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L'Irlande, des origines à la christianisation
Jean Guiffan
Chargé d’enseignement à l’université de Nantes
Tardivement peuplée, puis touchée par le phénomène architectural mégalithique de l'Europe occidentale au Néolithique, l'Irlande s'est progressivement celtisée au cours de l'âge des métaux. Jean Guiffan nous explique comment l'Irlande, épargnée par les invasions romaines puis germaniques, a pu développer une civilisation originale jusqu'à sa conversion au christianisme, vers le milieu du Ve siècle.


L'Irlande préhistorique 

L'arrivée des premiers hommes en Irlande ne remonte pas au-delà du Mésolithique : c'est aux environs de 8000 avant J.-C. que de petits groupes humains venus d'Écosse s'installèrent dans le nord-est de l'île, sur les rives du lough Neagh et de la Bann où l'on a retrouvé quelques silex taillés. Vivant de chasse et de cueillette, ils se répandirent vers l'ouest et le sud du pays.

De nouvelles vagues d'arrivants, vers 4000 avant notre ère, s'amalgamèrent aux premiers occupants. Ces populations néolithiques étaient des agriculteurs et des éleveurs comme le montrent les fouilles des abords du lough Gur dans le comté de Limerick ou des Céide Fields, dans le nord du Mayo. Ce sont elles qui érigèrent en Irlande plus d'un millier de dolmens, d'allées couvertes et d'impressionnants tumulus comme Newgrange et Knowth, dans la vallée de la Boyne.

De l'âge du bronze, qui commence dans l'île vers 2000 avant J.-C., datent les nombreux cromlechs comme le Drombeg Stone Circle dans le comté de Cork et les premiers sites défensifs, parfois utilisés jusqu'au haut Moyen-Âge : d'une part, les ring forts, grandes forteresses circulaires en pierre comme le Grianan of Aileach dans le Donegal ou le Dun Aenghus dans les îles d'Aran ; d'autre part les crannogs, petites cités lacustres fortifiées. On y fabriquait de magnifiques objets en cuivre et en or que l'on peut admirer aujourd'hui au National Museum de Dublin.


L'émergence de l'Irlande celtique 

Depuis plus d'un siècle, archéologues, historiens et linguistes se querellent sur la date et les modalités de l'implantation des Celtes dans les îles Britanniques, ceux établis en Irlande appartenant à la branche gaélique ou goidélique, distincte linguistiquement du rameau brittonique (cf. tableau).

S'appuyant sur la tradition littéraire irlandaise qui fait état d'invasions successives de l'île par différents peuples dont les derniers, les « fils de Mil », seraient les ancêtres des Gaëls, les historiens ont longtemps pensé que des vagues régulières d'immigrants celtiques avaient fini par supplanter les populations autochtones au cours du premier millénaire avant notre ère. Mais les archéologues ne croient plus guère aujourd'hui à l'existence de migrations massives venues du continent ou de l'île voisine. Ils pensent plutôt qu'il y a eu une lente celtisation du substrat indigène néolithique avec l'arrivée de petits groupes proto-celtiques ou celtiques imposant progressivement leur langue et leur civilisation.

Selon certains chercheurs, cette celtisation pourrait même remonter jusqu'aux dernières années du IIIe millénaire av. J.-C., les nouveaux arrivants faisant d'ailleurs de nombreux emprunts culturels aux populations antérieures. Il est significatif qu'il n'y ait pas de rupture sensible entre l'art mégalithique et l'art des Celtes comme le soulignent les motifs géométriques – lignes brisées, spirales et le fameux triskèle – qui décorent de nombreux menhirs en Irlande. Produit d'une synthèse avec des civilisations pré-celtiques, la civilisation gaélique, épargnée par les invasions romaines et germaniques, tardivement touchée par le christianisme, va ainsi pendant plusieurs siècles être le dernier témoignage d'une culture celtique originale.


La société gaélique

Avant sa christianisation, au Ve siècle de notre ère, l'Irlande gaélique avait une organisation sociale, politique et religieuse fondée sur les trois fonctions spécialisées du monde indo-européen : sacerdotale, guerrière et productrice. Dans une société entièrement rurale, familiale et tribale, la classe sacerdotale des druides, comprenant également des poètes ou filid et des devins ou faith, tenait le rôle prépondérant. Leurs pouvoirs magiques en faisaient les interlocuteurs privilégiés des dieux du panthéon celtique – Lug, Dagda, Ogme, Nuada, Brigit –, mais leur fonction n'était pas seulement religieuse. Sages, érudits, « initiés » autant que grands prêtres, ils étaient les détenteurs des connaissances des ancêtres et les gardiens de la tradition, dans une civilisation où tout se transmettait oralement. Ce n'est que vers le IVe siècle après J.-C. que les Gaëls se dotèrent d'une écriture faite de traits perpendiculaires ou obliques plus ou moins longs tracés de part et d'autre d'une ligne de base. Cet alphabet dit « oghamique », comprenant vingt lettres ou nombres gravés sur des stèles en pierre, ne fut guère utilisé que pour de courtes inscriptions funéraires ou commerciales et disparut au IXe siècle, supplanté par l'alphabet latin. L'abondante et riche littérature celtique, transmise oralement de génération en génération, ne fut enregistrée par les moines irlandais qu'à partir du VIe siècle, mais les plus anciens manuscrits parvenus jusqu'à nous datent seulement de la fin du XIe siècle.

Très structurée et hiérarchisée, la société gaélique comprenait les familles royales, les nobles – chefs de guerre – et leur clientèle, les hommes libres et les non libres. Contrairement au système des castes en Inde, il était possible de changer de condition par le savoir-faire manuel ou intellectuel, ce dont bénéficiaient notamment les « gens d'art » ou aes dana, comme les orfèvres. Les occupations agricoles et pastorales constituaient les activités du plus grand nombre. Villes et monnaie étaient inconnues : on vivait dans de petits villages fortifiés ou raths qui se composaient de huttes en bois ou en torchis recouvertes de chaume.

La cellule de base était le clan ou fine, famille au sens large du terme s'étendant sur cinq générations. La femme celte avait un statut identique à celui de l'homme : elle pouvait avoir des biens, exercer une profession et être astreinte à des obligations militaires. Trait caractéristique de la civilisation gaélique : il existait une coutume, le fosterage, selon laquelle un enfant – jusqu'à quatorze ans pour les filles et dix-sept pour les garçons – pouvait être élevé dans une autre famille afin d'y apprendre un métier. Cette coutume s'est maintenue jusqu'à la fin du XVIIIe siècle : Daniel O'Connell lui-même fut élevé de cette manière.

Au plan de l'organisation politique, l'Irlande était morcelée en une bonne centaine de petits royaumes ou tuatha ayant à leur tête un roitelet ou ri élu, révocable et soumis à de nombreux interdits magico-religieux. Ils se regroupaient en cinq provinces, quatre correspondant aux points cardinaux – Ulster, Connaught, Leinster et Munster –, la cinquième au centre, Midhe (Meath), étant formée d'une partie de chacune des quatre autres. Le titre de « haut-roi » ou ard-ri, que la tradition attribue pour la première fois à « Conn aux cent batailles », au IIe siècle apr. J.-C., ne semble pas en fait antérieur au VIIIe siècle, cette dignité étant d'ailleurs beaucoup plus théorique que de portée réelle.

Au plan du droit, les Irlandais étaient régis par les lois des Brehons, des juristes ambulants qui transmettaient par voie orale, de génération en génération, des codes précis qui ne seront transcrits sur parchemin pour la première fois qu'au VIIe siècle de notre ère. Ces lois coutumières sont restées en vigueur, dans certaines régions de l'Irlande jusqu'au début du XVIIe siècle. Mais, le plus souvent, les Gaëls préféraient régler leurs conflits juridiques par des coups de main comme l'enlèvement de bétail, des combats singuliers ou de véritables guerres, comme le rapporte la tradition littéraire avec les exploits légendaires du héros ulstérien Cuchulainn ou des Fianna, sortes de guerriers mercenaires…

En définitive, c'est bien l'institution druidique qui constitua pendant des siècles le ciment de l'Irlande gaélique, une unité religieuse et culturelle à défaut d'être politique. La conversion rapide et totale de la classe sacerdotale au christianisme n'entraîna cependant pas la mort de la civilisation gaélique : héritiers directs des druides, les moines irlandais, par leurs écrits, sauvèrent même de l'oubli une importante littérature orale, étrangère à la culture gréco-latine. Dépossédée de sa religion druidique, l'Irlande garda ses structures politiques et sociales, sa langue, ses traditions artistiques jusqu'aux invasions scandinaves du IXe siècle et même jusqu'à la conquête anglo-normande du XIIe siècle. 


 

                                                 LES LANGUES CELTIQUES

 

                                                           Ancien celtique

 



                        Brittonique                                                                Gaélique

 



Breton           Gallois          Cornique*                                 Gaélique       Gaélique            Mannois

                                                                                   d'Irlande      d'Écosse          ou Manx**

 

 

* parlé en Cornouailles jusqu'au XVIIIe siècle

** parlé dans l'île de Man jusqu'au début du XXe siècle

 


  

 

 

Jean Guiffan
Novembre 2002
 
Bibliographie
Les Celtes Les Celtes
Hervé Abalain
Armeline, Crozon, 2001

Les royaumes celtiques (chapitre sur le christianisme celtique et sa littérature, pp 187-237) Les royaumes celtiques (chapitre sur le christianisme celtique et sa littérature, pp 187-237)
M. Dillon, N.K. Chadwick, C.J. Guyonvarc’h et F. Le Roux
Armeline, Crozon, 2001

Toute l'histoire des pays celtiques Toute l'histoire des pays celtiques

Édition Skol Vreizh, 1998

Les Celtes : Histoire et dictionnaire. Des origines à la romanisation et au christianisme Les Celtes : Histoire et dictionnaire. Des origines à la romanisation et au christianisme
Venceslas Kruta
Robert Laffont, Paris, 2000

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