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L'Ourartou et les Ourartéens
Dominique Charpin
Directeur d'études à l'EPHE, Sorbonne (section des Sciences historiques et philologiques)

Tout le monde – le plus souvent sans le savoir – connaît le nom de l'Ourartou : car c'est lui qui se cache, dans la Bible, sous celui d'Ararat, point culminant des monts d'Arménie (5 157 m). On sait en effet que la notation écrite de l'hébreu ne comportait au départ que des consonnes : les voyelles furent ajoutées très tardivement, à un moment où le nom de l'État de l'Ourartou était totalement tombé dans l'oubli. On vocalisa donc RRT arbitrairement avec trois A. Le nom même de l'Ourartou figure dans les écrits de ses voisins assyriens : les Ourartéens appelaient leur État Biainili, dont le nom survit dans celui de Van. Néanmoins, la civilisation de l'Ourartou, brillante mais éphémère, reste souvent mal connue ; c'est pourquoi nous avons demandé à Dominique Charpin de nous en présenter les principaux aspects.

L'Ourartou est d'une certaine manière une énigme historique : situé sur le territoire montagneux de l'Arménie, il fit brusquement irruption sur la scène internationale du Proche-Orient au IXe siècle avant notre ère et connut une fulgurante expansion. L'émergence rapide d'un pouvoir monarchique fort est d'autant plus étonnant qu'il contrôlait une région montagneuse très compartimentée et dépourvue d'axe de communication unificateur. À son apogée, cet État s'étendait sur un territoire aujourd'hui réparti entre la Turquie, la République d'Arménie et l'Azerbaïdjan iranien. Il rivalisa avec l'Assyrie jusqu'à mettre celle-ci en péril et disparut brutalement, telle une météorite, entre la fin du VIIe siècle et le début du VIe siècle.

Des sources diversifiées

Notre connaissance de l'Ourartou repose sur des sources épigraphiques et archéologiques. La documentation écrite consiste en des inscriptions cunéiformes rédigées en deux langues : l'assyrien et l'ourartéen. Les relations des Ourartéens avec leurs voisins méridionaux ont laissé de nombreuses traces textuelles, en particulier dans les annales des souverains néo-assyriens ; c'est d'ailleurs grâce à des synchronismes avec divers rois assyriens que les règnes des souverains ourartéens ont pu être approximativement fixés dans le temps. Certains rois ont fait composer des annales, à l'image de leurs homologues assyriens, où ils commémoraient leurs exploits militaires et leurs grands travaux. Les textes les plus anciens furent rédigés en langue assyrienne, les plus récents en ourartéen ; cette langue n'est ni sémitique, ni indo-européenne, mais appartient à la même famille que le hourrite, attesté à la fin du IIIe et au IIe millénaire dans l'arc montagneux qui borde, au nord, la Mésopotamie. Beaucoup de ces inscriptions commémoratives ont été gravées dans le roc : il en est ainsi des annales d'Argishti Ier, qui ornent la paroi extérieure de son mausolée à Tushpa, ou de celles de Sarduri II, gravées sur le versant nord du rocher de Van. On a aussi retrouvé de nombreuses dédicaces plus brèves sur des objets tels que des casques, boucliers, vases et autres produits de la métallurgie ourartéenne. Enfin, l'administration utilisa des tablettes d'argile pour y consigner sa comptabilité ; les documents de ce genre ne remontent actuellement pas au-delà du VIIe siècle, les plus importants étant ceux du règne de Rusa II retrouvés à Karmir Blur.

L'archéologie ourartéenne est une discipline récente. Les fouilles qui avaient eu lieu à Van à la fin du XIXe et au début du XXe siècle ne furent pas correctement publiées et c'est seulement dans les années cinquante que les objets ont été sortis des réserves du British Museum. À cette époque, les fouilles soviétiques de Karmir Blur constituèrent une véritable révélation. Depuis, des fouilles turques, anglaises et allemandes, notamment, ont complété nos connaissances. On peut toutefois déplorer qu'une partie importante des produits de l'artisanat ourartéen soit issue de fouilles clandestines.

Une histoire politique brillante

La première mention de l'Ourartou figure dans des textes assyriens du XIIIe siècle, mais ce nom n'avait alors qu'une signification géographique, désignant la région autour du lac de Van. Ni les textes ni l'archéologie ne nous renseignent sur la gestation de l'État, qui apparaît au milieu du IXe siècle. Dès le départ, la dette des Ourartéens à l'égard de leurs voisins assyriens est claire : les inscriptions du premier roi connu, Sarduri Ier (environ 830-820 av. J.-C.) sont un plagiat de celles du roi néo-assyrien Assurnazirpal (883-859). Sarduri Ier fonda la capitale, Tushpa (actuellement Van Kalesi), sur la rive orientale du lac de Van, à plus de 1 600 mètres d'altitude. La dépendance culturelle des Ourartéens diminua sous les règnes de Ishpuini (environ 820-790 av. J.-C.) et Menua (environ 790-775 av. J.-C.) qui mirent en place les fondations de l'Empire ourartéen. Les frontières se déplacèrent en direction de l'Araxes, du cours supérieur de l'Euphrate et des rives du lac d'Urmia. Menua fut un bâtisseur prodigieux : ses soixante-dix inscriptions relatives à la construction de temples, magasins et forteresses dépassent en nombre celles de tous les autres rois ourartéens. Il profita de l'affaiblissement temporaire de la monarchie assyrienne pour étendre ses territoires vers le sud : les sources assyriennes indiquent que six campagnes furent menées entre 781 et 774 contre l'Ourartou, la plupart dirigées par le général en chef Shamshi-ilu.

La suite du VIIIe siècle vit se succéder trois rois : Argishti Ier (environ 770-750), Sarduri II (environ 750-720) et Rusa Ier (environ 720-713). Les deux premiers ont laissé des annales célébrant leurs campagnes militaires annuelles, qui furent surtout dirigées vers le nord, dans le territoire de l'actuelle République d'Arménie. L'Assyrie sortit de sa phase de repli avec Tiglat-phalasar III (744-727), qui remporta une victoire sur l'Ourartou et ses alliés syriens en 743 et se vanta d'avoir marché sur la capitale, Tushpa. Mais c'est Sargon II (721-705) qui fut le champion de la lutte contre l'Ourartou. Elle culmina avec la fameuse « huitième campagne » de 714, dont on possède le récit détaillé dans une lettre adressée par le roi au dieu Assur, actuellement conservée au Louvre. Sargon y expose comment, après avoir remporté une bataille sur Rusa, il envahit une partie du territoire ourartéen ; il y légitime son pillage de certains lieux saints comme le temple du dieu Haldi de Musasir. Ce texte nous offre également une description très remarquable des paysages et des objets ourartéens qui furent pillés, et dont on trouve des reproductions sur les bas-reliefs du palais de Khorsabad.

La victoire de Sargon ne fut pas fatale à l'Ourartou, mais constitua un tournant dans l'histoire de ce royaume ; des rapports d'espions à la solde du souverain assyrien mentionnent des révoltes qui eurent alors lieu à l'intérieur du pays et la défaite que les Cimmériens infligèrent aux forces ourartéennes. Les inscriptions ourartéennes devinrent dès lors moins nombreuses, ce qui constitue habituellement un signe de déclin. L'Ourartou n'avait cependant pas dit son dernier mot. Argishti II reprit les conquêtes et Rusa II, contemporain du roi assyrien Asarhaddon (680-669), bâtit d'impressionnantes forteresses à Toprakkale près de Van, Karmir Blur et Bastam, sites qui sont aujourd'hui nos principales sources de connaissance de la culture matérielle des Ourartéens. Durant le VIIe siècle, leur coexistence avec les Assyriens semble avoir été plus pacifique que précédemment : sans doute chacun avait-il compris qu'une confrontation serait nuisible à tous.

La fin de l'Ourartou reste obscure. Pratiquement tous les sites montrent des signes clairs de destructions brutales, mais les responsables en demeurent inconnus et leur chronologie incertaine (fin VIIe ou début VIe siècle).

La mise en valeur d'un territoire compartimenté

Un des traits les plus remarquables de la civilisation ourartéenne tient dans la mise en valeur du territoire progressivement conquis. Les points stratégiques furent systématiquement pourvus de forteresses, qui devaient tout à la fois tenir militairement la région alentour et en permettre la mise en valeur agricole. Elles se caractérisent par la présence de grands entrepôts et les inscriptions commémorant la construction de magasins citent des capacités de stockage considérables.

Les travaux d'adduction d'eau suscitèrent même l'admiration de leurs ennemis assyriens. En témoigne encore aujourd'hui le « canal de Semiramis », qui conduit jusqu'à la capitale les eaux d'une source captée à une cinquantaine de kilomètres. L'Ourartou était essentiellement une région de montagnes et les zones où l'on pouvait pratiquer l'agriculture étaient au nombre d'une vingtaine, intensivement exploitées grâce à l'irrigation. L'élevage constituait cependant une des ressources les plus importantes ; les chevaux étaient alors particulièrement prisés, en raison de leur rôle dans les combats.

Une culture matérielle remarquable

L'architecture ourartéenne a produit des réalisations remarquables. Elles ont été en particulier révélées par les fouilles d'Arin Berd et de Karmir Blur, deux sites voisins à une soixantaine de kilomètres au sud-ouest du lac Sevan, au nord de l'Araxes. Arin Berd recèle les ruines de l'antique Erebuni, fondée par Argishti Ier ; la forteresse abritait deux palais, dont l'un englobait un temple aux murs couverts de peintures. Karmir Blur a révélé les vestiges de l'antique Teishebaïni, qui fut fondée par Rusa II au VIIe siècle ; la citadelle couvrait quatre hectares et le palais ne comportait pas moins de cent cinquante salles au rez-de-chaussée, qui avaient essentiellement une fonction économique – ateliers ou entrepôts ; leur contenu a entièrement brûlé lors de l'incendie qui mit fin à la ville.

L'étude des ruines peut être complétée par quelques témoignages iconographiques. Ainsi, une plaque en bronze a livré la représentation d'un bâtiment comportant trois rangées de fenêtres superposées, surmontées de créneaux, ce qui permet de mieux comprendre les plans des palais exhumés : les fonctions résidentielles se trouvaient aux étages.

Les Ourartéens ont su mettre à profit la topographie de leur pays : de nombreux rochers ont été creusés en installations troglodytes, la façade étant sculptée de manière sobre mais élégante : les tombes royales de Van en offrent les meilleurs exemples.

La présence de nombreux minerais a donné naissance à une métallurgie d'une extraordinaire qualité. Certaines de ses réalisations sont perdues, comme les statues en ronde bosse, dont l'existence est connue par l'inventaire des pillages du roi assyrien Sargon. Mais un écho peut en être trouvé dans des statuettes assez nombreuses, qui sont hélas surtout issues de fouilles clandestines – lesquelles ont alimenté le marché des antiquités en nombreux objets provenant vraisemblablement de nécropoles. Par ailleurs, on a retrouvé des éléments de mobilier en bronze, comme ceux du trône monumental de Toprakkale. Enfin, de nombreuses armes richement décorées au repoussé ont été exhumées : boucliers, casques, carquois… L'art ourartéen semble avoir privilégié les motifs animaliers et les décorations florales, sans rechercher la narration comme l'art assyrien de la même époque.

Une religion inscrite dans le sol

La religion des Ourartéens a laissé de nombreuses traces encore visibles aujourd'hui. La forme typique des sanctuaires était ce qu'on désigne comme des temples-tours, à savoir des constructions de plan carré, de douze à quatorze mètres de côté, aux angles renforcés, ne comportant qu'une seule pièce. L'élévation, en briques crues, n'a nulle part été conservée, au contraire du soubassement en pierres ; celui-ci, épais de trois mètres vingt à trois mètres quatre-vingts, permet de comprendre qu'on a affaire à des constructions en hauteur, ce que nous indique également le terme susi, « tour », qui désigne ces sanctuaires. L'un des mieux connus est celui d'Altin-tépé, près d'Erzincan en Turquie, sur la route d'Erzerum à Sivas, dont les murs étaient couverts de fresques. On y a retrouvé de nombreuses armes, manifestement offertes en ex-voto : lances, flèches, masses d'armes, casques, boucliers ; elles devaient être accrochées aux murs extérieurs du temple, comme le montre la représentation du sanctuaire de Musasir qui ornait le palais de Sargon à Khorsabad.

Les inscriptions du sanctuaire rupestre de Meher Kapesi près de Van nous ont par ailleurs livré le calendrier des sacrifices et la liste complète des dieux du panthéon ourartéen, dont la tête de file était un dieu guerrier nommé Haldi.

Perspectives

Nos connaissances sur l'Ourartou, État aussi puissant qu'éphémère, sont encore limitées ; les fouilles ont jusqu'à présent surtout porté sur des forteresses royales et l'habitat reste presque inconnu. Il faut espérer que les recherches en cours, en particulier en Turquie à Anzaf (juste au nord de Van) et Ayanis (sur la rive orientale du lac de Van), tiendront leurs promesses…

Dominique Charpin
Avril 2001
 
Bibliographie
L'Art antique du Moyen-Orient L'Art antique du Moyen-Orient
Sous la direction de Pierre Amiet
Citadelles & Mazenod, Paris, 1977

Atlas de la Mésopotamie et du Proche-Orient ancien Atlas de la Mésopotamie et du Proche-Orient ancien
Michael Roaf
Brépols, Paris, 1996

Les civilisations des hauts plateaux : l’Urartu Les civilisations des hauts plateaux : l’Urartu
M. Salvini
B. Holtzmann

L’art de l’Antiquité. Tome 2. L’Egypte et le Proche-Orient L’art de l’Antiquité. Tome 2. L’Egypte et le Proche-Orient
Sous la direction de François Baratte et de Bernard Holtzmann
Manuels d'histoire de l'art
Gallimard, Paris, 1997

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