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La conquête de l'Ouest ou l'esprit pionnier
Hélène Trocmé
Maître de conférence à l'université de Paris-I

La conquête de l'Ouest est un fait difficile à écarter pour qui veut aborder l'histoire de l'Amérique du Nord : avant même l'apparition des premiers films western, la légende se mêlait à la réalité pour transmettre une vision héroïque de la mise en valeur de tout un continent par des colons d'origine européenne. En 1893, un jeune historien de l'université du Wisconsin lançait même l'idée que toute l'histoire des États-Unis, depuis l'époque coloniale jusqu'à la fin du XIXe siècle, s'expliquait par la progression continue vers l'ouest d'un front pionnier (the Frontier), qui avait forgé le « caractère » américain. En 1960, le mythe avait encore une telle puissance évocatrice que, dans un célèbre discours, John Kennedy, alors candidat du Parti démocrate à l'élection présidentielle, appelait ses compatriotes à se lancer à l'assaut d'une « nouvelle frontière », celle de la pauvreté, du racisme, de l'ignorance, et… de l'espace. Pour mieux nous expliquer ce drame fondateur, Hélène Trocmé nous en présente les trois acteurs principaux : la Terre, l'Indien, et le Pionnier.

Aujourd'hui, il semble que le mythe ait vécu : l'idéalisme d'un Kennedy n'a pas résisté aux désillusions de la guerre du Vietnam, la « supériorité » de l'homme blanc a sérieusement été remise en question, la protection de l'environnement a pris la place du désir de conquête de l'espace, et des « révisionnistes » de tout bord – historiens, géographes, ethnologues, écologistes – proposent une tout autre vision de l'histoire américaine.

À l'aube du XXIe siècle, au milieu de ce foisonnement d'événements et d'interprétations qui constitue l'histoire de la conquête de l'Ouest, est-il possible de retenir quelques faits majeurs et de dégager quelques idées claires ?


La Terre

L'Ouest, dans l'histoire américaine, ce sont d'abord des terres pleines de promesses, dont la richesse exerce un attrait constant sur les colons européens, émerveillés par sa beauté et son immensité. L'Ouest, c'est aussi une région aux limites imprécises, sans cesse repoussées et modifiées au cours des siècles : d'abord limité au piémont des Appalaches, il désigne au XVIIIe siècle la riche vallée de l'Ohio, puis les plaines qui s'étendent jusqu'aux Grands Lacs et au Mississipi, avant d'atteindre, au milieu du XIXe, les Rocheuses et la côte du Pacifique.

Dès l'époque coloniale, les colons britanniques, désireux de s'approprier des terres cultivables qui commencent à leur manquer sur le vieux continent, font pression sur les gouvernants pour avoir accès à de nouveaux territoires. En 1763, après avoir chassé les Français de la vallée de l'Ohio, le roi d'Angleterre George III décide de réserver les territoires à l'ouest des Appalaches aux tribus indiennes, et d'en interdire l'occupation par les colons britanniques, pourtant déjà nombreux à s'y être installés. Il provoque ainsi la fureur de ces derniers et accélère leur marche vers l'indépendance. En 1783, l'Angleterre cède à la jeune République des États-Unis les territoires dits du Nord-Ouest, c'est-à-dire la région située entre les Appalaches, les Grands Lacs et le Mississipi. Le Congrès rédige alors deux ordonnances : la première organise l'arpentage et la vente par le gouvernement fédéral des terres situées dans cette région, selon un quadrillage géométrique, désormais inscrit dans le paysage de tout le Middlewest ; la seconde prévoit le découpage de l'Ouest en nouveaux États qui, lorsque la population atteindra soixante mille habitants, viendront se joindre aux treize d'origine. Dès la fin du XVIIIe siècle, les fondateurs de la nation ont ainsi prévu l'élargissement de l'Union qui aboutira, deux siècles plus tard, à l'actuelle fédération de cinquante États.

Au cours du XIXe siècle, toujours sous la pression des colons avides de terres, le gouvernement des États-Unis acquiert successivement d'autres territoires toujours plus à l'ouest : en 1803, le président Jefferson achète à la France le territoire de la Louisiane, que l'Espagne avait rétrocédé à Napoléon 1er peu de temps auparavant – domaine immense, allant du Mississipi aux montagnes Rocheuses, qui double d'un seul coup la superficie des États-Unis ! Jefferson organise une expédition scientifique conduite par Lewis et Clark pour reconnaître et inventorier les richesses de la région et repérer une route jusqu'au Pacifique. Quelques années plus tard, la Floride est achetée à l'Espagne. En 1845, c'est le tour du Texas – territoire mexicain où se sont installés de nombreux planteurs de coton anglos – qui après s'être rendu indépendant, demande son rattachement aux États-Unis. Cette progression vers l'ouest apparaît aux yeux de certains Américains comme la réalisation de leur « destinée manifeste », laquelle les pousse à se rendre maîtres du continent tout entier. L'ardeur expansionniste atteint son comble en 1848, lorsque les États-Unis déclarent la guerre au Mexique et, après une victoire militaire facile, l'obligent à leur céder toute la région qui va du Texas à la Californie. Quelques mois plus tôt, un traité signé avec la Grande-Bretagne a donné aux États-Unis le territoire de l'Oregon, où déjà de nombreux colons sont venus s'établir.

Ainsi, moins de trois quarts de siècle après leur indépendance, les États-Unis étendent leur domination d'un océan à l'autre et atteignent leurs limites continentales actuelles. L'Alaska en 1867, les îles Hawaï en 1898 viendront compléter l'ensemble.


L'Indien

L'ennui, c'est que ces terres prétendument libres sont en réalité habitées par des peuples autochtones farouchement opposés à la pénétration européenne. En effet, après une brève période de contacts relativement pacifiques, les relations entre Amérindiens et Européens se détériorent rapidement lorsque les Indiens, comprenant que les hommes blancs veulent s'emparer de leurs terres, prennent les armes pour se défendre ; en effet, s'ils ne connaissent pas la propriété privée, ils pratiquent la chasse et l'agriculture sur de vastes territoires possédés en commun par la tribu.

La coexistence entre ces peuples de cultures si différentes peut alors s'envisager de deux manières : soit on décide de laisser les Indiens à part, sur des territoires qui leur seraient « réservés », soit on cherche à les assimiler et à les transformer en agriculteurs sédentaires comme les autres Américains. Il est toutefois clair que les colons veulent se réserver les meilleures terres ; la spoliation se réalise tout d'abord sous forme de « traités » signés entre le gouvernement des États-Unis et les tribus, considérées comme des « nations », qui déclarent renoncer à leurs terres. Dans les années 1830, la pression des colons est si forte que le gouvernement fédéral, espérant trouver une solution définitive à ce problème lancinant, prend la décision de déporter toutes les tribus à l'ouest du Mississipi, et de les regrouper dans une région aride de l'Oklahoma. Alexis de Tocqueville décrit dans des termes très émouvants l'exode lamentable des Choctaws. Mais, avec l'annexion des territoires mexicains et l'installation de nombreux agriculteurs dans les grandes plaines et jusqu'aux Rocheuses, il est clair que d'autres tribus vont encore se trouver sur le chemin des colons. De 1865 à 1890, une longue série de « guerres indiennes » aboutit malheureusement à la quasi-extermination des tribus des plaines : Sioux, Apaches, Nez Percés et bien d'autres encore… Les tentatives d'assimilation, de lotissement des terres se heurtent toutes à la résistance des Indiens. La conquête de l'Ouest, pour les Amérindiens, est donc synonyme de tragédie.


Le Pionnier

Et pourtant, on ne saurait s'arrêter à cette seule image de mépris et de mort, car la conquête de l'Ouest est aussi une extraordinaire aventure humaine. Les pionniers qui partirent s'établir à l'ouest des Appalaches, ceux qui plus tard suivirent la piste de l'Oregon avec leurs lourds chariots bâchés, ceux qui allèrent chercher de l'or en Californie ou au Colorado, ceux qui posèrent les rails des transcontinentaux, ceux qui cultivèrent la terre à la sueur de leur front ou élevèrent d'immenses troupeaux de bovins n'étaient pas tous des hommes avides, cruels et brutaux. La conquête de l'Ouest, c'est aussi la mise en valeur de ces immenses territoires par l'invention de techniques agricoles remarquables, par la création de villes, à partir de rien, par la construction de voies ferrées qui ont favorisé un immense marché intérieur. Certes, l'exploitation de la nature a souvent été excessive et destructrice, la déforestation a accéléré l'érosion, l'exploitation minière a souvent dégradé le paysage, les bisons ne sont que l'une des espèces à avoir été exterminées. C'est pourquoi, dès la fin du XIXe siècle, est né aux États-Unis un mouvement en faveur de la protection de l'environnement : en 1873, le premier parc national est créé par le Congrès, à savoir Yellowstone ; des hommes – tel John Muir, animé d'un profond amour de la nature – organisent la protection des forêts, de la faune et de la flore, à une époque où nul en Europe ne s'en soucie le moins du monde.

À la même époque, le Canada se lance aussi à la conquête de l'Ouest et y rencontre les mêmes problèmes : immensité du territoire, soif de terres des colons, présence de tribus indiennes. Il apporte des réponses semblables mais peut-être moins excessives. La police royale montée (RCMP) veille à ce que les choses se passent de façon plus ordonnée qu'aux États-Unis.

Ainsi, il est certainement excessif d'affirmer que l'Ouest – la « frontière », comme disait l'historien Frederick J. Tumer – explique toute l'histoire des États-Unis. Mais ne peut-on pas dire qu'aujourd'hui encore il joue un rôle spécifique dans la culture nord-américaine ? Depuis le début du XXe siècle, la population des États-Unis est de plus en plus attirée vers l'ouest. La Californie est devenue non seulement une sorte d'Eldorado, mais un État-phare, où toutes les innovations sont autorisées, toutes les expériences tentées. Au Canada, c'est la Colombie britannique qui est de nos jours la province la plus dynamique, avec son ouverture sur le monde pacifique. Alors, aujourd'hui comme il y a un siècle, qui veut comprendre quelque chose à l'Amérique du Nord se doit de connaître l'Ouest !
Hélène Trocmé
Avril 2001
 
Bibliographie
Naissance de l’Amérique moderne, XVIe-XIXe siècle Naissance de l’Amérique moderne, XVIe-XIXe siècle
Hélène Trocmé et Jeanine Rovet
Hachette, Paris, 1997

La Terre des Peaux-Rouges La Terre des Peaux-Rouges
Philippe Jacquin
Gallimard, Paris, 1987

Meriwether Lewis et William Clark : la traversée d'un continent, 1803-1806 Meriwether Lewis et William Clark : la traversée d'un continent, 1803-1806
Annick Foucrier
M. Houdiard, Paris, 2000

La Frontière dans l’histoire des États-Unis La Frontière dans l’histoire des États-Unis
Frederick J. Tumer
Tradition Francaise, Paris, 1963

Les Etats-Unis : espace, environnement, société, ville Les Etats-Unis : espace, environnement, société, ville
Ghorra-Gobin
Nathan Université, Paris, 1993

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