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La Colchide, de la légende à l'histoire
Jean-Pierre Mahé
Directeur d’études à l’EPHE (IVe section)
Membre de l'Institut (Académie des Inscriptions et Belles-Lettres)
Président de la Société Asiatique

Patrie mythique de la Toison d'or, la Colchide se situe à mi-chemin entre le rêve et la réalité, au pied de la montagne où est enchaîné Prométhée. Pour l'atteindre, il faut emprunter des moyens de transport féeriques et franchir d'étranges contrées, où l'on passe alternativement du récit fantastique aux faits divers les plus abominables, ou les plus triviaux.

Si Jean-Pierre Mahé se révèle ici un conteur hors pair, il n'en oublie pas pour autant de nous présenter en historien ce territoire riche en découvertes archéologiques, qui eut bien des difficultés à s'affirmer au point de contact entre le monde des steppes et les civilisations grecque puis romaine, avant de devenir le mythe exemplaire des confins du monde.

Contes et légendes de Colchide

L'histoire commence par un conte enfantin, se poursuit par une épopée et débouche sur un drame familial. Il était une fois un jeune prince, nommé Phrixos, et sa sœur, Hellé, dont le père, Athamas, était devenu veuf. Il se remaria et, comme il arrive parfois, même dans les contes, la marâtre les chassa de chez eux. Les deux enfants erraient dans la forêt, quand leur défunte mère, Néphélé, leur apparut. Elle leur montra un bélier à toison d'or, leur ordonna de monter sur son dos et de fuir au-delà des mers, bien loin de la Grèce, pour rejoindre Aïétès, le fils du Soleil, qui règne sur la Colchide, c'est-à-dire la Géorgie occidentale, au bord de la mer Noire. Aussitôt arrivés, il leur faudrait immoler le bélier à Arès. En cours de route, Hellé tombe dans la mer, qu'on appelle depuis l'Hellespont. Phrixos atteint seul la Colchide. Il sacrifie le bélier, suspend sa toison d'or dans le temple d'Arès et épouse Chalciopé, fille du roi Aïétès.

Pendant ce temps-là, en Grèce, loin de cet univers romanesque, les mesquineries de la vie de famille suivent leur cours ordinaire. Jason, fils d'Aeson, avait été adopté par son oncle Pélias, qui avait également une fille. En vieillissant, l'oncle devient excessivement soupçonneux. Il voit déjà son neveu déshériter sa fille et décide de faire prendre l'air au jeune homme, assez longtemps, peut-être même d'une façon définitive. Jouant sur la soif d'aventure et d'idéal du garçon, il le met au défi de partir pour la Colchide et de conquérir la Toison d'or. Qu'à cela ne tienne ! Jason recrute, parmi les gaillards de son âge, les plus fameux de toute la Grèce, et tous partent sur la nef Argo, à cinquante rames, pour gagner la Colchide par l'Hellespont et la mer Noire. En cours de route, ils surmontent des périls redoutables, les Symplégades, ces récifs qui se referment automatiquement sur la coque des navires ; ils croisent l'aigle de Prométhée, à l'aller comme au retour de ses vols quotidiens vers le Caucase ; ils entendent les cris, à vous glacer d'horreur, du malheureux à qui on arrache le foie. Et ne parlons pas des escales ! Chez les Chalybes, qui ne vivent que dans les fumées des forges, ou chez les impudiques Mossynèques, qui font en public tout ce qui est privé et cachent tout ce qu'on fait habituellement au grand jour !

Enfin ils arrivent à l'embouchure du Phase – l'actuel Rioni – et remontent le fleuve jusqu'à Aïa, la ville d'Aïétès, l'actuelle Koutaïsi, dont le nom vient peut-être du mot kva, « pierre ». Admirable cité, où se dresse un palais royal magnifique, dont la cour, entourée de murailles tapissées de vigne, s'ouvre par un portique monumental. À l'intérieur coulent quatre sources intarissables : l'une de lait, l'autre de vin, l'autre d'essence de rose et la dernière d'une eau miraculeuse.

Reçu par Aïétès, de force titanesque et à voix de tonnerre, Jason lui expose le but de son voyage : il demande qu'on lui laisse emporter la Toison d'or, en échange de l'aide que ses compagnons et lui-même apporteront aux Colches contre les Scythes, ces barbares des steppes russes, qui gravissent sans peine le versant nord, assez peu escarpé, de la chaîne du grand Caucase et dévalent ensuite dans la plaine de Transcaucasie.

Aïétès a le sens de la diplomatie. Il feint de consentir à la transaction, pourvu que Jason lui donne quelques preuves de sa force et de sa vaillance en labourant un champ. Mince épreuve pour un héros de sa force ! Simplement, l'attelage de la charrue n'est pas ordinaire. Les taureaux qui la tirent ont un mufle et des sabots de cuivre. Et pour cause : leurs naseaux exhalent un feu réduisant en cendres les laboureurs insensés qui voudraient les mettre sous le joug. Jason échappe à ce danger grâce à Médée, la fille du roi, tombée amoureuse de lui, qui lui prépare un baume magique, avec des herbes cueillies à l'endroit où le sang de Prométhée a coulé sur la terre. Le Grec trace son sillon, au grand dépit d'Aïétès, qui y sème des dents de dragons. Aussitôt, surgissent du sol de fiers guerriers cuirassés, qui se jettent sur le jeune homme. Mais le baume de Médée le rend invulnérable : il abat ses adversaires l'un après l'autre. Bien malgré lui, Aïétès est obligé de tenir parole et de lui révéler le lieu où se cache le dragon, gardien de la Toison d'or, suspendue à un chêne majestueux de la forêt d'Arès. Toujours aidé des sortilèges de son amante, Jason parvient à tuer le monstre. Il détache la toison et s'enfuit secrètement avec ses compagnons, en emmenant Médée.

Aïétès n'avait pas la moindre intention de laisser partir à l'étranger ce trésor national. Il entre dans une grande fureur et envoie son fils Apsyrtos à la poursuite des fugitifs, pour leur tendre une embuscade à l'entrée du Bosphore. L'embuscade échoue ; Jason tue son adversaire sur l'île d'Athéna. Les Argonautes peuvent donc rentrer librement en Grèce.

Dès le retour, on retombe dans les querelles familiales, encore compliquées, du fait qu'on traîne après soi une femme étrangère, dont on ne sait plus quoi faire après la fin des vacances. Abandonnée une première fois par Jason, Médée épouse Égée, roi de l'Athos. Puis elle le quitte pour revenir à Jason, à qui elle donne plusieurs enfants, et qui la trompe. L'affaire s'achève en tragédie, comme celles qui font la une des journaux : « Drame en Thessalie ! L'épouse trompée massacre ses enfants ».

Mais il se peut que cet épisode soit une invention d'Euripide. Spécialiste du recyclage d'héroïnes célèbres, le poète s'est plu à transformer une redoutable enchanteresse en amoureuse pathétique, victime de sa passion. Ses charmes et ses incantations, qui triomphent des monstres et des périls, sont impuissants à lui garder le cœur de Jason. Le feu qui l'habite est si ardent qu'il consume tous les autres liens, et la coupe du passé comme de l'avenir : elle trahit son père et sacrifie ses enfants.

La Colchide riche en bronze des archéologues

Pour les archéologues, la légende est tout à la fois un défi et une stimulation. De même que l'Ilion d'Homère a été exhumée du rivage ionien, le pays de la Toison d'or livre peu à peu son mystère.

Au début du XIIe siècle avant J.-C., le roi d'Assyrie, Teglath-phalasar Ier fait campagne contre les Kilkhi, qui habitent à l'est de la mer Noire. C'est sans doute la première mention historique des Colches et autres tribus sud-caucasiques, implantées dans la vallée du Rioni et dans les provinces avoisinantes de Mingrélie, de Gourie et d'Adjarie. À l'époque, toutes ces régions parlent la même langue, le tzane, qui, à partir d'une souche commune, le protokartvèle, s'est séparé du svane au XIXe siècle avant J. -C. et achève, onze siècles plus tard, de se différencier du géorgien.

Que venait chercher le monarque assyrien, si loin de son royaume, dans des contrées sauvages, de bois, de forêts et de marécages ? Assurément des lingots de métal, bronze, fer ou argent, indispensables aux armes et à l'économie. En effet, les Colches étaient passés maîtres dans l'art de l'extraction et du traitement des minerais. On a retrouvé en Géorgie occidentale, dans les localités d'Oni, de Mekvena et de Sourmentchi, des haches de bronze colches du début du Xe siècle avant J.-C. Elles sont ornées de figures de loup, dans une pose extrêmement expressive : fléchissant ses pattes antérieures, l'animal retourne la tête et relève la partie arrière de son corps. D'autres motifs zoomorphes apparaissent aussi, à la même époque, dans des boucles de ceintures en bronze. On a proposé d'y reconnaître un loup mythologique, totem des populations montagnardes. Celles-ci pratiquent sans doute déjà les étranges coutumes funéraires rapportées par Apollonios de Rhodes : tandis que les corps des femmes sont confiés à la terre mère, ceux des hommes sont cousus dans des peaux de bœufs et suspendus aux arbres, loin des lieux habités.

Au début du Ier millénaire avant J.-C., les tribus hourrites de la région du Lac de Van se fédèrent pour se défendre contre les Assyriens, créant ainsi le royaume d'Ourartou, qui embrasse la totalité du plateau arménien, depuis l'Antitaurus et le Kurdistan jusqu'au versant méridional des Alpes pontiques. Les annales royales gravées sur la falaise de l'acropole de Van nous apprennent que Sardouri II (764-735) lança deux campagnes successives, en 750-748, puis en 744-741, contre le pays de Qulha, c'est-à-dire la Colchide. La première fois, il vainquit et fit prisonnier Khakhani, roi d'un lieu nommé Khouchalkhi, dont il emmena la population en captivité ; la seconde fois, il incendia la ville royale d'Idalmoucha, dont il déporta tous les habitants.

Pour commémorer sa victoire, Sardouri fit dresser des stèles dans les principales localités de Colchide. Il fit aussi confectionner une plaque de fer où l'on inscrivit ses exploits en ourartien, écrit en syllabaire cunéiforme. Cette mention d'un métal inusuel au pays d'Ourartou mérite d'être soulignée. Elle montre que les Colches dominaient alors parfaitement l'art de la sidérurgie, inventé au XIVe siècle avant J.-C. par ces légendaires Chalybes, que les Argonautes avaient croisés sur leur route, du côté de Trébizonde.

La Colchide, à la frontière des grandes civilisations

Tel est l'ancien royaume de Colchide que visite Jason dès les temps homériques, puisque l'Odyssée (XII, 70 s.) nous conte comment la nef Argo franchit les Symplégades grâce à l'aide d'Héra – protectrice attitrée des « héros », dont le nom dérive du sien. À cette époque, les Grecs, installés dans la ville ionienne de Milet ont déjà reconnu les ressources métallurgiques de ce pays. Ils savent, comme l'assure Strabon (XI, 2,19), que les indigènes filtrent avec des toisons de mouton l'eau des torrents de montagne pour recueillir les paillettes et les pépites d'or qu'ils charrient.

En 730 avant J.-C., les Cimmériens, longeant la mer Noire depuis la mer d'Azov, dévalent sur la Colchide, où ils sèment la ruine et la désolation. Peu après, les Scythes débouchent par le col de Darial, dans l'actuelle Ossétie, au centre de la chaîne du grand Caucase. Poursuivant leurs raids dévastateurs jusqu'au sud de la Transcaucasie, ils finissent par s'allier aux Mèdes, avec qui ils détruisent l'état d'Ourartou, vers 590 avant J.-C. Mais les Mèdes, à leur tour, sont vaincus en 535 par Cyrus le Perse, fondateur de l'empire achéménide, dont la Géorgie occidentale, c'est-à-dire la Colchide, forme la dix-huitième et la dix-neuvième satrapies. Les habitants sont soumis à un tribut annuel de cinq cents talents d'argent et envoient, en outre, tous les cinq ans, une « offrande volontaire » de deux cents esclaves, jeunes gens et jeunes filles. Xénophon mentionne des Colches dans l'armée de Xerxès : ils sont équipés de glaives et de petits boucliers en peau de bœuf.

Cependant, la puissance achéménide s'use peu à peu, principalement sous la pression des Grecs. Aux VIe-Ve siècles avant J.-C., ceux-ci installent leurs colonies sur le littoral colche de la mer Noire. Ils fondent ainsi Bathys (Batoumi), Phasis (Poti), ainsi que, plus au nord, sur la côte abkhaze, Dioscurias (Soukhoumi) et Pityis (Bitchvinta). L'économie de ces comptoirs est bientôt florissante. Dès 500 avant J.-C., on y frappe des monnaies d'argent à l'effigie d'une sorte de minotaure, d'un lion hermaphrodite ou d'une mystérieuse déesse.

Un petit royaume, vite convoité

Bien que les Colches fussent d'excellents marins, experts en constructions navales et, à l'occasion, d'aussi redoutables pirates que leurs voisins, les Héniochoï, c'est à l'intérieur des terres, à cent cinquante kilomètres de la côte, que naît le nouveau royaume de Colchide. La capitale n'est plus Koutaïsi – l'antique Cytaea Aea – mais l'actuelle Vani, plus au sud-ouest, sur un affluent du Rioni. Faut-il l'identifier à la Leucothéas de Strabon ou à la ville de Surius, évoquée par Pline l'Ancien ? Du VIe au IVe siècle avant J.-C., cette cité, bâtie sur une hauteur, devient la métropole d'un territoire colche autonome. Au IIIe siècle avant J.-C., elle est fortifiée de puissances murailles. À l'extérieur de l'enceinte, se dresse, près de la porte, la statue monumentale d'une déesse protectrice, dont le temple et l'autel se trouvent immédiatement à côté, abrités derrière le rempart. Non loin de là, se tient un autre temple, dont la forme quadrangulaire contraste avec le sanctuaire rond qui domine la ville. Au sommet de l'acropole s'élève un autel à gradins, sans doute voué aux sacrifices du culte poliade.

Les tombes de Vani ont livré des bijoux magnifiques, des bracelets et des boucles d'oreille en or, des diadèmes en or et en argent. Ces derniers sont ornés par-devant de plaques en forme de losanges avec des figures zoomorphes finement repoussées. On peut supposer que les Scythes et le fameux « art des steppes » se sont directement inspirés de traditions colches.

Aux IIe-Ier siècles avant J.-C., Mithridate Eupator, roi du Pont (120-63), annexe la Colchide. Il nomme d'abord pour régent son fils, Mithridate le Jeune, bientôt accusé de trahison et mis à mort. Parmi les gouverneurs qui lui succèdent, on compte Moaphernès, grand oncle du géographe Strabon.

Mais Pompée vainc Mithridate et s'empare de la Colchide en 66-65. Il installe sur le trône un certain Aristarque, qui bat monnaie en son propre nom, mais à l'effigie du vainqueur. Les Romains confient ensuite le pays à Polémon Ier, roi du Pont, puis à sa veuve, Pythodoris.

En 23 après J.-C., la Colchide est divisée en plusieurs principautés confiées à des dynastes locaux, sans pouvoir véritable. C'est la fin du royaume et la dissolution graduelle de son identité ethnique et territoriale. Beaucoup plus tard, le royaume de Lazique, confié au chrétien Tzaté, baptisé en 523, n'a qu'une existence chancelante, suspendue aux vicissitudes de la politique byzantine et aux guerres contre les Perses sassanides. Goubaz II est assassiné par les Grecs en 553.

Mais bientôt, à partir du VIIe siècle, l'unité linguistique du pays se délite. Depuis la Géorgie orientale – l'Ibérie de Strabon – les Géorgiens franchissent les monts Likhi et vont s'établir en Gourie et en Adjarie, coupant ainsi en deux l'ancien domaine de la langue tzane. Le laze, au sud, actuellement en Turquie, et le mingrèle au nord, actuellement en Géorgie, deviennent ainsi deux langues différentes.

La voie est prête pour une Géorgie unifiée. Paradoxalement, c'est Koutaïsi, l'ancienne cité du roi colche Aïétès, que Bagrat choisit comme capitale des Ibères en l'an 1001. Tbilisi ne sera délivrée des Arabes que cent vingt ans plus tard. À ce moment, la Colchide n'est plus qu'un mythe. L'histoire réelle est oubliée. Seul subsiste le souvenir de Jason, de Médée et de la Toison d'or.

Jean-Pierre Mahé
Novembre 2002
 
Bibliographie
The Peoples of the Hills: Ancient Ararat and Caucasus The Peoples of the Hills: Ancient Ararat and Caucasus
Charles Burney etDavid Marshall Lang
Paperback édition

Georgian Antiquity : A History of Colchis and Transcaucasian Iberia.550 B.C. - A.D. 562 Georgian Antiquity : A History of Colchis and Transcaucasian Iberia.550 B.C. - A.D. 562
David Braund
Oxford, 1994

Juwellery and Metalwork in the Museums of Georgia Juwellery and Metalwork in the Museums of Georgia
Alexander Javakhishvili etGuram Abramishvili
Léningrad, 1986

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