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La Bulgarie, la petite inconnue
Georges Castellan
Professeur émérite de l’université Paris III
Ancien enseignant de l’Inalco
Docteur honoris causa des universités de Poznan et de Humboldt de Berlin († 2014)

Que savent les Français de la Bulgarie ? Bien peu de choses et c'est dommage car ce pays, petit géographiquement – 110 000 km carrés, le cinquième de la France —, représente une culture originale qui apporte aux Balkans un plus par sa richesse humaine. Pour mieux cerner la personnalité de cette dernière terra incognita de l'Europe orientale, nous nous sommes adressés à Georges Castellan dont l'Histoire des peuples de l'Europe centrale, publiée en 1994 chez Fayard, fait référence.

Le pays s'organise autour de la chaîne du Balkan – la Stara Planina des Bulgares, la Vieille Montagne. Au nord, la plate-forme danubienne jusqu'au grand fleuve qui sert de frontière, au sud la plaine de Thrace et le bassin de Sofia, la capitale, avec dans l'angle sud-ouest les bastions montagneux du Vitosa, du Rila, du Pirin, du Rhodope qui offrent des lieux de villégiature.

Un melting pot typiquement balkanique

Le peuplement – 9,5 millions d'habitants en 1996 – est bulgare à 85 pour cent. Son nom provient d'une population d'origine turcomane, c'est-à-dire de tribus nomadisant entre les Mongols et l'Oural, parmi lesquelles se trouvaient les Huns d'Attila. Pour les différencier des actuels Bulgares, les historiens les appellent Protobulgares. Ils s'établirent au nord du delta du Danube pendant la seconde moitié du VIIe siècle, dans une région occupée depuis un siècle par des peuples slaves qui s'étaient mêlés à de vieilles populations indo-européennes, les Thraces. Ceux-ci avaient développé une brillante civilisation par leur contact avec les colonies grecques du littoral de la mer Noire : Odessos (Varna), Mesembria (Nessebar), Anchialos (Pomorie), Apollonia (Sozopol). Il reste de cette culture de somptueux tumulus dans la région de Kazanlak, ornés de remarquables peintures, et des trésors, tel celui de Valci Tran, composé de treize vases en or d'un poids de 12,5 kg conservés au Musée archéologique de Sofia. Quand arrivèrent les Protobulgares, semi-nomades, au nombre de quelques milliers, les Slaves dominaient par leur langue et leur culture, et il fallut deux siècles pour que se réalise l'osmose entre les deux populations. Les chefs militaires des envahisseurs se mélangèrent par mariage avec l'aristocratie des tribus sédentaires, et la langue turcomane disparut devant celle des populations slaves beaucoup plus nombreuses. Comme dans l'ancienne Gaule le mélange des Gallo-Romains et des Germains donna naissance aux Français, l'addition des Protobulgares et des Slaves forma à partir du IXe siècle le peuple des Bulgares qui reçurent le christianisme de l'Église d'Orient, dite orthodoxe.

À côté des Bulgares, on trouve des Turcs établis pendant la période du XVe au XVIIIe siècle, lorsque le pays faisait partie de l'Empire ottoman. Ils sont au nombre de sept à huit cent mille, constituant des groupes compacts dans le Rhodope autour de Kardzali et dans la Dobrudza, aux environs de Sumen et de Razgrad ou dans les villes du Danube. Persécutés par le pouvoir communiste sous Todor Jivkov qui voulait homogénéiser la société, nombreux sont ceux qui sont partis en Turquie. Les Tsiganes – peut-être trois cent mille  constituent la seconde minorité. Arrivés de l'Inde à partir du XIVe siècle, ils ont été partiellement sédentarisés et sont pour moitié musulmans. À noter parmi les Bulgares le groupe des Pomaci (sg. Pomak), islamisés par les Ottomans aux XVIe-XVIIe siècles dans les Rhodopes, région de Razlog. Ils ont gardé leur langue et un certain nombre de pratiques chrétiennes, mais leurs femmes se voilent encore. À quoi il faut ajouter des Arméniens, des Grecs, des Russes, sans oublier quelques colonies qui font la joie des ethnologues : les Tatares de la Dobrudza ou les Gagaouzes de la région de Varna, d'origine turque mais convertis au christianisme.

Une histoire qui appartient elle aussi à la péninsule balkanique

Elle commença un jour précis, le 9 août 681, quand, au VIe concile œcuménique de Constantinople, un prêtre syrien dénonça dans un sermon une défaite subie par l'Empire byzantin dans la Mésie du sud du Danube, qu'il qualifia de « guerre en Bulgarie ». C'est la première mention du nouvel État créé par le chef Asparuh sur le territoire de l'empire. En septembre de la même année, le gouvernement de Byzance conclut avec les Protobulgares un traité reconnaissant de jure l'existence du nouvel État et l'obligation pour l'empereur de payer au chef barbare un tribut annuel, le pakton. Ainsi existait désormais une « Bulgarie » dont le chef, le khan Krum, étendit son territoire jusqu'à avoir une frontière commune avec l'empire de Charlemagne, et dont la capitale Pliska étale des ruines monumentales qui se voient à proximité de Sumen.

Païenne jusqu'au milieu du IXe siècle, la population fut sollicitée par les Églises de Rome et de Constantinople : l'Église byzantine l'emporta en 865 sous le prince Boris, devenu Michel par son baptême, qui imposa sa foi nouvelle à tous les boyards. La slavisation des Protobulgares en fut accélérée et, au début du Xe siècle, la fusion entre les deux populations était très avancée : la langue utilisée était le slave. Désormais les Bulgares vivaient dans un royaume qui avait adopté la religion et la culture de son voisin byzantin avec lequel il entretenait des relations conflictuelles.

On distingue traditionnellement deux périodes dans l'histoire de l'Empire bulgare : la première des Xe-XIe siècles, la seconde des XIIe-XIIIe siècles, séparés par une période de domination de Byzance et d'annexion du territoire, coupée de révoltes féodales. Celles-ci virent même un porcher, Ivajlo, à la tête de paysans s'emparer de la capitale Tarnovo et régner deux années malgré les complots des boyards.

En 1393-1396, les Turcs ottomans mirent fin à cette étape d'une existence indépendante dans la chrétienté en s'emparant des principales forteresses. L'État bulgare disparaissait pour cinq siècles, jusqu'en 1878. Les nouveaux maîtres détruisirent par la conquête l'organisation féodale et mirent en place un système nouveau fondé sur les spahis, vassaux du sultan et tenanciers de la terre, toute entière propriété de l'État de Constantinople. Le pays fut divisé en provinces ou vilayet, subdivisées en sandjaks. Dans les campagnes, les soldats ottomans obligèrent souvent les paysans à se convertir à l'islam : ainsi au XVIe siècle, les Pomaks du Rhodope, ou bien le long des grandes routes où passaient les armées des janissaires. Dans l'ensemble, toutefois, la majeure partie de la population refusa d'apostasier, garda sa langue et finalement la conscience de sa « nationalité ». Les villes, en revanche, furent largement « turquifiées » par la présence de garnisons de soldats, de fonctionnaires du sultan, de marchands venus de Constantinople. Les mosquées, les caravansérails et les auberges y remplacèrent les anciens palais et les églises dont la hauteur était strictement réglementée. Face à cet ordre musulman, des résistances s'exprimèrent par des soulèvements paysans ou l'insoumission des haïdouks. Ceux-ci, mi-brigands, mi-soldats, s'attaquaient aux représentants de l'administration ottomane et à ses caravanes ; les chansons de geste en firent une épopée qui conserva les noms de ces insoumis.

Au XVIIIe siècle, les idées des « Lumières » – en allemand Aufklärung – pénétrèrent par l'intermédiaire de moines, tels Paisij de Hilendar qui écrivit une Histoire slavo-bulgare ou l'archevêque Sofronij qui contribua à faire prendre conscience du sentiment national.

À partir de là et durant tout le XIXe siècle – le siècle des nationalités –, des écrivains se révélèrent, publiant des livres, organisant des écoles bulgares, tels Petar Beron ou le marchand Vasil Aprilov, qui ouvrit à Gabrovo la première école laïque. Le mouvement toucha l'Église jusque-là entièrement dominée par les Grecs et, en 1860, elle rejeta la juridiction du patriarche de Constantinople, formant en 1870 un exarchat bulgare indépendant. À partir de 1840, une série d'insurrections donna naissance à une situation révolutionnaire, dans laquelle s'engagèrent des écrivains comme Georges Rakovski, Ljuben Karavelov, tandis que d'autres prenaient les armes comme Vasil Levski ou Hristo Botev. L'insurrection d'avril 1876 de la région de Koprivstica échoua et donna lieu à une répression terrible qui inspira à Victor Hugo une intervention célèbre au Parlement français : « On massacre un peuple ! » La Russie, en guerre avec l'Empire ottoman, décida alors de poser le problème d'un statut spécial pour le peuple bulgare. Victorieux, le tsar voulut créer une Grande Bulgarie par la convention de paix de San Stefano, mais devant la réticence des puissances européennes, Bismarck imposa le compromis du traité de Berlin (juillet 1878) : on créait au nord de la Stara Planina une principauté de Bulgarie, autonome mais tributaire de la Porte, tandis qu'au sud était constituée une province de Roumélie orientale, autonome mais restant possession ottomane. Les Bulgares retrouvaient un État après un demi-millénaire, mais pour eux le traité de San Stefano restera toujours le grand espoir déçu.

Une indépendance marquée d'épisodes violents

En 1885, les deux éléments d'État firent l'unité au prix d'une guerre victorieuse contre la Serbie, et un changement de dynastie rangea la principauté parmi les clients de l'Autriche-Hongrie : Ferdinand de Saxe-Cobourg participa aux guerres balkaniques (1912-1913) mais, après de brillantes victoires, elle se brouilla avec ses alliés, la Grèce et la Serbie, pour le partage de la Macédoine. Battue pendant la seconde guerre balkanique, elle perdit au traité de Bucarest la Dobrudza du Sud donnée à la Roumanie. La Grande Guerre fut une occasion pour Sofia, alliée à Berlin et à Vienne, de se venger de la Serbie, mais l'offensive de l'armée française d'Orient à partir de Salonique entraîna sa défaite. Le roi Ferdinand abdiqua, remplacé par son fils Boris III.

Une révolte de type bolchevique – la République de Radomir – fut suivie par la dictature du leader agrarien Stamboliiski qui se termina par le coup d'État sanglant de Tsankov (juin 1923). Une réaction conservatrice marquée par une « terreur blanche », puis par un nouveau coup d'État des militaires en 1934 aboutit à la dictature du roi. Celui-ci mourut en août 1943, ayant gardé son pays à l'écart du second conflit mondial, alors qu'une résistance menée par les communistes se développait jusqu'à l'occupation du pays par l'Armée rouge en septembre 1944. Un régime communiste se mit en place et la Bulgarie devint la plus docile des démocraties populaires sous Georges Dimitrov et Todor Jivkov. La période se termina dans la confusion en novembre 1989.

Depuis, la Bulgarie essaie de s'ouvrir à la démocratie et à l'économie de marché, mais la situation économique est loin d'être assainie. Fière d'une histoire millénaire, elle tente de surmonter les ambiguïtés d'un rapide passage d'une société agraire à une société moderne. Elle s'ouvre à l'Occident tout en conservant un pesant héritage balkanique et ne mérite pas de rester pour les Français la « petite inconnue ».

Georges Castellan
Mai 2000
 
Bibliographie
Histoire des Balkans, XIVe-XXe siècle Histoire des Balkans, XIVe-XXe siècle
Georges Castellan
Fayard, Paris, 2e édition 1999

A short story of Bulgaria A short story of Bulgaria
S. Evans
Londres, 1960

Balkan village Balkan village
I. Sanders
Kentucky Press, 1949
La vie quotidienne d'un village bulgare.
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