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L'Italie au siècle de Dante et de Giotto
Elisabeth Crouzet-Pavan
Professeur d’histoire du Moyen Âge à l’université Paris IV-Sorbonne
Il y a une vraie difficulté à vouloir écrire une histoire de l'Italie au XIIIe siècle. Non seulement parce que l'Italie n'existe pas alors, puisque, on le sait, l'unité italienne s'est faite durant le XIXe siècle. Mais, plutôt parce que cette histoire semble comme infiniment se diviser, se fragmenter. Bien sûr, il existe une réalité physique italienne et une image de cette réalité, relativement précise depuis l'Antiquité, affirmée grâce aux progrès de la connaissance géographique et de la représentation cartographique dans l'Italie du XIIIe siècle. D'un territoire modelé par la géographie mais également par l'histoire, une conscience se manifeste. Comme elle se manifeste encore dans les sources littéraires du temps. Utilisant la référence italienne, celles-ci se rapportent moins à la réalité politique et quotidienne qu'à une culture, une tradition. Sans doute désignent-elles de cette manière un espace plus culturel que matériel, caractérisé, à les suivre, par une civilisation. Sans qu'il y ait lieu de s'en étonner, cet attachement à l'« Italie » est particulièrement notable chez les exilés, volontaires ou involontaires, tous ceux nombreux qui vivent loin de leur pays ou en ont été, un temps, chassés et pour lesquels le terme « Italie », ou plutôt son imaginaire, a des résonances fortes. Élisabeth Crouzet-Pavan auteur de Enfers et Paradis, L'Italie de Dante et de Giotto (Albin Michel, 2001) nous montre comment, au-delà des divisions qui semblent l'emporter, le XIIIe siècle italien se caractérise par un dynamisme et une vitalité exceptionnels.

Un réseau urbain remarquable

Il suffit de considérer une carte de la péninsule quand s'achève le XIIIe siècle. Quelques grandes frontières politiques, celles du royaume d'Italie, du royaume de Sicile, des États de l'Église ou de la République de Venise organisent l'espace. Mais il n'y a rien là de particulièrement original au regard d'autres situations occidentales. En revanche, la singularité italienne se manifeste au premier regard. Des Alpes à Rome, car le Sud diffère, un réseau urbain étonnant se découvre, une hiérarchie de villes géantes, grandes, moyennes, petites. Au nord, dominent Milan et Venise, avec au moins cent mille habitants, et dans une moindre mesure, Gênes. En outre, dans la plaine du Pô, de la Lombardie à la Vénétie, une abondance de cités peuplées vient accentuer l'impression de richesse et de dynamisme. Il en va de même au centre de la péninsule, en Toscane. Florence ne cesse de croître avec près de cent mille habitants. Suivent Pise et Sienne qui compteraient de quarante à cinquante mille habitants. Lucques et Arezzo viennent ensuite et approchent les vingt mille habitants. Quatre villes occupent l'échelon inférieur. Prato et Pistoia rassemblent un peu plus de dix mille habitants ; Volterra et Cortona sont certainement d'une taille plus réduite. Sept ou huit villes plus modestes forment la base de la pyramide.


Identités et particularismes

En somme, l'urbanisation italienne est exceptionnelle. Mais elle n'est qu'un élément, spectaculaire, au sein d'un exceptionnel système de vie. Chacun de nos centres urbains, quelle que soit sa consistance démographique, s'accroche à ses traditions, à sa mémoire, à son identité. Et cette identité se nourrit d'un terreau culturel que nourrissent des particularismes nombreux. À côté du latin des chancelleries, la dynamique de la langue « vulgaire » est, bien sûr pour l'écrit, déjà enclenchée. N'oublions pas que dès 1225, François d'Assise compose, avec le Cantique de frère Soleil ou des Créatures, le texte fondateur de la littérature religieuse en langue italienne. Mais ce volgare n'a rien d'uniforme. Même si le toscan, servi par Dante qui lui offre en 1305, avec le De vulgari eloquentia, une première « défense et illustration », entame une forte poussée, à Bologne, à Palerme ou à Venise, la langue vulgaire, dans sa forme locale, résiste sans peine. D'une ville à l'autre, d'une communauté à l'autre, les mots et l'accent comme les poids et les mesures changent, la loi se soumet à la rédaction statutaire du lieu, la même monnaie n'est pas dominante. Au marché, sur la façade d'un bâtiment public, ou au siège d'un office administratif, il faut donc conserver ce que vaut la mesure d'un pas, d'un bras, ce qu'est la taille réglementaire d'une brique ou des mesures pour vendre le vin. Cette dimension civique particulière est encore soulignée au quotidien. On ne chôme pas partout les mêmes jours de fêtes. On ne célèbre pas les mêmes saints. Les dévotions locales, la trame de l'histoire ancienne ou plus récente ordonnent le cours des jours et créent autant de temps forts. Au gré du voyage dans l'Italie, le temps a ainsi pour une part la couleur du lieu.

Ainsi prennent vie et force les diversités italiennes. Et elles dépassent en intensité les diversités d'un monde médiéval que l'on aime à décrire pourtant dans ses divisions et ses étroits compartiments de vie.


L'espace italien hors de la péninsule

Une autre donnée vient enfin compliquer l'étude. L'espace italien, ou plutôt l'espace des Italiens, n'est pas enfermé dans la seule péninsule. Animée d'un mouvement puissant, l'histoire se projette hors du cadre géographique qui est le sien. Bateaux vénitiens et génois, d'une mer à l'autre, transportent en effet les épices, le blé ou le sel tandis que les banques toscanes prêtent de l'argent aux rois. Assurément, d'autres que les Pisans ou les Siennois commercent et s'enrichissent. Reste que c'est bien de l'Italie et de ses ports qu'est tôt venue la reprise des trafics. Reste qu'a été mis en place un quasi-monopole italien sur les transports maritimes méditerranéens. De surcroît, force est de reconnaître des caractères exceptionnels à la présence des Italiens hors de la péninsule. À l'échelle du monde connu, ou presque, une véritable ubiquité s'observe. Où sont les Génois, les Pisans, les Florentins, les Vénitiens, sédentaires installés dans des comptoirs ou marchands itinérants ? En Crimée et à Constantinople, en Grèce et en Égypte, en Asie Mineure ou en Albanie, en Espagne comme en Afrique du Nord, à Bruges et à Londres. Tandis que les Vénitiens Polo avancent sur les routes de l'Extrême Orient ou que des changeurs de Plaisance opèrent aux foires de Troyes ou de Provins, des Lombards d'Asti ou d'ailleurs tissent leur réseau d'intérêts dans les vallées savoyardes à moins qu'ils ne s'installent dans les petites cités de la Flandre française. Et tous ces hommes qui bougent disent l'ouverture du milieu italien et ses liens à un monde plus vaste.


Un paysage rural aménagé

Tel peut donc être le constat de départ. Mais sitôt s'impose un deuxième caractère original de l'Italie du temps. Cette histoire, riche de ses fragmentations, a aussi multiplié les traces et demeure visible dans les paysages et dans les documents. Traces dans les paysages et ce sont les milliers de créations de bourgs francs qui modifient irréductiblement les structures du peuplement ou bien les routes ou le réseau des canaux. Cet espace de la campagne, du contado,dont la ville considérait qu'il lui revenait de le conquérir et de le dominer fut en effet durant ces décennies aménagé et soumis. Les routes, les ponts ne permettaient pas seulement les échanges locaux et les trafics à distance, la circulation et le décloisonnement, la dynamique du peuplement. Les voies principales,jalonnées par les hospices, les sites d'étape et les forteresses favorisaient le contrôle, l'intégration. De la Vénétie à la Toscane, du Piémont à la Romagne, une véritable « politique » systématiquement menée par les communes donna vie à un réseau routier, dès lors continûment entretenu. Dans le même temps, d'autres infrastructures, celles du contrôle des eaux, digues, canaux de drainage, canaux d'irrigation, plus spectaculaires encore, transformèrent le paysage dans la plaine du Pô par exemple. Le XIIIe siècle a donc déposé des traces accusées et durables sur le paysage rural.


Des villes en pleine transformation

Or, en milieu urbain, ces traces se manifestent peut-être avec une plus grande clarté. La ville fut un bien meilleur conservatoire encore. Des Alpes à Rome, les espaces urbains italiens offrent à l'examen une gamme, étonnamment riche et variée, d'interventions édilitaires et de réalisations monumentales. Il y a comme une véritable filmographie de ce qu'a pu être l'action de l'autorité publique. La construction des nouvelles enceintes vient ainsi ponctuer une phase d'expansion urbaine et de ponction démographique sur les campagnes qui fut formidable et continue. C'est une interminable liste, où figurerait la quasi-totalité des cités de l'Italie du Nord et du Centre, qu'il faudrait ici citer. Ou encore, des aménagements hydrauliques améliorent les infrastructures productives mais aussi l'hygiène et la beauté. Des opérations de grande envergure sont décidées à Gênes, à Sienne, à Orvieto, à Viterbe ou à Pérouse. Dans cette ville, l'aqueduc long de quatre mille pas, soutenu par une centaine d'arches, réalisé à grands frais par quelques-uns des plus grands ingénieurs du temps, conduit les eaux jusqu'au centre urbain où elles affluent dans la très monumentale fontaine de la Piazza Grande. Tout un programme iconographique est en outre élaboré pour servir à l'ornementation de cette Fontana Maggiore.

Les chantiers à Venise, à Florence, à Bologne ou dans des centres urbains plus modestes mais riches aussi d'habitants, d'activités et d'un décor urbain, se succèdent donc, plus nombreux encore entre 1280 et 1330. La gamme des travaux accomplis est extrêmement vaste. Il est toutefois un secteur où cette politique urbaine prend corps avec une particulière vigueur. L'urbanisme communal, prioritairement, s'attache à conquérir et à aménager les espaces publics. Partout, au cœur de centres qui étaient densément bâtis et investis par les maisons et les tours des grands lignages aristocratiques, on confisque, on exproprie, on démolit. Des espaces sont dégagés, des places, vite rayonnantes, sont créées, vite agrandies, mieux desservies par un réseau de rues élargies, puis dallées, et des palais publics sont construits, plus vastes, plus imposants, plus ornés à mesure que le régime politique évolue et que la commune se consolide. Aujourd'hui encore, de Milan à Pistoia, de Vérone à Crémone, Sienne ou Spolète, les paysages urbains témoignent de ce temps de transformation intense.


Une violence omniprésente

On en arrive ainsi à comprendre la cohérence et l'identité de cette histoire de l'Italie du XIIIe siècle. De tous les vers de Dante, celui où il pleure sur « la serve Italie », « auberge de douleur », « nef sans nocher dans la tempête », sont sans doute les plus connus. Car l'espace italien n'est pas seulement fragmenté. Il est livré, de manière quasi continue, aux conflits. Au long du XIIIe siècle, s'affrontèrent ici les grands systèmes politiques du temps, l'Empire, la Papauté, la monarchie française. Mais pas seulement. L'histoire ne se résume pas aux entreprises de Frédéric II, « le dernier empereur », roi d'Italie, roi de Sicile, aux excommunications que fulminent contre lui les papes avant que viennent les interventions des Angevins dans le Sud italien. Les violences s'enchaînent, partout et à toutes les échelles. Communes contre communes, Guelfes contre Gibelins, faction contre faction, Blancs contre Noirs, familles contre familles… La haine flambe, les affrontements reprennent malgré les trêves, malgré les implorations de paix, processions et prédications des frères mendiants dont les couvents se multiplient dans toutes les villes du temps. La violence est omniprésente et ses effets sont lourds. Il n'empêche que la prospérité est souvent réelle, même si elle n'est bien sûr pas diffuse de manière uniforme dans l'espace italien et dans le prisme social. Il n'empêche qu'un puissant mouvement, synonyme souvent d'invention, emporte cette histoire. Il faut alors comprendre et admettre que, si cette société était une société du conflit, elle sut aussi trouver des solutions ingénieuses pour, vaille que vaille, vivre et fonctionner dans le conflit.


Une admirable fécondité intellectuelle et artistique

Un moment de création continuée, par lequel l'Italie se distinguerait du reste de l'Europe médiévale, paraît en effet avoir opéré durant ces décennies. Il ne s'agit pas d'avancer que la péninsule serait un univers à part. Mais l'histoire s'y découvre dans une fécondité remarquable. Pour l'expliquer, il faut bien sûr invoquer la conjoncture économique générale, favorable, et le trend démographique. Dans les dernières décennies du XIIIe siècle culmine un processus de croissance entamé depuis plus de trois siècles. Mais il faut encore évoquer un dynamisme italien : accumulation du capital et richesses longuement dégagées des campagnes, mouvements des bateaux et mobilité des hommes, progrès de la connaissance et évolutions de la pensée…

Cette capacité de création, elle se découvre bien sûr de manière éclatante dans les aspects artistiques. Dès les années 1280-1290, soit un siècle plus tôt qu'ailleurs en Occident, les prémices de ce que les historiens de l'art nomment la Renaissance s'annoncent en Toscane, en Ombrie, en Latium. Une révolution picturale s'amorce. Sous l'action conjointe d'une influence des modèles de l'Antiquité et d'une sensibilité nouvelle aux formes, aux lumières, aux couleurs de la nature, les peintres substituent peu à peu aux formules byzantines jusqu'alors hégémoniques un système figuratif davantage fondé sur la perception visuelle. La fresque surtout s'impose comme moyen d'expression privilégié. Dans les années 1290, les multiples commandes que Giotto reçoit attestent l'éclat de sa renommée. Giotto, à ses contemporains déjà, apparaissait en effet comme celui auquel la peinture, ou plutôt la civilisation figurative, devait un renouvellement radical. S'il possédait, comme le dira Pétrarque, cet « art revenu à la lumière », d'autres toutefois participent à ces bouleversements : Cimabue et sa Crucifixion dramatique avant le Christ souffrant, aux chairs martyrisées, de Giotto encore, Cavallini et ses fresques du Jugement dernier mais aussi Nicolà Pisano ou Arnolfo di Cambio, puisque, dans ces évolutions du langage formel, la part des sculpteurs est capitale. Mais l'invention agit aussi dans le monde des affaires, progrès de l'industrie lainière et « invention de l'invention » en matière de trafics, de change, de banque avec les lettres de change ou les compagnies financières. Mais elle se manifeste également au cœur du politique grâce à un vigoureux processus institutionnel et à l'élaboration d'un savoir juridique, administratif, technique.

Quand commence le XIVe siècle, en dépit des violences et malgré quelques premiers signaux économiques alarmants, dans tant de mutations, beaucoup de voix illustres identifient donc les signes d'un mieux être général et d'une civilisationplus raffinée, la naissance d'un nouvel âge.

Elisabeth Crouzet-Pavan
Mai 2002
 
Bibliographie
Enfers et paradis. L'Italie de Dante et de Giotto Enfers et paradis. L'Italie de Dante et de Giotto
Élisabeth Crouzet-Pavan
Albin Michel, Paris, 2001

Giotto Giotto
Francesca Flores d' Arcais
Actes Sud, Arles, 2001

"Sopra le acque salse" : espaces, pouvoirs et société à Venise, à la fin du Moyen Âge "Sopra le acque salse" : espaces, pouvoirs et société à Venise, à la fin du Moyen Âge
Élisabeth Crouzet-Pavan
École Française de Rome
De Boccard, Paris, 1991

La mort lente de Torcello. Histoire d'une cité disparue La mort lente de Torcello. Histoire d'une cité disparue
Élisabeth Crouzet-Pavan
Fayard, Paris, 1995

Venise : Une invention de la ville (XIIIe-XVe siècle) Venise : Une invention de la ville (XIIIe-XVe siècle)
Élisabeth Crouzet-Pavan
Champ Vallon, 1998

Venise triomphante : les horizons d'un mythe Venise triomphante : les horizons d'un mythe
Élisabeth Crouzet-Pavan
Albin Michel, Paris, 1999

La Divine Comédie La Divine Comédie
Dante - traduction par Jacqueline Risset
poche [Ed. bilingue]
Flammarion, Paris, 1997

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