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La civilisation omeyyade et les châteaux du désert
Jean-Paul Roux
Ancien directeur de recherche au CNRS Ancien professeur titulaire de la section d'art islamique à l'École du Louvre † 2009

Quelques années seulement après l'émergence de l'Empire arabe en 632, les Omeyyades imposèrent leur autorité et, de Syrie où ils s'installèrent, tout en perpétuant les traditions léguées tant par l'Antiquité que le christianisme, ils surent imposer leur marque, notamment dans le domaine architectural. Jean-Paul Roux nous invite aujourd'hui à visiter les monuments qu'ils érigèrent.

En 660, l'empire était devenu trop vaste. La Mecque et Médine, retirées dans leur désert, étaient bien placées pour être le cœur spirituel de l'islam, mais elles étaient trop excentrées pour en constituer les capitales. Après la domination de quatre califes élus – « successeurs », « lieutenants » – une monarchie héréditaire, celle des Omeyyades, s'emparait du pouvoir et se fixait à Damas, c'est-à-dire dans un pays imprégné de traditions byzantines, grecques, romaines et chrétiennes. Elle y resterait jusqu'en 750, date à laquelle elle serait renversée par une révolution ethnique, politique et religieuse qui accoucherait d'un autre califat appelé à une plus longue destinée, celui des Abbassides, et installerait son siège en Mésopotamie, à Bagdad, en des terres soumises assez largement à la culture iranienne. Des membres de la famille omeyyade, échappés au massacre, pourraient se rétablir en Espagne, où ils ne tarderaient pas à former le califat indépendant de Cordoue.

Un art qui s'exprime d'abord à travers des sanctuaires

Pendant quelques décennies, les Arabes, qui n'avaient guère de culture que poétique et religieuse – celle de la loi qu'ils venaient d'adopter et qui s'exprimait par le Coran – ne furent en rien créateurs. Les objets qu'ils fabriquèrent pour leur usage personnel ou, déjà, pour l'exportation, ne différèrent pas de ceux de leurs prédécesseurs, et il demeure difficile aujourd'hui de distinguer les uns et les autres. Ce n'est qu'en 691 qu'ils édifièrent leur premier monument, la Coupole du Rocher sur l'esplanade du Temple de Jérusalem – la prétendue mosquée d'Omar – un sanctuaire sur le modèle des martyria chrétiens, construit pour abriter le rocher doublement saint qui aurait vu le sacrifice d'Abraham et le départ du Prophète pour son voyage ascensionnel au Ciel. Ce n'est qu'en 705 qu'ils mirent en chantier, à Damas, leur première mosquée, celle qui porte le nom de mosquée des Omeyyades.

Les deux monuments étaient entièrement décorés de mosaïques bien dans la tradition locale (en grande partie disparues aujourd'hui), et la mosquée obéissait au plan basilical à trois nefs de l'Antiquité, adapté aux impératifs du culte, surtout par un changement d'orientation de quatre-vingt-dix degrés. L'absence de toute figure humaine dans le décor floral et dans les vastes paysages urbains qui s'étalent sur les murs peut ou non découler de l'interdiction de représenter la vie, celle-ci ayant pu être, ou non, déjà en vigueur pour les édifices religieux.

Comme les autres mosquées érigées ensuite, ou en même temps, et ailleurs, ont disparu ou ont été complètement transformées, nous serions en définitive assez mal renseignés sur l'art des Omeyyades si nous ne possédions pas toute une série de résidences princières, une trentaine au moins, dont quelques-unes n'ont laissé que des traces, toutes érigées, semble-t-il, dans la première moitié du VIIIe siècle.

Les « châteaux du désert »

On les nomme en général ainsi, bien que certains d'entre eux aient été édifiés dans des zones fertiles : ainsi Khirbet al-Mafdjar, à deux kilomètres de Jéricho, et Khirbat al-Minya, près du lac de Tibériade.

Que ces résidences, modestes ou gigantesques, aient traduit un besoin des souverains ne fait pas de doute, mais on ne le définit pas aisément. On s'accorde en général à dire que ces fils des grands espaces, ces hommes issus de nomades, se pliaient difficilement à la vie citadine, gardaient la nostalgie de leur mode antérieur d'existence, sans vouloir perdre le nouveau confort et la nouvelle élégance qu'ils venaient de découvrir – ce qui justifie l'existence de salles somptueuses et de bains – et qu'ils étaient passionnés de chasse : de grands enclos soigneusement irrigués – celui de Qasr el-Haïr el Gharbi mesure quelque six kilomètres, celui de Qasr el Haïr el-Sharqi, cinq kilomètres sur deux – ont été considérés avec raison, au moins dans un cas où les textes le disent, comme des réserves de gibier (badiya), les « paradis » de l'ancien Iran ; mais ils peuvent aussi avoir servi à de vastes exploitations agricoles. Il n'est pas exclu par ailleurs qu'un souci militaire ait procédé à leur construction : désir de contrôler les tribus et de garder des relations avec leurs chefs, soutiens du régime. Leur aspect extérieur est celui d'une forteresse ou d'un fortin, souvent de plan carré, flanqué de tours semi-circulaires au centre des murs et circulaires aux angles – tels Mchatta, Qasr el-Tuba, Qasr el-Hallabat, Khareneh, le premier construit avant 711 ; il copie presque servilement les castra romains. Ce ne doit pas être un hasard que les deux Qasr el-Haïr, datés de 727-728, soient situés à peu près à mi-chemin entre l'Euphrate et l'oasis de Palmyre, et entre celle-ci et Damas.

Une grande diversité d'expression

Très variés dans leurs conceptions et leurs dimensions, ces châteaux le sont aussi dans leur décor, fait de sculptures sur pierres ou stucs, de mosaïques et de peintures. C'est ce qui en est conservé, plus que l'architecture elle-même, pourtant souvent remarquable, tantôt sévère et classique, tantôt débordant d'inventions et de fantaisies, qui intéresse surtout l'histoire de l'art. Certes, il y a peu de créativité dans les œuvres ; partout on y retrouve l'Antiquité classique et byzantine, avec quelques notes d'iranisme – tels les « rubans flottants » des Sassanides – et à un point tel qu'on a nié pendant longtemps que ce fussent des créations de l'islam. Un palais comme celui de Mchatta, le plus célèbre de tous – peut-être parce que le soubassement sculpté de sa façade magistrale a été transporté à Berlin – a été attribué au IIIe ou au IVe siècle, avant que des documents péremptoires ne le datent de Walid II (742-744).

Bien que la flore et la géométrie n'y soient pas absentes, les figures humaines et animales y abondent, avec un souci de réalisme, de fidélité à la nature et une impudeur peu musulmane – baigneuses peintes, danseuses en ronde bosse aux seins nus. Cela prouve que l'islam était alors peu rigoriste, ce que confirment les récits des effrayantes beuveries des princes. Ces représentations d'êtres animés, quand on a bien été obligé d'admettre leur existence, ont été considérées comme des survivances, comme des concessions des Arabes aux peuples qu'ils avaient soumis. Et comme on connaissait déjà les œuvres sculptées et peintes des Séfévides, des Ottomans et des Grands Moghols des XVIIe – XIXe siècles, manifestement sous influence européenne, on en a conclu que l'art figuratif musulman n'existait que quand il était imposé par des cultures étrangères, aux époques de formation et de décadence. On aurait dû se méfier, en considérant les miniatures, les céramiques et les autres objets des arts industriels. Des documents, en nombre limité mais suffisant, à Samarra, en Irak, au IXe siècle, chez les Fatimides d'Asie Mineure seldjoukide et chez les Ghaznévides d'Afghanistan prouvent que l'art de l'islam, sauf peut-être en Occident, n'a jamais exclu les représentations des figures, même s'il a préféré les décors épigraphiques, géométriques et floraux.

Les décors des « châteaux du désert » se trouvent aujourd'hui en musée : Berlin, comme nous l'avons dit pour l'essentiel de Mchatta ; Damas pour la façade de Qasr el-Haïr ; Jérusalem pour les statues de Khirbet al-Mafdjar… ou in situ. Les peintures les plus remarquables sont celles de Qusaïr Amra (vers 714-715), châtelet dont il ne reste que les bains voûtés en berceau décorés de losanges encadrant scènes de chasse, de sport, de métiers, femmes nues et figures des constellations et le grand tableau des rois – peut-être vassaux. Remarquables aussi celles sur le sol et les murs de Qasr el-Haïr el-Gharbi (vers 728), compositions de quelque onze et douze mètres sur plus de quatre, dont l'une est une scène de chasse où le cavalier, au galop volant et avec rubans flottants, appuyé, pour la première fois en islam, sur des étriers, est un nomade de la steppe ; l'autre figure la « déesse de la terre » dans un médaillon de goût sassanide, mais en jaune et brun clair, couleurs venues d'Égypte.

La plus célèbre mosaïque, à Khirbet al-Mafdjar (742-744), représente un arbre portant des fruits et abritant des animaux ; à gauche, deux gazelles broutent et l'une d'elles, inquiète, se retourne ; à droite, c'est un lion qui en terrasse une – vieux thème de l'art des steppes qui ne cessera de hanter les artistes et dont nous avons ici une des plus belles représentations. C'est aussi ce château qui a livré les plus intéressants reliefs en stuc et des rondes bosses de femmes aux visages très expressifs, mais aux corps maladroits, lourds, évidemment sans intérêt pour le sculpteur.

La façade du palais de Mchatta (Berlin) présente un exceptionnel travail de sculptures sur pierre où les reliefs accentués des grands triangles et des roses s'apposent à la fine dentelle d'un décor tapissant de flore – rinceaux de vigne – et d'animaux fantastiques et réels : lions, zébus, griffons, dragons, centaures et oiseaux picorant les raisins.

Bien que tous les éléments de l'architecture et du décor des châteaux arabes soient connus antérieurement, l'esprit qui préside à leur disposition leur donne un caractère qui n'avait encore jamais été vu et qui dénonce la création d'une nouvelle esthétique. C'est en partant des principes qui inspirèrent les créateurs omeyyades que l'art de l'islam acquerra, aux siècles suivants, sa complète personnalité.

Jean-Paul Roux
Mai 2000
 
Bibliographie
Châteaux ommeyyades de Syrie<br/> Châteaux ommeyyades de Syrie

J. Sauvaget
In Revue des études islamiques, 35 ( 1967)


Early muslim architecture, Umayyads Early muslim architecture, Umayyads
K.A.C. Creswell
Oxford, 1969

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