975. Épuisé, l'Orient arabe n'apparaît plus en mesure de faire face à ce retour en force de Byzance mais quelques décennies plus tard, l'irruption des Turcs Seldjoukides va redonner à l'islam oriental une nouvelle vitalité et aboutir à la conquête de la majeure partie de l'Asie Mineure.

Mobilisées par la prédication du Prophète et entraînées par les premières victoires musulmanes, les tribus guerrières de la péninsule Arabique avaient donné à l'Orient un nouveau visage mais, épuisées par les chevauchées qu'elles avaient conduites de l'Atlantique aux rives de l'Indus, elles avaient dû composer en Perse avec l'héritage iranien et, quatre siècles après les victoires du Yarmouk ou de Qaddissiya, elles devaient transmettre le relais à de nouveaux envahisseurs issus des steppes de l'Asie centrale et appelés à dominer pour longtemps la majeure partie de l'Orient musulman.

Philippe Conrad
Février 2003
 
Bibliographie
L’Islam, des origines au début de l’Empire ottoman L’Islam, des origines au début de l’Empire ottoman
Claude Cahen
Hachette, Paris, 1995

L'Expansion musulmane, VIIe-XIe siècles. L'Expansion musulmane, VIIe-XIe siècles.
Robert Mantran
Nouvelle Clio
PUF, Paris, 1995 ( 5éme édition )

Histoire de l’État byzantin Histoire de l’État byzantin
Georges Ostrogorvsy
Payot, Paris, 1996

L’Islam et la mer L’Islam et la mer
Xavier de Planhol
Perrin, Paris, 2000

L’Iran antique L’Iran antique
Claude Huart et Louis Delaporte
Paris, 1943

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