Géographes et voyageurs témoignent…
Étymologiquement, wa-swahili signifie « ceux du Sahel » ou « ceux du rivage » en arabe. Toutefois, les géographes arabes préféraient le terme de Zandj, à l'origine obscure, qui désignait pour eux les habitants des côtes africaines de l'océan Indien.
À l'inverse de l'océan Atlantique, qui forma jusqu'au XVe siècle une barrière infranchissable, l'océan Indien constitua depuis l'Antiquité une zone privilégiée de contacts maritimes entre l'Afrique noire et l'Asie : le Moyen-Orient par la mer Rouge et le golfe Arabo-Persique, l'Inde et l'Extrême-Orient en suivant les moussons. Le Périple de la mer Erythrée, recueil alexandrin d'instructions nautiques rédigé entre 70 et 150, est un des textes les plus précieux que nous possédions pour l'Antiquité. Il décrit la côte et les escales, de la mer Rouge au marché de Rhapta, sans doute situé sur la côte de l'actuelle Tanzanie. La Géographie de Claude Ptolémée, écrite vers 150, reprise et corrigée sous sa forme définitive au IVe siècle, et la Cosmographie chrétienne du moine grec Cosmas Indicopleustes, rédigée au VIe siècle, nous donnent également de nombreux renseignements. La myrrhe, les gommes aromatiques, l'ivoire, les cornes de rhinocéros ou l'écaille de tortue sont quelques-unes des marchandises exportées à cette époque. S'y ajouteront plus tard, venant des régions plus méridionales, l'ébène, le fer, le cuivre ou l'or.
À l'époque médiévale, les voyageurs arabes nous ont laissé des descriptions précises de la côte africaine. Né à Bagdad à la fin du IXe siècle, Al-Masudi embarque avec des marins d'Oman sur la périlleuse mer de Zandj. Il nous livre dans son livre Les Prairies d'or, de nombreuses informations sur les rivages de l'océan Indien et sur le royaume de Waqlimi, « qui produit en abondance or et autres merveilles ». Les écrits du géographe Al-Idrisi au XIIe siècle et du grand voyageur Ibn Battuta au XIVe siècle constituent deux autres sources historiques de première importance. Plus inattendus sont les témoignages des navigateurs chinois. À partir du XIIe siècle, sous les Song, le commerce dans l'océan Indien s'intensifie pour atteindre sa plus grande expansion sous les Ming. En 1414, une ambassade de la ville de Malindi, sur la côte de l'actuel Kenya, amène avec elle à la cour de Chine un étrange animal « rappelant le chameau par la forme » et dont la « tête est placée très haut » : c'est une girafe. En 1417-1419 et 1431-1433, l'amiral Cheng Ho, musulman du Yunnan, connu dans l'historiographie chinoise sous le nom de « l'Eunuque aux trois joyaux », conduit deux grandes expéditions sur la côte africaine et parvient à Malindi plus de quatre-vingt ans avant Vasco de Gama.
L'apogée d'une civilisation africaine islamisée
C'est au cours des XIVe et XVe siècles que la civilisation swahili atteint sans doute son apogée. Les ruines de la ville de Gedi nous donnent une idée de cette splendeur. Située à vingt kilomètres au sud de Malindi, la ville était reliée à la mer par un bras de la rivière Sabaki. Malgré l'importance du site qui s'étend sur plus de dix-huit hectares, les ruines ne furent mentionnées pour la première fois qu'en 1884 par le résident britannique à Zanzibar. Elles commencèrent à être fouillées en 1948 par James Kirkman. Les recherches archéologiques se poursuivent aujourd'hui et, depuis 1999, une équipe française travaille régulièrement sur le site. La ville comprend deux enceintes urbaines enserrant un palais, des maisons de pierre, des tombes monumentales, une grande mosquée ou mosquée du vendredi et de nombreuses mosquées de quartier. À l'extérieur de l'enceinte, une autre grande mosquée a récemment été identifiée. Remontant au début du XIVe siècle, c'est la plus ancienne de la ville. Tous ces monuments sont construits en calcaire corallien. Le palais, situé au centre de la cité, sur une artère menant à la mosquée du vendredi fut certainement le siège du pouvoir aux XVe et XVIe siècles.Avec ses arches d'entrée monumentales, ses cours de réception et sa grande cour d'audience, l'édifice reflète bien le faste de la ville à son apogée.
On a cru autrefois que les cités de la côte est-africaine étaient des colonies d'États musulmans du Proche ou du Moyen-Orient, des greffes étrangères sur le continent africain. Les recherches qui ont été menées et les fouilles entreprises ont montré qu'il n'en était rien. Ainsi, la langue parlée sur la côte est le kiswahili. Bien qu'elle s'écrive en utilisant l'alphabet arabe et qu'elle emprunte à cette langue certains mots, sa grammaire, sa structure, sa syntaxe et l'essentiel de son vocabulaire sont entièrement bantous, c'est-à-dire africains. Les migrants venant du golfe Arabo-Persique ont trouvé sur la côte des populations noires parmi lesquelles ils se sont fondus. La plupart des habitants de la côte sont et ont toujours été noirs comme l'ont souligné les récits des voyageurs à travers l'histoire. Quant à l'architecture de pierre, loin d'être une simple transplantation d'une architecture importée, elle fait preuve d'une grande originalité. Les tombes à piliers, pour ne citer que ce seul exemple, ne se rencontrent nulle part ailleurs dans le monde musulman et sont une invention purement locale à partir de formes architecturales peut-être pré-islamiques. Plutôt que de parler d'une civilisation afro-arabe, il serait sans doute plus juste de la définir comme une civilisation africaine islamisée. En ce sens, Gedi appartient autant aux civilisations de l'Afrique noire que des villes comme Djenné, Kano ou Tombouctou.
La conquête portugaise
Le 1er mars 1498, les trois caravelles de Vasco de Gama, après avoir doublé le cap de Bonne Espérance, mouillent devant le comptoir swahili de Mozambique. L'accueil de la population est réservé face à ces concurrents potentiels qui arrivent par une route commerciale inédite. À Mombasa, les Portugais échappent de peu à une embuscade. Le roi de Malindi, rival de celui de Mombasa, les accueille en revanche chaleureusement. Il leur fournit un pilote qui leur permet, en utilisant les vents ou padrao, encore visible aujourd'hui, qui confirme son alliance avec Malindi. Les Portugais ont découvert sur cette côte africaine une vie commerciale prospère, de bons ports pour les navires en route pour les Indes et la possibilité d'obtenir de l'or à partir du port de Sofala. Mais la population est hostile à leur implantation. Ils savent qu'ils devront prendre les villes de force. En 1502, Vasco de Gama, de retour dans l'océan Indien, impose un traité de vassalité au roi de Kilwa qui doit payer tribut. Mais trois ans plus tard, les troupes de Francisco d'Almeida s'emparent et incendient Kilwa et Mombasa, détruisant quelques-uns des plus beaux fleurons de l'architecture swahili. En 1528, Mombasa, révoltée, est à nouveau mise à sac. À partir de 1593, les Portugais y font construire par un architecte italien l'imposant Fort Jésus, chef-d'œuvre d'architecture militaire de la Renaissance et symbole de leur puissance. Destiné à protéger la ville des attaques des Turcs et des Hollandais, Fort Jésus est aussi chargé de mater les insurrections au sein de la cité. Les deux siècles qui suivent la conquête portugaise sont marqués par un constant déclin des cités swahili. Le commerce ralentit et les villes périclitent. La désorganisation des réseaux commerciaux traditionnels et les nombreuses destructions, causées par l'irruption des Européens, vont contribuer à détruire une civilisation multiséculaire. Les invasions des populations galla et zimba, venues de l'intérieur, achèveront de ruiner les cités swahili.Comme le rappelle l'historien Basil Davidson, à mesure que les Européens se sont enrichis, ils en sont venus à croire qu'ils avaient toujours possédé une civilisation plus prestigieuse que celle des peuples de l'Inde ou de l'Afrique. Ils oublièrent un passé qui nous révèle pourtant une tout autre histoire. Certes les civilisations de l'Inde avec ses monuments nombreux et célèbres ne purent être effacées de la mémoire des hommes. Mais la civilisation de la côte de l'Afrique orientale, moins imposante, moins riche, limitée géographiquement à la frange littorale, tomba dans l'oubli. Les villes swahili étaient pourtant aussi belles et confortables que les cités maritimes d'Europe ou des Indes, avec leurs maisons à étages, leurs enceintes fortifiées, leurs forts et leurs palais. Malgré cela elles furent englouties par la végétation et, avec elles, leur passé prestigieux. Seuls quelques archéologues peuvent encore témoigner aujourd'hui de la grandeur de ces cités perdues.
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Histoire générale de l'Afrique Publié par le comité scientifique international pour la rédaction d'une histoire générale de l'Afrique ( UNESCO ) Edicef / Hachette Livres, Paris, 1991 Huit volumes rédigés par les meilleurs spécialistes. Indispensables pour connaitre l'histoire du continent africain. |
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L’Afrique avant les Blancs Basil Davidson PUF, 1962 |
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The arab city of Gedi James Kirkman Oxford University Press, 1954 |