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L'Ethiopie est un pays chrétien : tel était le postulat généralement admis depuis longtemps par une majorité de personnes en Europe, idée largement relayée par les autorités du négus lui-même, au moins jusqu'à la révolution de 1974. Une telle affirmation occultait totalement les populations de confession musulmane habitant en Ethiopie. Il faut rappeler que la présence de l'islam en Ethiopie fut longtemps – et le reste pour une large part – un sujet de controverse. Dans un pays où l'autorité publique était largement liée à l'autorité religieuse, fallait-il dire que le négus, chrétien par définition, régnait aussi sur une population musulmane, qui, du coup, n'avait que peu de droits? La chose évolua bien sûr lors de la révolution qui a vu l'abdication du dernier négus, Hailé Sélassié Ier, en 1974. Néanmoins, le pays a dû souvent jouer avec les relations parfois tendues entre chrétiens et musulmans. L'identité des deux communautés se nourrit d'une histoire commune souvent houleuse, qui les a vues s'affronter de nombreuses fois, mais également coexister pacifiquement.



Le royaume chrétien d'Aksoum face à l'islam


Aux VIe et VIIe siècles, le royaume chrétien d'Aksoum étendait son autorité sur les bords de la mer Rouge. Ce royaume mena même des expéditions en Arabie méridionale. En 524, le roi d'Aksoum, Caleb, entreprit une attaque contre le Royaume himyarite au Yémen dont le roi, Du Nuwas, converti au judaïsme, persécutait les chrétiens présents sur son territoire. Au VIIe siècle, près de cent ans avant l'avènement de l'islam, les Ethiopiens auraient même lancé leurs troupes à l'attaque de La Mecque, à l'aide d'éléphants. Le Coran conserva la mémoire de cet épisode sous le nom de « l'année des éléphants ». Les relations entre l'Arabie et l'Ethiopie étaient, à cette époque, très étroites. Les côtes de la corne de l'Afrique sur la mer Rouge attirèrent des migrants venus de l'Arabie et facilitèrent ainsi le commerce avec ces régions et, notamment, avec La Mecque. Le port du royaume d'Aksoum, Adoulis – à quelques kilomètres au sud de l'actuel port de Massaoua, en actuelle Erythrée – constituait le principal point de commerce dans la région et contrôlait l'accès de la mer Rouge et celui de l'océan Indien. Ainsi, à l'époque de l'apparition de l'islam, Aksoum représentait une entité politique extrêmement importante.
Au début de sa prédication, Mahomet prit la décision d'envoyer quelques Mecquois en Ethiopie afin de les protéger de l'aristocratie de La Mecque alors très hostile à la nouvelle religion. La tradition éthiopienne raconte que l'hospitalité du roi d'Aksoum, Armah, eu pour conséquence de protéger le royaume des invasions musulmanes des VIIe et VIIIe siècles. Mais il est clair que le développement de l'islam en Arabie méridionale annonça le déclin d'Aksoum, laquelle perdit ses prérogatives commerciales.
Si l'islam se développa dans la corne de l'Afrique et sur les côtes, sa pénétration dans la région des hauts plateaux éthiopiens fut quasiment nulle durant cette période. Le déclin d'Aksoum déplaça le centre de gravité de l'Ethiopie chrétienne vers le sud, au centre des hauts plateaux septentrionaux du pays. Des sultanats musulmans se constituèrent au fur et à mesure à l'ouest du royaume chrétien.
Les commerçants musulmans s'installèrent à partir du XIIe siècle dans les frontières du royaume chrétien. Les musulmans contrôlaient les routes commerciales de la corne de l'Afrique vers la mer Rouge. Ainsi, la place des sultanats musulmans dans le commerce de la région obligea les rois chrétiens d'Ethiopie à tolérer la présence des musulmans sur leur territoire.



Deux siècles d'une hégémonie chrétienne souvent contestée


Mais la situation changea au XIIIe siècle. Le négus Yekuno Amlak (1270-1283) renversa l'autorité des rois zagwé au pouvoir depuis une centaine d'années, et établit une nouvelle dynastie qui se réclamait de la lignée de Salomon. Les souverains issus de la dynastie salomonienne furent très hostiles, autant aux musulmans qui vivaient sur leur territoire qu'aux sultanats présents à leurs frontières. Yekuno Amlak commença à persécuter les musulmans présents sur le territoire éthiopien, mais c'est à son successeur, Yagbé'a Seyon (1284-1293) que nous devons les premières offensives chrétiennes contre les émirats musulmans voisins. Il s'assura le contrôle des provinces d'Ifat à l'ouest et du Hadya au sud. S'imposer dans ces régions était primordial pour le commerce. Le royaume d'Ifat contrôlait la route allant au port de Zeila, principale ouverture sur la mer Rouge, et celui du Hadya était un centre important du trafic d'esclaves. Le royaume chrétien leur imposa des traités qui les obligeaient à leur payer un tribut.
Au XIVe siècle se développa le royaume d'Adal et Mora. Situé au nord-ouest du royaume chrétien, ce royaume dominait les régions allant de la côte de la mer Rouge aux plateaux d'Harar. Les autres royaumes musulmans, dont l'Ifat, étaient toujours remuants face à l'autorité chrétienne. Ainsi, le souverain éthiopien Amba Seyon (1314-1344) se lança dans une politique de conquête importante. Il soumit l'Adal, l'Ifat et les provinces du Nord du pays, sur la côte de la mer Rouge. Il annexa également de nombreux territoires païens. Mais les membres de l'aristocratie musulmane menèrent une politique de révolte face à l'hégémonie éthiopienne durant tout les XIVe et XVe siècles. Les membres de la dynastie des Walasma, au pouvoir dans le Adal, menèrent les attaques contre les positions éthiopiennes. Le souverain Dawit Ier (1382-1411) mena des expéditions contre le Adal en représailles. Son successeur, Yeshaq (1414-1429) alla jusqu'à raser littéralement la région, brûlant les mosquées et construisant des églises à leur place.
Enfin, c'est Zara Ya'éqob (1434-1468) qui tua le dernier représentant de la dynastie Walasma, âme de la révolte de l'Adal. Le règne de Zara Ya'éqob représenta l'apogée de la suprématie du royaume chrétien sur ses ennemis musulmans. L'empire chrétien imposait son autorité sur l'ensemble des hauts plateaux septentrionaux et sur les plaines allant jusqu'aux côtes de la mer Rouge. Son successeur, Ba'éda Maryam (1468-1478), soumit même la région Afar, au nord-ouest de son royaume, en 1474. Lebna Dengel (1508-1540) envoya de nouveau une expédition contre l'émirat d'Adal qui s'était encore révolté en 1516. C'est à cette occasion que l'émir de l'époque, Mahfuz, fut tué.
Si, en cette fin du XVe siècle, le royaume chrétien tint le haut du pavé, le XVIe siècle lui serait plus funeste. Effectivement, entre les années 1521 et 1577, le pays connut la plus longue lutte contre les musulmans de son histoire, passant très près de l'anéantissement total.



Gragne et le danger musulman


Au début du XVIIIe siècle, le royaume d'Adal eut un nouvel émir, Abu Bakr, qui sut s'imposer comme unique successeur à Mahfuz. En 1521, il replaça sa capitale à Harar, ville sainte de l'islam. Mais son pouvoir fut contesté par un jeune imam, Ahmed Ibn Ibrahim al Ghazi, surnommé Gragne, « le Gaucher ». Ce dernier reprocha au nouvel émir son manque de dévotion. Finalement, l'émir fut tué lors d'un affrontement et Gragne prit le pouvoir. En 1525, le nouvel homme fort d'Harar lança un djihad contre le royaume chrétien d'Ethiopie.
Plus qu'une véritable invasion, les troupes de Gragne lancèrent chaque année des expéditions dévastatrices sur le territoire chrétien. En 1529, quinze mille Ethiopiens trouvèrent la mort dans la bataille de Shembera Kuré. En 1531, après une nouvelle offensive, les troupes musulmanes contrôlèrent la majeure partie du royaume chrétien. La présence de Gragne sur le territoire chrétien fut terrible : les églises furent incendiées et détruites, les livres et les peintures furent brûlés. Les chrétiens furent au bord de l'anéantissement total. Lebna Dengel se résolut à faire appel aux Portugais, mais avant que ces derniers pussent arriver en Ethiopie, il devait mourir au Godjam en 1540. Le nouveau négus, Gelawdéwos (1540-1559), accueillit en 1541 le corps expéditionnaire portugais arrivé de Goa, commandé par Cristovao da Gama, fils du célèbre navigateur. La même année, une bataille opposant les troupes éthio-portugaises et celles de Gragne se solda par une défaite cuisante pour l'imam d'Harar. Ce dernier sollicita à son tour de l'aide à l'étranger et obtint le soutien des Turcs présents au sud du Yémen, à Zebib. Mais cela ne suffit pas et Gragne fut tué en 1543, ce qui provoqua la déroute des troupes musulmanes.
Si l'existence même du royaume chrétien d'Ethiopie fut sauvée, le danger musulman n'était pas écarté. En 1557, la ville de Massoua fut occupée par les Turcs. Mais, surtout, Gelawdéwos fut tué par les troupes de Nur al Din, le successeur de Gragne, en 1559. Il faut attendre le règne de Sarsa Dengel (1563-1597) pour que les chrétiens missent fin aux menaces musulmanes. Il gagna en 1577 une importante victoire contre l'émirat d'Adal et, en 1578, il fut victorieux des Turcs.
Au début du XVIIe siècle, les musulmans n'étaient plus un danger pour le royaume chrétien d'Ethiopie, mais les routes commerciales restaient aux mains des musulmans.



Cohabitation, migrations, conversions


Avec les invasions de Gragne, de nombreux musulmans s'installèrent en Ethiopie. Dans la ville de Gondar, capitale du royaume à partir du règne de Fasiladas (1632-1667), il y avait un quartier musulman très important. Il en était ainsi dans de nombreuses régions du royaume, notamment au nord, en Endarta, et à l'ouest, au Wollo. En 1668, le négus Yohannès Ier (1667-1681) défendit aux musulmans d'habiter avec les chrétiens, et cette ordonnance fut renouvelée en 1678. Cela montre bien que les musulmans étaient nombreux à s'être installés en Ethiopie. Ce type d'ordonnance fut caractéristique de la condition des musulmans dans un pays où le christianisme était la religion de son roi.
A partir du XVIe siècle, les populations oromo, venues du Sud, émigrèrent vers le royaume. Ils s'installèrent petit à petit au sud et à l'ouest de l'Ethiopie et commencèrent même à s'implanter dans les régions frontalières telles que le Wollo ou le Choa. Au XVIIIe siècle, de nombreux Oromo se convertirent à l'islam, d'autres au christianisme. Aussi, la région du Wollo, à l'ouest, connut une population musulmane pour moitié.
L'aristocratie oromo, convertie au christianisme, s'implanta dans les rouages de l'administration du royaume. Certains se virent octroyer des fonctions importantes. Il y eut de nombreux mariages entre les aristocrates chrétiens et eux. L'épouse du négus Iyasu II (1730-1755) était une oromo. Leur fils, le négus Iyoas (1755-1769), ne parlait d'ailleurs que l'oromigna, langue des Oromos, et non la langue de l'Etat éthiopien, l'amharique.
A la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle, les membres de la dynastie des Yedju, venus du Wollo et convertis de fraîche date au christianisme, imposèrent leur volonté à la cour du négus au point que le ras Ali II, à partir de 1831, bénéficia de la faiblesse du pouvoir central pour s'imposer comme l'homme fort du royaume, se voulant le « protecteur » d'un négus au pouvoir fantoche. Ali II passait pour avoir favorisé les musulmans présents dans le pays, et la population, le clergé chrétien en tête, lui était hostile.
La prise de pouvoir par Téwodros II (1855-1868) changea la condition des musulmans présents dans le royaume. Proposant une « restauration » de l'autorité du négus et de la foi chrétienne, Téwodros II fut très hostile aux musulmans, mais ne put pas s'attaquer aux Etats musulmans présents à ses frontières.



Expansionnisme et rupture d'équilibre


Yohannès IV (1872-1889) s'attaqua aux musulmans à l'intérieur et à l'extérieur de son territoire. Il s'opposa aux ambitions égyptiennes dans la corne de l'Afrique. Les Egyptiens enlevèrent Massoua aux Turcs en 1864, mais, surtout, ils devinrent maîtres d'Harar en 1875. Le Khédive égyptien envoya un corps expéditionnaire qui fut massacré par Yohannès IV dans la bataille de Gudda-Guddi le 17 novembre 1875. Une nouvelle armée égyptienne fut mise en déroute par les Ethiopiens en 1871. Suite à cela, en 1880, Yohannès IV promulgua une ordonnance qui obligeait tous ceux qui professaient l'islam à quitter son royaume. Le quartier de Gondar fut déserté. Beaucoup émigrèrent. Mais ces mesures ne durèrent pas longtemps. L'Ethiopie incorpora en son territoire de nombreux musulmans, non pas par migration de ces derniers, mais par une politique expansionniste du royaume chrétien.
Ménélik II (1889-1913) augmenta considérablement la taille de son royaume. Il conquit les territoires situés au sud, annexant les petits royaumes oromos qui étaient restés indépendants, et les régions de l'Ouest, incorporant ainsi Harar en 1887. L'Ethiopie se trouva alors avec une forte population musulmane. L'héritier désigné par Ménélik lui-même, Lidje Iyasu (1913-1916), se montra favorable aux musulmans. Il apporta son soutien aux soldats du Mad Mullah, en Somalie, qui s'étaient engagés au début du XXe siècle dans une lutte acharnée contre les Anglais présents dans la région. Mais ses relations avec les musulmans du pays montèrent contre lui l'aristocratie chrétienne et la population. Il se fit accuser d'être converti à l'islam et, ainsi, de vouloir offrir le pays aux musulmans. Il finit par être excommunié par l'Eglise éthiopienne et destitué en 1916.
Hailé Sélassié Ier, couronné en 1930 après le règne de l'impératrice Zawditu (1916-1930), n'améliora pas le statut des musulmans du pays, malgré une politique d'apaisement symbolique. En Erythrée, rattachée à l'Ethiopie en 1952, des groupes de maquisards musulmans se lancèrent dans une lutte indépendantiste contre la politique brutale de l'Etat chrétien. En 1974, quelques mois avant la destitution d'Hailé Sélassié, le 20 avril 1974, les musulmans du pays organisèrent une grande manifestation à Addis Abeba pour réclamer l'égalité complète avec les chrétiens. En décembre de la même année, le nouveau régime décréta que le jour d'Id al-Ada, la grande fête musulmane, serait dorénavant un jour chômé dans tout le pays. Il fut également décidé la séparation de l'Eglise et de l'Etat, mettant ainsi fin aux statuts spécifiques à chaque confession. Néanmoins, le nouveau régime s'appuya toujours sur les chrétiens. Lorsque les troupes somaliennes entrèrent sur le territoire éthiopien en 1977, le gouvernement n'hésita pas à comparer l'invasion à celle de Gragne afin de galvaniser ses troupes.



Un prudent statu quo


Aujourd'hui, les musulmans et les chrétiens ont les mêmes droits en Ethiopie. Mais la répartition géographique des deux confessions n'a que peu changé. Les régions qui étaient majoritairement chrétiennes ou musulmanes le sont restées. Il y a eu peu de mélange. Les mariages mixtes restent très exceptionnels. Les deux communautés se côtoient principalement dans les grandes villes, notamment à Addis Abeba, mais, dans les campagnes, elles restent fortement séparées.
De plus, il semble assez clair que la plupart des membres de la classe dirigeante se recrutent au sein de la communauté chrétienne. Le poids de l'Eglise éthiopienne reste très important. Mais le statu quo est de mise. L'estimation généralement admise de la part respective de chaque communauté dans la population totale est révélatrice. Ces estimations font état de 40 % de chrétiens, 40 % de musulmans et 20 % de religions traditionnelles. Ces chiffres, loin d'être aberrants, montrent toutefois la volonté politique de ne fâcher personne. Cela n'empêche pas chaque confession de s'estimer majoritaire par rapport à l'autre.
Stéphane Ancel
Juillet 2003
 
Bibliographie
L'Islam en Éthiopie des origines au XVIe siècle L'Islam en Éthiopie des origines au XVIe siècle
Joseph Cuoq
Nouvelles éditions latines, Paris, 1988

Une géographie politique de l'Ethiopie. Le poids de l'État Une géographie politique de l'Ethiopie. Le poids de l'État
Jean Gallais
Economica, Paris, 1989

La grande Ethiopie, une utopie africaine. Ethiopie ou Oromie, l'intégration des hautes terres du Sud. La grande Ethiopie, une utopie africaine. Ethiopie ou Oromie, l'intégration des hautes terres du Sud.
Alain Gascon
CNRS éditions, Paris, 1998

Abyssinie Abyssinie
Ignazio Guidi
In Encyclopédie de l'islam, Tome I, pp. 121-123
Brill, Paris-Leyde, 1913

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