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La Campanie : terre d'art et d'histoire
Louis Godart
Professeur à l’université de Naples
Membre de l’Institut (Académie des Inscriptions et Belles Lettres)

Nous avons demandé à notre ami Louis Godart, professeur d'histoire ancienne à l'université de Naples, d'évoquer pour vous le patrimoine artistique et archéologique de l'une des régions les plus passionnantes du pourtour de la Méditerranée : la Campanie.


Lorsque l'on évoque la Campanie, faut-il rêver de Naples, de Pompéi, d'Herculanum, de Capri, des cieux ensoleillés d'une des régions les plus belles de tout le Bassin méditerranéen, ou se rappeler que la grande cité parthénopéenne est un « paradis habité par des démons », pour reprendre une vieille définition qui souligne le contraste entre la douceur du climat napolitain et la dureté de la vie qui l'habite ?


Lorsque je débarquai à Naples en septembre 1973, je n'étais pas parvenu à me débarrasser des clichés classiques qui font de cette grande métropole du sud italien une ville fascinante et inquiétante à la fois, la « seule cité orientale qui ne compte aucun quartier européen ». Naples était alors en proie à la panique, du moins c'est ce qu'affirmaient les plus crédibles des correspondants étrangers établis en Italie. N'avait-on pas décelé plusieurs cas de choléra parmi la population des bassi, les masures du centre historique de la ville ? Cette épidémie avait été provoquée par l'absorption de coquillages provenant des fameux parcs à moules installés face aux égouts de la ville.


Des vestiges du Ve siècle av. J.-C.


Contre toute attente, la ville paraissait calme et attirante. Je me rendis à l'université, dans le quartier où avait enseigné saint Thomas d'Aquin, avant de gagner la vieille acropole grecque où subsistent les murs de la cité du Ve siècle avant notre ère, de côtoyer l'église Saint-Dominique où reposent les rois de Naples dans leurs fabuleux sarcophages de bois, de parcourir la grande artère correspondant au vieux decumanus romain que les Napolitains d'aujourd'hui appellent Spacca Napoli, littéralement « Brise Naples » et qui, effectivement, taille le centre historique de Naples du nord au sud. Les yeux remplis des merveilles que j'avais entrevues, attiré par les effluves d'une cuisine que je sentais pleine de promesses, je poussai la porte d'une humble gargote près de la placette dédiée au dieu Nil. Je fis honneur aux plats de la cuisine populaire napolitaine, savourant les pâtes au filet de tomate et au basilic, les courgettes sautées à l'huile et parfumées au vinaigre d'herbes, les poulpes au vin rouge et arrosant le tout d'un admirable vin de Gragnano. Au moment de prendre congé du patron, je ne pus m'empêcher de lui faire part de ma surprise : on m'avait fait craindre de trouver une ville en pleine morosité et voilà que je découvrais une Naples souriante en dépit de l'épidémie de choléra. Le gros homme jovial éclata de rire et me répondit cette phrase admirable : « Nous avons plus ou moins 3 000 ans ; nous avons connu les Grecs, les Romains, les Barbares, les Arabes, les Normands, les rois, les fascistes, et nous nous préoccuperions d'un embryon d'épidémie de choléra ? »


C'est ainsi que je découvris le secret de Naples, de la Campanie et de son peuple : une ville, une terre et des hommes immergés dans l'histoire. Tout commence vraiment avec la colonisation grecque. Des colons venus d'Eubée s'installent à Ischia, emportant avec eux les arts et les techniques de la Grèce, parmi lesquels l'art de l'écriture. D'Ischia ils passent à Cumes, sur la côte occidentale de la Campanie, au cœur des Champs Phlégréens. D'après la légende, deux héros, Hippoclès et Mégasthènes, guidés par une colombe que leur aurait envoyée Apollon, en auraient été les fondateurs. Entre le VIIe et le VIe siècle avant notre ère, ces Grecs de Cumes avaient établi leur souveraineté sur toute la région des Champs Plégréens, occupant les ports naturels du cap Misène et de Pouzzoles. Après la fondation de Naples (Neapolis, mot grec signifiant « la nouvelle ville »), l'hégémonie de Cumes s'étendit à tout le littoral de la Campanie. Le site, d'une beauté grandiose, avec ses volcans comme la Solfatare de Pouzzoles, est entré dans la légende puisque c'est là-bas que Virgile situe l'entrée des enfers.


Énée, rescapé de Troie que les Grecs ont prise d'assaut au terme de dix longues années de siège, aborde les rivages de Cumes. Il vient consulter la prêtresse, la fameuse Sybille, qui lui révélera l'avenir et lui indiquera la voie à suivre pour accomplir son destin et fonder en Occident la cité nouvelle dont la gloire et la puissance parviendront à estomper le prestige de la Troie d'hier. Ensemble, par une nuit sans lune, ils descendent au milieu des volcans et pénètrent dans le royaume des morts. Énée recevra ainsi des dieux la devise qui fera la grandeur de Rome : « Voilà quel sera ton destin : imposer la paix au monde, épargner les vaincus et écraser les superbes ».


La Campanie romaine


Puis, à partir du IVe siècle avant notre ère, Cumes et la Campanie tombent aux mains des Romains. Cette région extrêmement fertile devient le centre d'une activité économique d'une importance fondamentale pour la république d'abord, pour l'empire ensuite. Sur les bords du golfe de Naples, des villes se développent et prospèrent. Ainsi Pompéi et Herculanum, ces deux cités au pied du plus grand volcan de la région, le Vésuve sont à leur tour entrées dans l'histoire. Vers la mi-août de l'an 79, les habitants de la baie de Naples avaient observé les signes avant-coureurs d'une éruption du Vésuve. Le phénomène n'étant pas nouveau, la préoccupation des gens des villes et des campagnes voisines du volcan fut tout compte fait fort relative. Lorsque l'on vit au pied du Vésuve ou dans les Champs Phlégréens, on s'habitue tant aux tremblements de terre qu'aux émissions de matière volcanique.


Mais voilà que soudain, vers la fin de la matinée du 24 août 79, la tragédie éclatait dans toute son horreur. Une explosion effroyable retentit, le sommet du volcan se déchira, une sorte de gigantesque cône de fumée et de cendre envahit le ciel, une pluie de pierres ponces et de matière volcanique s'abattit sur les villes et les campagnes des alentours et le golfe de Naples fut plongé dans les ténèbres.


Les deux cités d'Herculanum et de Pompéi furent ensevelies, la première par un torrent de boue et de lave qui emporta tout sur son passage et engloutit l'ensemble de la population sur le rivage, au moment où les malheureux tentaient de monter à bord des navires que la flotte impériale avait dépêchés pour les recueillir, la seconde par une pluie de cendres, de pierres ponces et de rochers. Des vapeurs sulfureuses et méphitiques asphyxiaient ceux que les cendres et les pierres avaient épargnés. Le pèlerinage à travers les ruines admirablement bien conservées de ces deux grandes cités impériales nous reporte aux temps de la Rome du premier siècle de l'Empire et nous permet de reconstruire la vie quotidienne de ceux qui pour longtemps furent les maîtres de l'univers.


Mais si Pompéi et Herculanum ont été englouties par l'un des grands cataclysmes de l'histoire, il est d'autres localités de la Campanie qui gardent le souvenir de jours moins tragiques. Ainsi Capri, ce joyau situé au cœur du golfe parthénopéen, est sans doute l'un des plus beaux lieux de la lesquels il convient de situer la villa que s'y fit construire l'empereur Tibère, en font un séjour de rêve. On comprend que Tibère, qui avait conquis la magistrature suprême, se soit retiré à Capri pour échapper à la cohue de Rome et aux intrigues de la cour impériale. Mais le voyage en Campanie, tout en permettant de découvrir les splendeurs de l'Antiquité gréco-romaine, doit consentir d'appréhender l'extraordinaire richesse de Naples, de son peuple et de sa cuisine.


Un centre historique vivant


Le cœur de bien des grandes villes d'Europe est souvent rempli de monuments prestigieux mais, hélas, les maisons et les hôtels de jadis se sont vidés de la plupart de leurs habitants et son occupés désormais par les bureaux des compagnies internationales. À Naples, rien de tel : le centre de la ville est envahi par le peuple de Naples et par lui seul. Les artisans, les taverniers, les mille échoppes de tout genre forment un ensemble grouillant et bigarré qui confère à la cité une extraordinaire vitalité. Ainsi du quartier de Santa Lucia, à l'ombre du merveilleux Castel dell'Ovo construit en 1274 sous la domination des Angevins par l'architecte Pierre de Chaulnes, d'où l'on jouit d'une vue inouïe sur le golfe, Capri et le Vésuve. Les gens de Santa Lucia sont spécialisés dans la contrebande de cigarettes depuis des temps immémoriaux. Beaucoup des hommes assis sur la jetée ou le long du rivage possèdent des vedettes bleues rapides, véritables camionnettes de la mer, et à la tombée de la nuit, se lancent vers le large au-devant de mystérieux rendez-vous. Ils parviennent à dribbler la police et les vedettes de la douane avec une maestria digne d'une meilleure cause et, en définitive, assurent sa subsistance à une partie fort importante de la populace napolitaine. On a calculé que près de cinq cent mille personnes vivaient des trafics que les contrebandiers alimentaient avec leur commerce intrépide.


Piété et rationalisme


Naples parsemée d'églises, de couvents et de chapelles, est aussi la ville où la piété populaire côtoie le rationalisme le plus rigoureux. Le peuple napolitain possède une foi que beaucoup, à bon droit, pourraient qualifier de primitive. Il suffit d'assister aux prières que les fidèles adressent à saint Janvier, patron de Naples, pour s'en convaincre. La fête du saint est célébrée le 19 septembre. Dans la cathédrale de Naples, une ampoule contient une substance rouge qui se liquéfie à trois reprises l'an – en mai, en septembre et en décembre –, lors de cérémonies organisées en l'honneur du saint. Cette substance passe pour être le sang de saint Janvier et la piété populaire est persuadée que de la liquéfaction plus ou moins rapide du liquide dépendent les destinées de la ville et des fidèles. C'est ainsi que l'on assiste aux démonstrations les plus voyantes lors des trois cérémonies annuelles dont nous venons de parler : les « parentes de saint Janvier », comme se font nommer les matrones qui montent la garde auprès de l'autel où est exposée la fiole, vaticinent comme le faisait jadis la Sibylle de Cumes ; elles rient, elles pleurent, elles profèrent des oraisons jaculatoires, elles vouent aux gémonies ceux qui par leur impiété ou leur excès de rationalisme sont susceptibles de freiner le miracle. Le spectacle qu'elles donnent dans la grande cathédrale de Naples rappelle par bien des aspects les cérémonies païennes que les auteurs anciens nous ont décrites.


Face à cette foi dans laquelle superstition et magie se côtoient, Naples est et est restée la ville d'Italie qui fut sans doute la plus marquée par les idéaux du Siècle des lumières. Après la brève occupation autrichienne de Naples, de 1713 à 1735, l'empereur Charles VI céda le royaume à Charles VII de Bourbon-Espagne qui réorganisa l'État dans le sens du despotisme éclairé avec son ministre Tanucci (1735-1759). C'est alors que penseurs et philosophes imprégnés des idées du XVIIIe siècle introduisirent à Naples, aussi bien à la cour que dans l'aristocratie et les milieux intellectuels, un mode de penser qui était marqué par le plus pur des nationalismes. Ces intellectuels épris de justice et de liberté participèrent en 1799 à la création de la république parthénopéenne dont les idéaux s'inspiraient des principes de liberté, d'égalité et de fraternité de la Révolution française. Les œuvres du prince de San Severo sont parmi les plus belles choses que l'on peut admirer à Naples.


On ne peut visiter la Campanie sans parcourir la route qui, par la côte amalfitaine, mène de Sorrente à Salerne. La voie taillée aux flancs de collines plongeant directement dans une mer d'un bleu intense fut tracée par les Bourbons. Aujourd'hui elle est parsemée de localités très anciennes aux noms magiques comme Positano, Amalfi ou encore Ravello dont les villas, avec leurs jardins en terrasse, surplombent l'un des paysages les plus grandioses de toute la Méditerranée. Ces terres convoitées au fil des siècles par les envahisseurs et les corsaires de tout bord, y compris les Sarrasins, ont un parfum d'Orient qu'accentuent encore les champs de citronniers qui s'étalent à perte de vue.

Louis Godart
Juin 2010
 
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