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L'île de Pâques est-elle l'île aux bêtises ?
Michel Orliac
Chercheur au CNRS

Ce sont très probablement les Polynésiens qui peuplèrent l'île de Pâques. Leur parfaite science maritime leur permettait de traverser la partie du Pacifique qui les en séparait. Pourtant, de l'Amérique à l'Égypte, on a prêté pour terre d'origine aux Pascuans à peu près toutes les parties émergées ou immergées du globe. Michel Orliac passe en revue ces thèses fantaisistes : autant de saynètes mises en scène avec humour où vous rencontrerez des Révérends naufragés, un fameux navigateur norvégien, des savants « officiels », mais aussi quelques doux illuminés...


Tout simplement l'audace d'un peuple


Ce prodige du colossal dans un univers minuscule, chez des hommes dénués de tout, voilà tout le mystère de l'île de Pâques : l'un, commun à toute la Polynésie et à toutes les îles en général, vient de la présence des hommes : comment, d'où et quand sont-ils venus ? L'autre, plus particulier à l'île de Pâques, concerne le transport des énormes statues, mystère né de l'absence apparente de moyens de transport et de levage : lorsque les premiers Européens découvrirent l'île et son imposante statuaire, il n'y avait pas un tronc d'arbre en vue pour construire un train de roulement, pas un levier à l'horizon pour arracher du sol les géants de pierre.


Il faisait peu de doute, pour les explorateurs du XVIIIe siècle, que les Pascuans appartenaient au grand peuple des navigateurs polynésiens. James Cook, accompagné par Iti Iti, un jeune homme de Bora Bora, – une des îles de la Société, en Polynésie française – en fut assuré lorsque ce dernier entra en conversation avec les indigènes. Datant de deux siècles, ces conceptions très simples et très raisonnables, sont celles qui prévalent aujourd'hui.


Toutefois, à partir du début du XIXe siècle, des théories différentes et parfois assez étonnantes furent proposées : elles faisaient venir les Polynésiens de tous les points du monde, parfois de plusieurs lieux à la fois, ou bien ils apparaissaient sur place et leur continent se dérobait sous leurs pieds. Ils vinrent même construire nos cités lacustres ! Notre siècle verra se réactiver ces théories bancales, qui prendront un goût de fantastique, entre théosophie et charlatanisme, mêlant parfois avec facilité des considérations réalistes à l'action des forces telluriques, électromagnétiques, psychiques, avec comme apothéose, le débarquement des extraterrestres.


Le naufrage du Révérend


Un jour des années 1820, le Révérend William Ellis de la société missionnaire de Londres, le révérend Orsmond et leurs familles traversaient en pirogue à balancier le petit port de Fare à Huahine. Leur pirogue, heurtée par une autre petite embarcation, coula instantanément ; la frayeur fut grande, mais le naufrage sans conséquence. Cependant, il n'est pas impossible qu'une des premières théories sur l'origine américaine des Polynésiens soit née de ce petit drame. Effrayé par cet accident, Ellis perdit toute confiance dans les conditions de sécurité offerte par les bateaux locaux. Il déclarait ainsi : « L'origine des habitants du Pacifique est recouverte d'un grand mystère, mais les probabilités sont certainement plus fortes en faveur de leur parenté avec les tribus malaises habitant les îles asiatiques. Mais si telle est leur origine, les moyens par lesquels ils seraient arrivés jusqu'aux régions lointaines et isolées qu'ils occupent actuellement, restent inexplicables. Par ailleurs, il est facile de s'imaginer comment ils auraient pu arriver de l'Est. Les vents auraient favorisé leur traversée et l'état rudimentaire de la civilisation dans laquelle ils se trouvaient, aurait ressemblé davantage à la condition des aborigènes américains qu'à celle des Asiatiques. »


Contre toute attente, et sans aucun autre argument, les Polynésiens, ces constructeurs nautiques talentueux, ces conquérants émérites du Pacifique, furent dès lors considérés par certains comme des fétus de paille, soumis au gré des vents et des courants. Et l'on en arriva à ce paradoxe extraordinaire de faire peupler la Polynésie par des Amérindiens ne possédant que les rudiments de la science nautique. Toutefois, en 1846, Hale, anthropologue de l'expédition d'Exploration des États-Unis dans le Pacifique (1838-1842) dirigée par Wilkes, réfuta cette théorie grâce à des arguments linguistiques. En 1866, Armand de Quatrefages, anthropologue français, en ajoutera d'autres : caractéristiques physiques des populations, données tirées des mœurs et des coutumes. Actuellement, l'origine américaine éventuelle ne laisse pas indifférents les Mormons, souvent un peu réticents devant l'archéologie ; ils publièrent en effet, en 1963, une étude sur les possibilités d'une colonisation de la Polynésie par les anciens Américains ; cette étude basée sur des données scientifiques visait à démontrer l'antiquité de la « Mormon diffusion ». Il y a maintenant plus de cinquante ans que Thor Heyerdhal a ressorti ces vieilleries et très courageusement joué au bouchon sur toutes les mers du monde pour prouver la réalité de la poussée d'Archimède. Ses théories archéologiques, essentiellement basées sur des rapprochements superficiels et ponctuels, ne sont apparemment pas à la mesure de sa vie aventureuse.


Vestige d'un continent perdu ?


Jean Sébastien César Dumont d'Urville devait lui aussi manifester quelques réticences vis-à-vis des capacités nautiques des Océaniens. Curieusement, c'est l'unité du peuple polynésien qui lui fit proposer en 1841 l'existence d'un ancien continent dont seul émergerait encore le sommet des montagnes. L'expansion de ce grand peuple se serait donc effectuée à pied sec. Il est vrai que la connaissance de la géologie et des fonds marins du Pacifique était encore loin d'être parfaite, et que les théories de Charles Darwin sur la formation des îles du Grand Océan étaient encore ignorées : le voyage du Beagle prit fin en 1836 et les observations géologiques de Darwin ne furent publiées qu'en 1844. L'idée de d'Urville liée à celle d'une origine américaine des Maoris actuels, a été également défendue par William Colenso en Nouvelle-Zélande, entre 1860 et 1880.


Les Anciens avaient placé dans l'Atlantique, à l'ouest de Gibraltar, une prodigieuse Atlantide ; il faudra donc que disparaisse un continent dans le Pacifique ; ce sera la Lémurie des naturalistes et le continent Mu de nos modernes mythographes. L'île de Pâques, cristal de toutes les sécrétions fantastiques, reconnue implicitement comme lieu de haute culture, va se retrouver, plus que toute autre île du Pacifique, au centre de ce rêve effondré. En 1899, Pierre Loti, grâce à la force de ses évocations poétiques, va activer le mystère de cette île où, « des routes dallées, comme étaient les voies romaines, descendent se perdre dans l'Océan ».


« Par ailleurs, l'île semble bien petite en proportion de cette zone considérable, occupée par les monuments et les idoles. Était-ce donc une île sacrée, où l'on venait de loin pour des cérémonies religieuses, à l'époque très ancienne de la splendeur des Polynésiens, quand les rois des archipels avaient encore des pirogues de guerre capables d'affronter les tempêtes du bien ce pays est-il un lambeau de quelque continent submergé jadis comme celui des Atlantes ? » Est-ce bien utile de préciser que les voies dallées qui s'enfoncent sous la mer sont des coulées de lave dont la surface, craquelée lors du refroidissement de la roche puis régularisée par l'érosion, ressemble aux pierres jointives d'un dallage ?


De la Genèse et du Déluge


Une théorie qui ne connaît plus de succès est celle de l'origine autochtone des Polynésiens. Au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, tout le monde n'avait pas admis les théories évolutionnistes et il existait un courant qui admettait plusieurs centres de création : les Germaniques Hochstetter et Schirren en 1856, Joseph Brulfert en 1872 et enfin Pierre-Adolphe Lesson, médecin naturaliste et compagnon de d'Urville, qui, niant l'origine malaise ou américaine des Polynésiens, situait un autre Eden dans l'île du Sud, en Nouvelle-Zélande, qui aurait donné naissance aux Polynésiens. Peu lui importait alors que les hommes, les rats et les chiens qu'ils avaient introduits, et les roussettes – des chauves-souris –, fussent les seuls mammifères sur cette île.


Les missionnaires du début du XIXe siècle, ignorant l'histoire comparée des religions et le structuralisme, furent troublés par l'identité des mythes de création des Polynésiens avec ceux qu'ils transportaient eux-mêmes : l'analogie s'étendait également au Déluge ! William Ellis s'émerveille : « L'un de leurs récits de la création, celui où il est dit que Taaroa fabriqua le premier homme avec de la terre ou du sable et la narration très détaillée qu'ils font du déluge, s'ils ne prouvent pas, comme certains l'ont pensé, en se basant sur de nombreuses analogies de coutumes et de langages, qu'on puisse en déduire que les Polynésiens ont une origine hébraïque, démontrent que dans leur pays d'origine, on connaissait les principaux faits concernant l'histoire rapportée de la Bible des premiers âges de l'Humanité. » En 1881, Gerald Massey croit trouver des affinités linguistiques et mythologiques entre les Égyptiens et les Polynésiens, aussi n'hésite-t-il pas à en déduire l'origine africaine des Maoris, tandis que Francis Dart Fenton, ancien juge d'un tribunal indigène en Nouvelle-Zélande, conclut en 1885 que leurs ancêtres « marchèrent avec Abraham, et formèrent une branche de la migration Cashite vers l'Arabie su Sud, puis progressèrent à l'est vers les Indes, Sumatra et Java et ensuite peuplèrent le Pacifique ».


Aryens, Égyptiens, Vikings ou Bédouins ?


Stephenson Percy Smith cherche en 1919 à étayer une origine indienne, c'est-à-dire aryenne, des Polynésiens. Quant à W. J. Perry (1923), professeur à l'université de Manchester, il voit en Égypte l'origine de la civilisation qui se répand, à travers la Polynésie et jusqu'en Amérique centrale, au moyen des chercheurs de perles et autres trésors censés conserver la force vitale ; il ne fut pas ménagé par les critiques. Encore plus fort, le Norvégien C. Sund, en 1919, transforme l'île de Pâques en comptoir égyptien : pyramides, forteresses hautes de vingt-quatre mètres, trois cents tablettes hiéroglyphiques, verre, terre cuite, briques... Ces contacts plus qu'hypothétiques avec l'Ancien Monde et les grandes civilisations ont permis à Guillaume de Hevesy, en 1932, d'effectuer des rapprochements entre les écritures de Mohenjo Daro et de Harrapa, dans le Moyen Indus, et les « hiéroglyphes » de l'île de Pâques. La plus récente des théories de peuplement – oh, très partiel – par les Européens, est celle de la caravelle perdue de Langdon ; elle a été précédée par le professeur Jean Poirier, qui eut la naïveté en 1959, d'émettre « l'hypothèse de migrations nordiques arrivées [en Polynésie] par l'Amérique, avec l'expansion viking ». Que les Bédouins, bien connus pour leur vaisseau du désert, soient arrivés en Polynésie, soit. Mais pourquoi pas l'inverse ? Personne n'a osé ? Mais si ! À en croire Karl Tauber (1930 et 1932), les Océaniens se seraient répandus depuis l'Australie en Asie et jusqu'en Europe ; ses arguments linguistiques et anthropologiques montrent leur passage sur les côtes du Pacifique il y a 7 000 ans, leur pénétration en Méditerranée et l'édification de nos cités lacustres !


Comme il a été dit, Pierre Loti, par son talent, a servi plus que tout autre la cause des « mystères » de l'île de Pâques ; dans le court journal qu'il tenait à bord de La Flore en 1872, on ne compte pas moins de treize fois les vocables : étrange, mystère, fantastique, extraordinaire et dans la version plus sophistiquée qu'il publia en 1899, quinze fois dont deux fois le terme « ésotérique ».


Les hypothèses énumérées ci-dessus émanaient en général d'auteurs manifestant une certaine retenue intellectuelle, détenteurs pour la plupart de la « science officielle » ; elles étaient le fruit de leur époque et, à ce titre, ont brillé d'un éclat plus ou moins vif au firmament des idées.


Un fonds inépuisable pour la « science-fiction »


Depuis une cinquantaine d'années, des esprits différents, parfois passables rédacteurs, ont conquis un public vers lequel les efforts de communication du monde scientifique ont été et sont encore, de toute évidence, insuffisants ; c'est ainsi qu'ont émergé des œuvres qui ne se prétendaient pas de pure fiction, destinées à pallier les carences d'une démarche matérialiste jugée inaccessible ou inadéquate.


Les auteurs de ces fantaisies ignorent souvent tout du contexte polynésien : leur bréviaire a pour chapitre Glozet, les Templiers, les Pyramides, Baalbeck, Nazca, Pétra... L'île de Pâques n'est qu'un prétexte de plus pour contourner la « science officielle » et pour faire donner toute une artillerie d'ondes, connues ou inconnues des physiciens : ondes telluriques, ondes psychiques, forces électromagnétiques, radioactivité ; pour livrer l'estocade finale, les cosmonautes débarquent, venus remplacer nos dieux défaillants et nous montrer que nous, pauvres humains, ne sommes pas grand-chose.


Quant aux Polynésiens, dans tout cela... Ces hommes qui achevèrent la conquête des points les plus inaccessibles de la planète, autrefois méconnus dans ce qui était pourtant leur science majeure, la navigation, ils perdent aussi la fierté de leur génie de bâtisseurs, d'écologistes, d'hommes comme les autres sur la terre, qui ont chacun leurs talents.


L'île de Pâques a capté à elle seule toutes ces ondes pessimistes, émises par Charroux, von Däniken et Mazière. Robert Charroux (1970) plante le décor intellectuel : « Devant ces mystères, l'homme curieux mais honnête s'interroge en vain, hoche la tête et s'il veut essayer de comprendre, alors il est obligé de se hasarder dans des hypothèses fantastiques qui, dans l'avenir, deviendraient peut-être les fondements d'une nouvelle histoire du monde ancien. »


« Cette tradition, pensons-nous, comme partout ailleurs dans le monde est fondée sur un fait très ancien : la venue d'hommes à grandes connaissances scientifiques, descendus du ciel, c'est-à-dire débarqués... disons d'engins volants. »


Erich von Däniken s'interroge, en 1969 : « Qui donc a pu tailler de tels blocs de pierre à même la montagne, puis les transporter – sans rouleau – à plusieurs kilomètres de distance ? Qui a pu leur donner forme, les polir, les ériger ? Et comment leur a-t-on mis sur la tête ces chapeaux de dix tonnes ? » Et il répond... « Selon la tradition orale, des hommes volants auraient atterri sur l'île il y a longtemps et auraient montré aux habitants comment on fait du feu. »


Enfin Francis Mazière fait la synthèse de tout ce qui a été dit : à l'écouter, les Polynésiens viennent du monde entier ; Métraux a raison, Heyerdhal n'a pas tort ; il y ajoute une humanité prédiluvienne dont le concept nous attire plutôt vers les flammes de l'inquisition que vers un futur cosmique ; dans un discours souvent logique, il introduit régulièrement, comme les scènes érotiques dans un film de série B, des passages vraisemblablement « ésotériques » où finit bien par pointer, mais très furtivement, l'aile d'un petit homme vert.


Pour chasser ces créatures venues d'ailleurs, j'invoquerai mon aku aku ; il se nomme Alfred Métraux : « Le miracle de l'île de Pâques réside dans cette audace qui a poussé les habitants d'une petite île, dénuée de ressources, à dresser sur l'horizon du Pacifique des monuments dignes d'un grand peuple. »

Michel Orliac
Janvier 2009
 
Bibliographie
L'île de Pâques L'île de Pâques
Alfred Métraux
Gallimard, Paris, Nouvelle édition 1980

Les Derniers Secrets de l'Île de Pâques : des dieux regardent les étoiles Les Derniers Secrets de l'Île de Pâques : des dieux regardent les étoiles
Michel et Catherine Orliac
Découvertes
Gallimard, Paris, 1988
Nouvelle édition 2004
Mémoire de pierre, mémoire d'homme. Tradition et archéologie en Océanie. Hommage à Jose Granger Mémoire de pierre, mémoire d'homme. Tradition et archéologie en Océanie. Hommage à Jose Granger
Michel et Catherine Orliac
PUF, Paris, 1996

Bois sculptés de l'île de Pâques Bois sculptés de l'île de Pâques
Michel et Catherine Orliac
Arts témoins
Parenthèse, Marseille, 1995

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