Logo Clio
Service voyages
Service voyages
Page précédenteImprimer cet articleRecommander à un ami

La Chine : l'empire du Milieu
Jean-Pierre Respaut
Directeur général adjoint de Clio

Terre de paradoxes opposant les îlots surpeuplés des plaines à de vastes étendues désertiques, monde toujours essentiellement rural et pourtant héritier d'une des plus anciennes civilisations urbaines, la Chine est plus qu'un pays à découvrir, c'est un univers différent qui s'offre autant à notre esprit qu'à nos yeux.


Si l'Égypte fut le don du fleuve, si les Hellènes ne concevaient la vie que dans un paysage intimement épousé par la mer, la vocation de la Chine, au cours des millénaires qui composent son histoire, fut essentiellement terrienne. La présence de la mer ne trouve chez elle aucun écho et le fleuve y joue le rôle ambivalent de fléau ravageur dans ses débordements et de fécondateur de la plaine nourricière. Murée derrière de hauts plateaux glacés et des déserts brûlants, qui, bien que renforcés par la Grande Muraille, furent cependant souvent perméables au flot dévastateur des barbares, la Chine se replia longtemps sur elle-même, dans un étonnant isolement où elle élabora une des cultures les plus originales qui soient. Isolement toutefois relatif, car si le berceau de la civilisation néolithique chinoise semble bien se situer dans les grandes plaines alluviales du Fleuve Jaune et les riches plateaux loessiques du nord, très vite les Chinois, déjà possesseurs de techniques évoluées de maîtrise de l'espace, assimilèrent progressivement les populations de chasseurs-pasteurs qui vivaient sur leurs marches méridionales.


L'ouverture vers le sud


La plaine du Yangtseu commencera à jouer un rôle dans l'histoire dès le premier millénaire, introduisant ainsi l'opposition traditionnelle des modes de vie, des tempéraments et des coutumes entre les terriens mangeurs de blé du nord et les hommes du fleuve, mangeurs de riz du bassin du Yangtseu. Plus tardivement dans l'histoire, lorsque l'influence culturelle et politique chinoise s'étendra, il faudra compter également avec les apports des peuples du sud-est maritime et montagneux et le contact avec les populations austro-asiatiques et malayo-polynésiennes d'Indochine ainsi que sur l'influence de la puissante civilisation indienne qui donnera une nouvelle coloration à la Chine du Sud. Devant cette unité profonde et pourtant teintée de nuances subtiles, c'est parfois avec un certain désarroi que l'Occidental aborde le monde chinois. Art et pensée nous semblent de prime abord lointains et impénétrables.


Il faut en effet pénétrer patiemment les arcanes de la pensée chinoise pour saisir les subtiles inspirations qui guidèrent le ciseau des sculpteurs, le pinceau du décorateur ou du calligraphe ou le génie de l'architecte. Lorsque le mode de vie et les structures sociales restaient encore largement archaïques, les philosophes de la Chine méditaient déjà les spéculations métaphysiques ainsi que les formes artistiques auxquelles ils demeureront fidèles. L'amour et le goût de la beauté domineront toujours la civilisation du Céleste Empire.


Shongguo, l'empire du Milieu : c'est ainsi que les Chinois nomment leur pays. La tradition connaît cinq orients, cinq points cardinaux : quatre marges hostiles peuplées de barbares menaçants qui, plus d'une fois, déferlèrent en hordes sauvages sur le domaine des ancêtres, et le cinquième orient, le « Centre du monde » où la terre devait vivre en harmonie avec le céleste ciel par la vertu propitiatoire de son empereur. La Terre carrée, sous l'ombrelle circulaire du ciel, obéit à des lois intangibles qui régissent depuis l'aube de la civilisation des rapports étroits entre les hommes et les forces de la nature. Si l'homme reflète le monde, la demeure de celui qui assure la liaison entre la terre et le ciel se doit de transcrire l'univers. La Cité Interdite de Pékin, qui acquit définitivement en 1261 son statut de capitale d'un empire de Chine centralisé sous le règne du grand khan Koubilaï, est certainement l'un des meilleurs exemples de cette concordance. Du haut de la colline du Charbon on aperçoit le vaste quadrilatère qui s'ouvre au sud sur la célèbre place Tien An Men, haut lieu des rassemblements de foule de la Chine contemporaine, où fut proclamée la république populaire le 1er octobre 1949, par Mao Tsé-Toung. Le palais impérial – la Cité pourpre – fut, depuis le XIIIe siècle, le point nodal de l'empire du Milieu où siégeait le Fils du ciel. La salle de l'Harmonie préservée accueillait le trône impérial. Là se nouait, selon les Chinois, le sort de l'univers, dans un décor d'une somptuosité inouïe, en harmonie d'or et de rouge, en profusion de dragons, de grues, de tortues de bronze doré et de bois de palissandre. L'ensemble du palais devait représenter le monde et les pavillons de l'Harmonie suprême, de l'Harmonie parfaite et de la Pureté céleste jouxtent le palais de l'Union où siégeait l'impératrice, symbolisant ainsi l'Union terrestre du Yin et du Yang et le temple de l'Agriculture où l'empereur donnait le signal de la reviviscence printanière en traçant un sillon à chaque fête du printemps.


Les sources de la pensée


La permanence des rites ancestraux voués aux cultes des ancêtres et à la terre nourricière, fédérés sous la toute-puissance du ciel, est en effet restée pratiquement jusqu'à nos jours le fondement des rites et la source de l'originalité chinoise. Toute la philosophie chinoise en reste imprégnée comme en témoignent les extraordinaires jardins de Suzhou qui reconstituent l'univers mental des grands lettrés. Aménagés dès la dynastie des Song – à l'époque où la ville connaissait une prospérité inégalée, lorsqu'elle devint le véritable point d'origine de la route de la Soie – chacun de ces jardins est un monde de raffinement et de paix où la disposition savante des étangs, des bosquets, des roches et des pavillons ne cherche qu'à refléter l'harmonie suprême, reconstruite par la science de l'homme.


Cette tradition qui semble immuable à travers les siècles est cependant le résultat d'une très longue maturation et d'un jeu d'influences subtiles mais vigoureuses qui firent se rencontrer les arcanes de la religion ancestrale, les puissants courants de pensée issus de Confucius et de Lao Tseu et le développement exceptionnellement fécond du bouddhisme.


Dès la préhistoire, à l'âge du bronze en particulier, la Chine a vu s'élaborer une culture d'une grande maturité qui se traduit dans la richesse décorative des pièces archéologiques découvertes sur les sites des premières capitales. La dynastie des Shang verra les premières prémisses de l'écriture, inscriptions divinatoires sur des écailles de tortue ou des omoplates de bœufs et sera surtout le témoin d'une floraison artistique peut-être sans équivalent dans le monde. Le musée de Shanghai recèle des céramiques et des bronzes aux lignes tendues et nerveuses qui soulignent toute la sensibilité et l'émotion de l'artiste et dont les qualités technique et esthétique font de véritables joyaux.


Lorsque les Shang furent renversés par les Zhou, certainement venus des hauts bassins du Fleuve Jaune à la fin du IIe millénaire avant notre ère, la Chine fut en proie à de profonds bouleversements des conditions sociales et politiques. La capitale se fixa un temps à Xian, au cœur historique de la culture chinoise, au confluent du Fleuve Jaune et de la Wei.


Progressivement le pouvoir des Zhou déclina ; le relâchement des structures étatiques accompagné de l'affaiblissement des valeurs traditionnelles et de ce qui fut ressenti comme une dégradation des mœurs suscita la réaction de penseurs qui proposèrent des solutions antinomiques sur de nombreux points. L'héritage de Confucius marquera profondément l'organisation de l'État dès le rétablissement de l'empire. Fondé avant tout sur une structuration codifiée de la société qui en fera un outil de gouvernement très efficace, le confucianisme deviendra un des piliers de l'organisation de l'empire dès que l'administration sera l'apanage exclusif des mandarins confucéens. Le personnage de Confucius finira même par être pratiquement divinisé et c'est ainsi que l'on verra s'ériger à Pékin au début du XIVe siècle un temple dédié à Confucius lui-même et qui abrite encore aujourd'hui les noms des 51 624 lettrés admis au concours du mandarinat jusqu'au début du XXe siècle.


Au contraire, le taoïsme se structura autour de l'enseignement de Lao Tseu : celui-ci développa une structure de pensée qui intègre les bases de la pensée chinoise traditionnelle, fondée sur l'opposition cosmique entre les deux grands principes du Yin et du Yang et lui donne une nouvelle dimension hautement philosophique. Mais déjà l'ordre politique disparaissait à l'époque de ces deux grandes figures de la pensée chinoise.


Le Moyen Âge chinois


Les derniers Zhou ne furent souverains que de nom. Ils n'eurent aucun pouvoir effectif sur les seigneurs féodaux qui se partageaient les terres du royaume : royaumes combattants, féodalité, anarchie politique et militaire, la Chine vit cette période troublée qui reçut plus tard le nom de Moyen Âge chinois. Cependant de nouvelles influences se font jour, le pays s'ouvre malgré lui aux influences des peuples du nord, Huns et Tatars, par le truchement des populations nomades de la région des Ordos.


L'un des féodaux, seigneur de la marche de Qin, vola de victoire en victoire et devint maître de la Chine entière en 221 avant notre ère. Qin Shi Huangdi devint ainsi le « premier empereur de Chine ». Une dynastie fondée pour dix mille générations mais qui ne devait vivre que treize ans. Cependant, la découverte en 1974 de la fabuleuse armée de terre cuite qui gardait dans la mort l'empereur, cohorte d'outre-tombe figée pour l'éternité, allait rendre célèbre en Occident le nom de la ville de Xian, qui fut pourtant douze fois capitale et peut encore aujourd'hui s'enorgueillir de nombreux vestiges de son prestigieux passé.


Huangdi fut également le premier artisan de la construction de la Grande Muraille, réalisation hors de l'échelle humaine. Longue de dix mille li, soit cinq mille kilomètres, elle défie le temps depuis plus de deux millénaires, symbole de l'isolement dans lequel les Chinois aimèrent toujours à s'enfermer face aux poussées des peuples des steppes.


Un soldat de fortune, devenu empereur sous le nom de Kao Tseu, est à l'origine de la dynastie des Han. Durant près de quatre siècles, s'appuyant sur l'administration confucéenne, leur gouvernement maintient la prospérité et donne une solide assise à l'ordre impérial. L'art évolue rapidement et la présence obsédante des dragons terrifiants fait place à une symbolique dans la veine poétique chinoise : l'oiseau rouge devient le symbole du sud et de l'été, le dragon bleu, celui de l'est et du printemps, le tigre blanc symbolise l'ouest et l'automne, tandis que le dragon vert représente le nord et l'hiver. Lorsqu'aux Han succéda la période turbulente et chaotique des six dynasties, le confucianisme, tenu pour responsable des désordres intérieurs, périclita rapidement. C'est pourquoi le bouddhisme, parvenu en Chine depuis plusieurs siècles par le truchement de communautés émigrées de l'Inde, sans susciter d'échos remarquables, put se diffuser rapidement à l'époque de la dynastie tartare des Wei. Comme en Inde de nombreuses grottes furent décorées de représentations du Bouddha et de bodhisattvas. La région de Luoyang témoigne de la ferveur exceptionnelle qui anima la création artistique inspirée par le bouddhisme.


Les grottes de Longmen, dans un site sauvage au plus profond de la vallée de la Yi, s'ornèrent, entre le Ve et le XIe siècle, sous le ciseau de milliers de tailleurs de pierre, d'un ensemble de statues qui en font incontestablement un des plus beaux lieux du bouddhisme dans le monde. La légende veut que cette religion nouvelle fût apportée dès l'an 67 de notre ère par deux moines indiens montés sur un cheval blanc, comme en témoigne le temple du Cheval blanc, le plus vénérable de toute la Chine, même si la profusion éclatante du décor atteste que celui-ci fut reconstruit à l'époque des Ming.


Une ère de prospérité


La dynastie des Tang inaugure la période la plus prospère de toute l'histoire du pays. La Chine étend son domaine propre en Asie centrale et atteint l'Inde et la mer Caspienne. Les échanges commerciaux se développent et les richesses affluent dans l'empire et jamais la Chine ne fut plus ouverte sur le monde : à côté du confucianisme, du taoïsme et du bouddhisme, les influences du manichéisme, du christianisme nestorien et de l'islam se font parfois sentir avec force, tandis que sous sa version « Chan », due à la prédication du moine indien Boddhidarma, le bouddhisme pénètre au Japon.


L'architecture devient somptueuse et sereine, comme certaine de la puissance politique qu'elle incarne.


La pagode de l'Oie sauvage de Xian, monastère de la Grande Bienfaisance, qui abrite les textes canoniques les plus sacrés, traduit bien cette alliance de la pureté et de la grandeur.


Lors des périodes des cinq dynasties et de la dynastie Song, la Chine est soumise à la pression de plus en plus forte des peuples du nord et retourne à une politique d'isolement qui ne la conduira qu'à la défaite devant la puissance irrésistible de l'expansion mongole. Lorsque Marco Polo arrive en Chine, c'est le petit-fils de Gengis Khan, Koubilaï, qui siège sur le trône du Céleste Empire. Cependant, la Chine ne subit pas de modifications profondes : son patrimoine artistique et culturel resta intact et les Mongols maintinrent et encouragèrent les traditions les plus typiquement chinoises. La calligraphie, qui avait déjà pris un remarquable essor depuis plusieurs siècles, connaît alors son apogée et devient une réelle forme d'art d'une exquise élégance, tandis que la peinture se voit illustrée par les « quatre grands maîtres ».


Lorsque les Yuan mongols perdirent au contact du raffinement de la civilisation chinoise la cruauté barbare qui avait fait leur force de conquérants, ils ne surent pas toujours réprimer les insurrections qui éclataient de toute part dans le pays et furent finalement déposés par le général Hongwu, fondateur de la dynastie Ming. La capitale un moment établie à Nankin regagna Pékin. Les tombeaux des empereurs Ming, à proximité de la ville, se disposent, au-delà d'un grand portique de marbre à cinq arches et de la Grande Porte rouge, le long de la Voie des esprits, flanquée de statues d'animaux et de dignitaires de la cour. Le pavillon de la Stèle reflète l'image même de l'univers, symbolisé par un beili, tortue à tête de dragon, qui lui sert de soubassement : sa carapace est ronde comme le ciel, supportée par quatre piliers disposés en carré figurant la terre dans la cosmogonie chinoise.


Lorsque les Mandchous de la dynastie des Qing profitèrent également des désordres intérieurs pour renverser les Ming au XVIIe siècle, ils se montrèrent encore une fois respectueux des traditions civiles et culturelles du pays conquis. Ce respect finira même par confiner à l'immobilisme : la société avait perdu ce génie inventif qui avait souvent fait de la Chine un précurseur dans les domaines de la pensée, des arts ou même de la technique.


Très vite, dès la fin du XVIIIe siècle, les intérêts occidentaux déstabilisèrent un pays replié sur lui-même et dont la puissance n'était plus qu'une illusion au regard des progrès technologiques et du dynamisme de l'Occident. Lorsque certaines minorités tenteront de secouer le joug impérial, l'occasion sera offerte aux Anglais, aux Français ou autres Russes de s'immiscer de plus en plus dans les affaires impériales, avant de prendre le contrôle économique effectif de la Chine par l'intermédiaire des grandes villes portuaires dont Shanghai, Canton et Hong Kong sont les meilleurs exemples. Le quartier du « Bund » à Shanghai ramène encore aujourd'hui les souvenirs de la « concession internationale » des années trente et de sa prolifération de banques qui drainaient une grande partie des forces vives de la Chine.


De l'activité trépidante de Canton, qui fait aujourd'hui figure de pionnière quant à la politique d'ouverture de la République populaire de Chine, aux paysages d'estampe intemporels de la vallée de la rivière Li, de la foule contrastée de Pékin aux jardins empreints de sérénité de Suzhou, la Chine offre plus qu'un dépaysement : l'occasion de se pénétrer d'un univers différent, régi par une pensée qui nous est profondément étrangère et qu'il importe de découvrir en oubliant nos schémas occidentaux pour en aborder toute la richesse.

Jean-Pierre Respaut
Décembre 2008
 
Bibliographie
La Chine classique La Chine classique
Ivan P. Kamenarovic
Belles Lettres, Paris, 1999

La Chine ancienne La Chine ancienne
Jacques Gernet
Que sais-je ?
PUF, Paris, 9e édition 2001

La Chine impériale La Chine impériale
Denys Lombard
Que sais-je ?
PUF, Paris, 7e édition 2001

Mentions légales Conditions Générales de vente Comment s'inscrire Hôtels à Paris Vos assurances Qui sommes-nous ? Clio recrute Nous contacter