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La colonisation grecque de la mer Noire
Pierre Cabanes
Professeur honoraire de l’université Paris X Nanterre.
Fondateur de la mission archéologique et épigraphique française en Albanie
Nous savons bien que les Grecs, dès le XIe siècle avant J.-C., ont parcouru pour des raisons politiques, économiques ou par soif d'aventure la Méditerranée pour y implanter des comptoirs. Mais nous ignorons parfois que, dans ce grand mouvement de la colonisation grecque, la mer Noire fut aussi concernée, sans doute pas à partir de la fin du VIIIe siècle.

La légende des Argonautes fait évidemment penser à des relations plus anciennes, au moins occasionnelles, mais le récit qui parvient à travers Apollonios de Rhodes a pu être remanié ou complété longtemps après la naissance de cette épopée. Les Grecs ont, d'abord, qualifié la mer Noire d'« inhospitalière » (Strabon VII, 23, 6) « à cause de la violence des tempêtes et de la sauvagerie des populations riveraines, surtout des Scythes » ; en réalité, l'adjectif grec axénos signifie plutôt « de couleur sombre » que « hostile aux étrangers ». Par la suite, après les fondations de colonies sur les rives de cette mer par les Ioniens, ceux-ci l'ont qualifiée d'euxeinos, « hospitalière », comme un euphémisme prudent destiné à obtenir les faveurs des dieux dans cette navigation lointaine.


Chronologie de la pénétration grecque

Les témoignages littéraires et archéologiques sont nettement moins abondants pour la colonisation dans le Pont-Euxin que pour les fondations de Sicile, de Grande-Grèce ou de la côte Adriatique. Il est donc plus difficile d'établir la datation des fondations coloniales, faute de fouilles suffisantes.

L'accès à la mer Noire se fait à travers les détroits de l'Hellespont – les Dardanelles – et du Bosphore, séparés par la Propontide, la mer de Marmara. Les courants et les vents rendent l'accès difficile et les froids de Russie méridionale ou du Caucase ont de quoi effrayer les marins grecs. En revanche, les bonnes terres agricoles qui bordent une grande partie des côtes garantissent aux fondations nouvelles un ravitaillement facile et peuvent laisser espérer des exportations vers la Grèce égéenne. Les vastes forêts de la côte méridionale fournissent, comme les côtes de Thrace, de Macédoine et d'Illyrie, du bois de construction navale. Le poisson est abondant. Hérodote (IV, 103) ajoute que, dans l'embouchure du Borysthène (le Dniepr), « le sel se cristallise de lui-même, en masse », ce qui permet la salaison du poisson. Les métaux viennent aussi de la côte méridionale ; par la suite, les Grecs achètent également des esclaves chez les Scythes comme chez les Thraces.

Ce sont les Milésiens qui fondent Sinope et Trapézonte – en 756 selon Eusèbe, mais les fouilles sont encore à faire –, sur la rive méridionale de la mer Noire, sans doute pour se procurer des métaux. Dans la Propontide, les mêmes Milésiens fondent Parion et Cyzique, et Abydos sur l'Hellespont, avant le milieu du VIIe siècle, tandis que les Phocéens s'établissent, au nord de la Propontide, à Lampsaque, et les Samiens à Périnthe. Seuls, parmi les Grecs d'Europe, les Mégariens participent à la colonisation dans la mer Noire : ils fondent Chalcédoine et Byzance, contrôlant ainsi le détroit du Bosphore tout en se procurant des terres agricoles.

Dans le Pont-Euxin proprement dit, ce sont encore les Milésiens qui sont présents sur toutes les côtes. Outre Sinope et Trapézonte au sud, ils ont fondé Amisos entre les deux précédentes, et le comptoir de Phasis en Colchide. Sur la rive occidentale, ils installent des colonies à Apollonia et Odessos, Tomis et Istros près de l'embouchure du Danube, Tyras à l'embouchure du Dniestr, Olbia à celles du Dniepr et du Boug et un comptoir sur l'île de Bérézan (Borysthène, selon Hérodote IV, 24 et 78). En Crimée, Panticapée et ses colonies sur le Bosphore cimmérien contrôlent le passage vers la mer d'Azov et l'embouchure du Don. Téos fonde Phanagoria, dans le même secteur, vers 540, à l'époque de la conquête perse en Asie Mineure.

Les Mégariens, outre leurs fondations du Bosphore, établissent vers 560 la colonie d'Héraclée du Pont sur la côte méridionale ; celle-ci essaime ensuite à Callatis sur la rive occidentale et, vers 510, des Mégariens fondent Mésembria ; ce n'est qu'au Ve siècle qu'Héraclée fonde Chersonésos, au sud de la Crimée. La domination de Milet et la présence mégarienne s'accompagnent d'importation de céramique de Chios et de Rhodes, mais aussi de Corinthe et, après 600, de plus en plus de céramique attique. Ces produits se retrouvent fréquemment à plusieurs centaines de kilomètres dans l'intérieur des terres, en suivant les nombreuses vallées fluviales.


Les colonies grecques

Parmi les très nombreuses fondations en Propontide et dans le Pont-Euxin, certaines colonies sont un peu mieux connues. Les mégariennes Chalcédoine et Byzance ont fourni de la céramique corinthienne (fin VIIe et VIe siècles), mais peu de fouilles ont permis de remonter jusqu'à l'époque de leur fondation. Héraclée du Pont est mal connue, mais semble avoir été une cité prospère, disposant d'une classe de dépendants de type hilotique, les Mariandyniens. Mésembria, sur la côte occidentale, est une autre fondation mégarienne : construite sur une presqu'île, elle dispose d'un excellent mouillage au sud. En Crimée, Chersonésos est une fille de la mégarienne Héraclée, mais elle a largement servi de carrière pour les constructions de Sébastopol.

Parmi les cités milésiennes – les plus nombreuses –, la première à partir de la côte bulgare est Apollonia. Établie sur une presqu'île, elle dispose de bonnes terres agricoles, de forêts et se livre à des activités de pêche. Odessos (Varna), plus au nord, fondée un peu avant 560, occupe un site en hauteur et dispose d'une bonne baie abritée. Près de l'embouchure du Danube, Tomis (Constantza) possède un bon port et des terres fertiles dans la plaine de Dobroudja. Istros (Histria), fondée selon Eusèbe en 657, a bénéficié de fouilles importantes mais d'abondantes alluvions ont été déposées par le Danube depuis l'Antiquité. Édifiée au bout d'une péninsule, la ville archaïque a dû disposer d'un bon mouillage abrité : l'acropole classique a possédé un temple ionique du début du Ve siècle. Au nord de la lagune, la nécropole est constituée de tumuli avec bûcher funéraire central, qui peuvent correspondre à des tombes de notables thraces, avec des vases attiques du dernier tiers du VIe siècle. Près de l'estuaire du Dniestr, Tyras est édifiée sur un promontoire qui domine le sud de l'embouchure du fleuve et peut contrôler en même temps de bonnes terres à blé. Olbia, proche des embouchures du Boug et du Dniepr, a été précédée par un comptoir établi dans l'île de Bérézan ; Olbia semble avoir disposé à la fin du VIe siècle d'un plan hippodamien ; dans cette ville habite aussi le prince scythe Skylès, dont la mère était d'Istros, selon Hérodote (IV, 78-80), ce qui témoigne des unions entre colons et indigènes.

En Crimée, Théodosia a une bonne position sur un promontoire élevé. Sur les rives du Bosphore cimmérien, qui sépare la mer d'Azov – le Palus Maeotis – de la mer Noire, les Milésiens ont construit Panticapée (Kertch), Myrmékeion, Tyritakè et Nymphaion à l'ouest ; sur la rive orientale, Phanagoreia est une colonie de Téos et Hermonassa de Milet. Ces villes, dont les plus anciennes ont été construites sans doute dans la première moitié du VIe siècle, sont au contact direct des Scythes ; ce n'est que plus tard, au Ve siècle, que Tanaïs est fondée à l'embouchure du Don, mais la céramique grecque estprésente dans ce secteur dès le VIIe siècle. À l'est, sur la côte de Colchide, Phasis est à proximité des ressources minières du Caucase ; elle a fourni de beaux objets grecs et scythes des Ve et IVe siècles, notamment à Vani et à Pichvnari.

Au sud enfin, outre la fondation mégarienne d'Héracle, Sinope et Trapézonte sont les colonies milésiennes les plus importantes. La première dispose d'un excellent port au débouché d'une route venant de Mésopotamie. Amisos, entre les deux cités, est en relation avec le pays phrygien, l'ancien Empire hittite, tandis que Trapézonte, plus à l'est, est située au débouché de la route de l'Arménie, comme le montre le récit de Xénophon dans son Anabase : la retraite des Dix Mille s'achève dans ce port où les Grecs saluent la mer.


Les relations entre Grecs et indigènes

Les colonies grecques du Pont-Euxin sont en relations étroites avec les populations de l'arrière-pays, que ce soient les Thraces à l'ouest ou les Scythes au nord. Pour les Thraces, les échanges se font à la fois par les colonies fondées sur la côte septentrionale de la mer Égée et par celles du Pont gauche, de Byzance à Istros. Un art gréco-thrace se développe et s'épanouit à l'époque classique, comme on l'observe à la fois dans les vases de bronze, puis d'or et d'argent, notamment les rhytons du trésor de Panagyurishtè, et dans les peintures murales des tombes de Kazanlak.

Au milieu du Ve siècle, Hérodote (I, 1-144) traduit bien l'idée que les Grecs se font des populations de Scythie qui habitent l'arrière-pays des colonies grecques du Pont-Euxin. Le jeune Anacharsis est le type même du Scythe qui a adopté certains usages de l'hellénisme et qui est tué par ses compatriotes qui refusent la constitution d'une population mixte d'Helléno-Scythes : considéré comme l'un des sept sages de la Grèce, il montre bien que le Scythe n'est pas toujours représenté comme le barbare aux mœurs sauvages, même si les Grecs de l'époque classique ne les connaissent guère que comme esclaves privés ou publics, à la façon des archers scythes qui assurent à Athènes la police des marchés.

Les trésors de l'ancien Kouban comportent de très belles pièces du VIe et début du Ve siècle et des objets de métal, notamment des rhytons, remarquablement décorés. La marque grecque est souvent perceptible très tôt sur des productions locales, en dehors des importations de céramique attique, donnant naissance à un art gréco-scythe. Inversement, on rencontre en Grèce d'Asie des objets de la fin du VIIe et du VIe siècle, avec représentation animale, qui sont d'origine scythe ; il est vrai que ceux-ci ont occupé l'Anatolie orientale et pénétrèrent jusqu'en Mésopotamie, en rapportant des traits de l'art assyrien qu'ils ont ensuite conservés lorsqu'ils se sont repliés vers le nord du Pont-Euxin. L'arrivée des colons grecs au VIe siècle survient à une période où le style orientalisant exerce une influence considérable sur l'art grec, si bien qu'on peut parfois hésiter sur l'origine proprement scythe ou gréco-scythe de certains objets.

La fin du VIe siècle voit des modifications importantes survenir dans les confins du Pont-Euxin. Deux grandes familles athéniennes s'intéressent à l'entrée des Dardanelles : celle de Miltiade en Chersonèse de Thrace (la presqu'île de Gallipoli), celle de Pisistrate et de ses fils à Sigeion sur la côte asiatique, où Hippias cherche refuge en 510. Mais surtout, en 513, Darius lance une expédition contre les Scythes à travers la Thrace et, franchissant le Danube, s'enfonce à la poursuite de cavaliers scythes insaisissables. Contraint à se replier vers le Danube qu'il franchit sans peine grâce au pont de bateaux que les Grecs n'ont pas détruit, malgré les conseils de Miltiade, Darius crée une satrapie nouvelle en Thrace, ce qui place les cités grecques construites sur la côte du Pont-Euxin, au sud du Danube, sous l'autorité du Grand Roi. Il faut attendre la deuxième guerre médique, la bataille de Salamine en 480, et l'année suivante les succès grecs à Platées et au cap Mycale, pour voir les détroits se rouvrir aux commerçants grecs désireux d'échanger des marchandises dans cette mer lointaine. Hérodote (VII, 147) rapporte que, déjà avant son expédition de 480, Xerxès « pendant qu'il était à Abydos, vit des vaisseaux qui transportaient du blé du Pont-Euxin traverser l'Hellespont, en route pour Égine et le Péloponnèse ». L'élément nouveau, après la mainmise athénienne sur la mer, c'est qu'Athènes monopolise ces échanges au profit du Pirée.

Pierre Cabanes
Octobre 2000
 
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