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La conquête de l'Est : aventure cosaque et expansionnisme moscovite en Sibérie
Iaroslav Lebedynsky

Chargé de cours à l'INALCO


C'est la conquête de la Sibérie qui a transformé la Russie en un gigantesque État-continent. Cette marche vers l'est, assortie d'une colonisation qui a duré jusqu'à l'époque soviétique, avait curieusement commencé à la fin du XVIe siècle par une entreprise privée : une expédition de représailles contre des tribus hostiles, commandée par des marchands russes de l'Oural à un groupe d'aventuriers cosaques.

La Moscovie et la Sibérie

Définitivement débarrassée en 1480 du « joug tatar », la Moscovie passa sous le règne d'Ivan IV « le Terrible » (1533-84) à l'offensive contre ses anciens dominateurs. En 1552, les armées moscovites s'emparèrent du khanat tatar de Kazan sur la Volga, l'un des principaux héritiers de la défunte Horde d'or. Cette conquête avança la frontière orientale de la Moscovie jusqu'à la rivière Kama et aux monts Oural. Derrière l'Oural s'étendait la vaste Sibérie. Ce nom probablement dérivé de celui de la mystérieuse tribu des Sabirs – un peuple nomade des Ve-VIe siècles – désignait des territoires aux limites imprécises. Les zones de forêts septentrionales, la « taïga », abritaient des populations relativement primitives de chasseurs. Les steppes boisées plus méridionales, ouvrant sur l'Asie centrale, avaient été occupées depuis l'Antiquité par divers groupes d'éleveurs nomades : d'abord ceux, sans doute apparentés aux Scythes d'Ukraine et aux Saces centre-asiatiques, qui ont laissé la couche la plus ancienne de la célèbre « Collection sibérienne » d'art animalier, conservée au musée de l'Ermitage de Saint-Pétersbourg, puis des tribus turcophones. Au XVe siècle, la Sibérie occidentale, sur l'Ob et l'Irtych, formait un khanat très différent de ceux précédemment vaincus par les Moscovites. C'était un assemblage composite et assez fragile de peuples variés, de langue notamment ougrienne – comme les Vogouls ou Mansi et les Ostiaks ou Khanty –, avec à sa tête une petite couche de dominateurs de langue turque dénommés par les Moscovites sous l'appellation générale de « Tatars ». Il s'était formé sous la direction de chefs issus d'un certain Taïbougha-Beki, autour d'une « capitale » aux remparts de bois installée dans une bourgade appelée Isker ou Sibir, sur le cours moyen de l'Irtych. À la fin du XVe siècle, cette dynastie fut menacée par l'avance en Sibérie d'un clan turco-mongol musulman descendant de Cheïban, petit-fils de Gengis Khan, et commandé par Koutchoum. En 1556, le khan sibérien Yâdigâr demanda l'aide de la Moscovie contre Koutchoum et accepta de payer tribut à Ivan le Terrible. Il fut cependant vaincu (entre 1563 et 1569 ?) et remplacé par Koutchoum. Très vite, Koutchoum entra en conflit avec la Moscovie. Il lui disputa le protectorat qu'elle exerçait sur les Khanty/Ostiaks, soutint la prédication de l'islam en Sibérie – une provocation pour Ivan qui avait conduit comme une croisade la lutte contre les Tatars de Kazan et Astrakhan – et surtout attaqua les établissements moscovites de l'Oural.

Les Stroganov : une entreprise privée de colonisation

Ces établissements étaient ceux créés par les Stroganov, une puissante famille de marchands moscovites. En 1558, ils avaient obtenu du tsar Ivan une charte les autorisant à coloniser de nouvelles terres dans l'Oural, à importer en Moscovie le sel de la région de Perm, et même à entretenir une armée privée pour défendre leurs installations. La cohabitation avec le khan Yâdigâr avait apparemment été assez pacifique. Les choses changèrent avec l'avènement de Koutchoum, et les Stroganov, en butte à des raids réguliers, en appelèrent au tsar et lui demandèrent son accord pour poursuivre leurs agresseurs au-delà de l'Oural – ce qui pouvait entraîner une véritable guerre entre le khanat de Sibérie et la Moscovie. Ivan conseilla aux marchands le recrutement de Cosaques et, en 1575, octroya une nouvelle charte aux Stroganov. Elle les autorisait à procéder à des représailles contre les tribus hostiles et à s'emparer de nouvelles terres, sur lesquelles ils seraient exonérés de taxes durant vingt ans. En 1577, un chef cosaque du nom de Iermak Timofeïevitch fut recruté, dans la perspective d'une grande expédition punitive contre Koutchoum, par la jeune génération de la famille, c'est-à-dire par Semion et Maxime Stroganov qui avaient récemment succédé à leurs aînés à la tête de ce curieux empire privé.

Iermak le Cosaque

Iermak était un personnage assez typique de cette époque où les Cosaques constituaient encore pour la plupart des communautés guerrières presque indépendantes, entre les États chrétiens de Moscovie et Lituanie et les steppes tatares, et vivaient largement de butin de guerre ou de pillage. Ils formaient un réservoir d'aventuriers et de mercenaires disponibles pour toute aventure belliqueuse ; la Moscovie y puisait fréquemment, tout en essayant de réprimer le banditisme cosaque à ses frontières. Le grand-père de Iermak, Afanassiï Alenine, aurait été originaire de Souzdal ; son père Timofeï était pirate sur la Volga – une activité classique des bandes cosaques de la région. Iermak, Vassili de son nom de baptême, exerça la même profession avant d'aller se faire oublier dans l'Oural. Son entrée au service des Stroganov a été mise en rapport avec la grande opération de police conduite en 1577 sur la Volga par le voïévode moscovite de Kazan, Ivan Mourachkine, mais d'après d'autres sources, il aurait pu travailler pour la famille dès 1575. Décrit comme un homme de haute taille aux cheveux et à la barbe noirs, Iermak exerçait sur ses hommes un ascendant renforcé par une discipline inflexible : rien que durant son service chez les Stroganov, il fit noyer une vingtaine de Cosaques trop agités. Entre 1579 et 1581, Iermak et ses Cosaques assurèrent la protection des établissements des Stroganov sur la rivière Tchoussovaïa. Ils vainquirent notamment un chef appelé Begouliï et sa troupe de sept cents Mansi/Vogouls. Pour la campagne projetée au-delà de l'Oural, Iermak réunit une petite armée, bien équipée aux frais des Stroganov et munie notamment de mousquets et même de petites pièces d'artillerie. Il s'entoura de cinq lieutenants, cinq atamans cosaques qui avaient eux aussi de bonnes raisons de quitter le territoire moscovite et dont l'histoire a conservé les noms : son bras droit Ivan Koltso, Matveï Mechtcheriak, Nikita Pan, Bogdan Briazga et Iakov Mikhaïlov. La troupe comprenait cinq cent quarante Cosaques et trois cents mercenaires moscovites, allemands et « lituaniens » – probablement des Ukrainiens ou Biélorussiens de la grande-principauté de Lituanie. Ce contingent non-cosaque se composait apparemment de prisonniers rachetés par les Moscovites aux Tatars Nogaï.

La première conquête de la Sibérie

L'expédition de Iermak s'ébranla à l'automne de 1581. Elle remonta les rivières jusqu'à la chaîne de l'Oural qu'elle traversa en halant et portant les bateaux. Sur la Toura, les Cosaques remportèrent une première victoire sur des Mansi/Vogouls du chef Iépancha, grâce notamment aux mousquets et canons dont ils étaient abondamment munis. Les Cosaques de diverses communautés avaient très tôt maîtrisé l'emploi des armes à feu et les utilisaient efficacement. Elles avaient en outre un indéniable effet psychologique. Iermak eut d'ailleurs soin, après les premiers combats, de relâcher un chef du nom de Tauzak pour l'envoyer porter à Sibir des nouvelles grossies par la peur et apprendre à Koutchoum l'arrivée sur son territoire de guerriers invincibles porteurs « d'arcs lanceurs de feu ». Après cette première victoire, Iermak hiverna dans le village de Tchingui-Toura pris aux Mansi, puis reprit la descente de la Toura au printemps de 1582. Le khan Koutchoum, informé par ses tributaires, envoya son fils Mahmetkoul tendre à l'envahisseur une embuscade en aval de la Toura. Iermak la déjoua : pendant que les barques cosaques, avec pour tout équipage des mannequins, servaient d'appâts, les Cosaques débarquèrent et contournèrent les positions de Mahmetkoul. Après ce nouveau succès, Iermak atteignit les confluents du Tobol puis de la Tavda. À ce stade, il envisagea de faire demi-tour : il avait perdu beaucoup d'hommes et risquait de se trouver à court de vivres et de munitions. Mais la voie du retour paraissait encore plus périlleuse, si bien qu'il opta pour la fuite en avant et marcha sur Sibir, la « capitale » de Koutchoum. À l'automne de 1582, il vainquit les troupes de Koutchoum près de la ville. Ses Cosaques et mercenaires n'étaient plus que quatre cents, mais le khan lui-même n'avait pu lever que deux mille hommes, ce qui donne la mesure réelle de son influence. Les Khanty, ou « Ostiaks », s'enfuirent et leur chef Karatcha fut capturé, les Mansi se replièrent à leur tour, et Mahmetkoul resté à la tête de l'élite « tatare » fut blessé. Les Cosaques, qui avaient perdu cent sept hommes, restèrent maîtres du champ de bataille. Koutchoum évacua Sibir et se replia dans les steppes de l'Ichim. Iermak s'installa dans la ville, abandonnée intacte par ses habitants, et y chaussa en quelque sorte les bottes du khan, percevant les tributs que versaient à ce dernier les indigènes. Mais il était trop faible pour jouer au souverain indépendant. Il envoya alors son lieutenant, l'ataman Ivan Koltso, demander du secours en Moscovie. Koltso emportait avec lui un argument de poids : un chargement de fourrures précieuses, la plus précieuse production de la Sibérie. Il parvint chez les Stroganov qui venaient de recevoir du tsar une lettre leur reprochant d'avoir recruté des bandits recherchés en Moscovie et d'avoir, par leur malheureuse initiative militaire, déclenché de nouveaux raids de pillage des tribus sibériennes. Dépassés par l'ampleur du problème, les Stroganov renvoyèrent Ivan Koltso à Moscou. Il fut reçu par le tsar Ivan et parvint à le convaincre que quelques renforts permettraient d'annexer sans grand effort à la Moscovie un pays fabuleusement riche et déjà presque soumis. En février 1583, le tsar décréta une amnistie pour tous les crimes anciens de Iermak et des siens et renvoya Koltso porteur de riches cadeaux et de paroles flatteuses : Iermak était qualifié de « prince de Sibérie » et sa troupe d'« armée impériale de service » ; il dépêcha également vers la Sibérie une colonne de secours de cinq cents hommes. Ces renforts moscovites n'arrivèrent à Sibir qu'à l'automne de 1583 et en piteux état. Beaucoup de soldats étaient morts en route et leur chef lui-même, le prince Semion Bolkhovski, succomba à la fatigue et à la maladie peu après son arrivée.

Résistance sibérienne et mort de Iermak

Sur place, une résistance indigène commençait à s'organiser. Le chef khanty Karatcha, qui avait feint de se rallier aux occupants, tua Koltso et quarante Cosaques avant d'assiéger Sibir dont il ne fut repoussé qu'à grand-peine grâce à une impétueuse sortie de l'ataman Mechtcheriak, le 12 juin 1584. À ce moment, Iermak ne commandait plus que cent cinquante hommes de sa troupe originelle et trois cent cinquante soldats moscovites. Durant l'été, c'est Koutchoum lui-même qui résolut de se débarrasser des occupants affaiblis. Iermak était parti avec trois cents hommes faire la tournée des populations tributaires. Il apprit qu'une caravane de marchands venue de Boukhara avait été arrêtée par Koutchoum sur la route de Sibir et décida de lui rouvrir le chemin. Le rétablissement du commerce avec l'Asie centrale revêtait une grande importance dans la perspective d'une annexion de la Sibérie par la Moscovie et pouvait constituer un autre cadeau appréciable fait au tsar Ivan. Mais Iermak était tombé dans un piège. Dans la nuit du 5 au 6 août 1584, Koutchoum attaqua l'île sur l'Irtych où campaient les Cosaques. Un seul Cosaque survécut à la bataille et réussit à rejoindre Sibir. Iermak se noya dans l'Irtych, victime semble-t-il du poids de la cuirasse que lui avait offerte le tsar Ivan. Sa personnalité avait tant impressionné les indigènes que sa mort et le sort de sa dépouille furent vite nimbés de légende. Les Cosaques et les soldats russes qui occupaient Sibir furent complètement démoralisés par la mort de leur chef. Le 15 août, ils abandonnèrent la place qu'ils étaient désormais trop peu nombreux pour tenir longtemps, et marchèrent vers l'ouest pour retraverser l'Oural et rentrer en Moscovie. Apparemment, Koutchoum avait gagné.

La relève moscovite en Sibérie

Pourtant, le tsar n'allait pas abandonner la Sibérie. Koutchoum était faible. Il était contesté par Seïdak, un cousin de l'ancien khan Yâdigâr. La fidélité des tribus à son égard était douteuse : certaines le considéraient encore comme un usurpateur et son prosélytisme musulman avait pu déplaire. L'expérience prouvait que des armées peu nombreuses mais bien équipées en armes à feu pouvaient tenir le pays. La fascination moscovite pour « l'or mou » – les précieuses fourrures – explique largement le choix qui fut fait immédiatement de poursuivre la conquête. De fait, lorsque les survivants de l'aventure de Iermak repassèrent l'Oural, des troupes moscovites étaient déjà en marche vers la Sibérie. L'investissement allait s'avérer fructueux ; vers 1600, un million de peaux – renards, hermines, écureuils, castors et les plus coûteuses de toutes : les zibelines – parvenaient chaque année à Moscou. Koutchoum mena durant quinze ans une résistance de plus en plus désespérée. Au fil des combats, il perdit sa famille, ses ressources et la plupart de ses partisans. Il ne s'était jamais remis de la capture par Iermak de son fils préféré et héritier désigné, Mahmetkoul, détenu en Moscovie. Devenu presque aveugle, il refusa une offre de paix honorable du tsar Boris Godounov. Après une ultime bataille perdue sur l'Ob, le 20 août 1598, il se réfugia chez les Tatars Nogaï, qui l'assassinèrent. Les Moscovites s'étaient de leur côté déjà débarrassé de Seïdak, le prétendant « légitime » au khanat sibérien.

Les Cosaques, fer de lance de la marche russe vers l'est

La destruction entre 1581 et 1598 du modeste khanat de Sibir ne fut bien entendu que l'étape initiale de la conquête par la Moscovie, puis par le nouvel empire de Russie fondé par Pierre Ier au début du XVIIIe siècle, de la « Sibérie » au sens moderne du terme, c'est-à-dire des immenses territoires entre l'Oural et le Pacifique. On ne détaillera pas ici ce long processus d'appropriation et de peuplement qui s'est poursuivi durant la période soviétique et que risque aujourd'hui de remettre en cause une immigration chinoise massive. Mais il faut noter que l'avance vers l'est du pouvoir russe fut souvent précédée d'une avant-garde de Cosaques, les uns à la solde du gouvernement, les autres aventuriers à leur propre compte. Explorateurs infatigables, combattants efficaces et peu coûteux, les Cosaques étaient l'instrument idéal pour progresser en terre inconnue, combattre les populations encore insoumises ou former les garnisons des villes nouvelles fondées en Sibérie. Ils jouèrent un rôle essentiel dans la « découverte » du territoire et notamment du réseau hydrographique sibérien, jusqu'au Pacifique et à la frontière de la Chine. Une « armée » cosaque de Sibérie, c'est-à-dire une communauté territoriale militarisée, fut formée par le gouvernement russe en 1808 autour d'Omsk. À partir de 1850, quand le général Mouraviov organisa la colonisation de la Sibérie orientale, les Cosaques servirent à nouveau d'avant-garde et ceux de Sibérie fournirent, aux côtés de paysans russes plus ou moins volontaires et d'indigènes recrutés sur place, une partie des effectifs des nouvelles « armées » créées le long de la frontière chinoise en Transbaïkalie (1851) puis sur l'Amour (1860). En 1889, l'armée de l'Amour fut divisée pour former celle de l'Oussouri. À la veille de la révolution de 1917, une autre était en voie de constitution sur le Iénisseï.

Iaroslav Lebedynsky
Juin 2003
 
Bibliographie
Cossack Cossack
M. Grushko
Londres, 1993

Les Cosaques. Une société guerrière entre libertés et pouvoir. Ukraine 1490-1790 Les Cosaques. Une société guerrière entre libertés et pouvoir. Ukraine 1490-1790
Iaroslav Lebedynsky
Errance, Paris, 2004

Les Cosaques Les Cosaques
P. Longworth
Albin Michel, Paris, 1972

The Cossacks : An Illustrated History The Cossacks : An Illustrated History
John Ure
Overlook Press, 2002

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