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L'hellénisation de l'Asie Mineure
Jacques des Courtils
Professeur d’archéologie à l’université de Bordeaux
Directeur des fouilles de Xanthos-Létôon

L'arrivée de la civilisation grecque en Asie Mineure – la partie ouest de la Turquie actuelle – est un des phénomènes les plus passionnants mais aussi les plus difficiles à cerner de l'histoire de l'Antiquité, car les faits culturels laissent moins de traces que les guerres et les séismes ! Il s'agit donc de tenter d'expliquer comment des régions peuplées de civilisations indigènes, elles-mêmes très mal connues, ont progressivement reçu une culture nouvelle et comment les populations appartenant à ces deux ensembles se sont mélangées au cours du temps : une civilisation a-t-elle été « mangée » par l'autre, ou bien les moins « civilisés » ont-ils réussi à conserver des traits propres, comme les Gaulois sous l'occupation romaine ? Telles sont les questions auxquelles répond pour nous Jacques des Courtils.

Un grand mouvement migratoire en deux étapes

La première étape du phénomène se perd presque dans la nuit des temps : au second millénaire avant J.-C., au temps où les Mycéniens régnaient sur la Grèce et les Hittites sur l'Anatolie, la côte de l'Asie Mineure fut occupée par des populations très mal connues, que les textes hittites rassemblent sous le nom de Lukkas. C'est sur les côtes, en bordure de la mer Égée, que des Grecs venus de Crète mais aussi du continent s'établirent à partir du XIVe siècle, fondant notamment un établissement qui a été retrouvé par les archéologues à côté de la future ville de Milet : un grand mur en appareil « cyclopéen », la présence de quelques tombes « à tholos » et une abondante céramique – exposée au petit musée de Milet –, attestent une présence créto-mycénienne qui vient s'ajouter à de nombreuses découvertes de céramiques dans tout l'angle sud-ouest de la Turquie. Autant d'indices de cette présence qui demeura sans lendemain car elle ne survécut pas à la chute du monde mycénien vers 1200 avant J.-C. : comme tous les pays voisins, Grèce comprise, la côte égéenne retomba alors dans la nuit.

C'est durant cette nuit profonde, qui dura environ quatre siècles, que se dessina la seconde étape, décisive celle-ci, de l'hellénisation de l'Asie Mineure : le grand mouvement migratoire qui amena la civilisation grecque à s'implanter pour trente siècles sur la côte anatolienne ! Bien qu'il ne reste pour ainsi dire aucune trace matérielle de ces événements, on peut essayer de reconstituer le voyage et l'installation de ces petits groupes de Grecs partis, entre 1100 et 900 avant J.-C. environ, de la Grèce proprement dite en bateaux sur la côte anatolienne où ils feront souche… Comment connaissons-nous leur « odyssée » ? Pour la reconstituer, les historiens et les archéologues ont fait appel à des sources variées et parfois inattendues, comme par exemple la linguistique.

On sait en effet que la langue grecque ancienne se subdivisait en plusieurs dialectes régionaux, un peu comme l'ancien français. Ainsi parlait-on le dorien dans le sud de la Grèce (Péloponnèse), l'ionien (ou attique) dans la région d'Athènes, l'éolien plus au nord (Thessalie). Or on constate que la répartition géographique des dialectes était exactement la même sur la côte opposée de la mer Égée : on parlait éolien au nord (en Éolide), ionien au centre (en Ionie) et dorien au sud (en Carie et dans les îles du Sud) – correspondance géographique qui s'explique au mieux si l'on imagine des populations se déplaçant d'ouest en est et venant s'installer de l'autre côté de la mer, en face de leur point de départ.

Cette théorie à base linguistique est largement confirmée par nombre de légendes, dont des bribes nous sont parvenues grâce aux sources antiques. Elles racontaient la fondation des grandes villes grecques d'Asie Mineure en les attribuant à des héros venus de Grèce propre à une époque légendaire, mais que certains récits situent au lendemain de la guerre de Troie, c'est-à-dire dans la période obscure où les historiens pensent que les transferts de population ont eu lieu. La plus connue raconte comment la famille des Néléides, venue d'Athènes, aurait fondé la ville de Milet. Ces légendes sont absolument incontrôlables, puisqu'il n'existe aucun vestige archéologique remontant à l'époque concernée, mais elles n'en constituent pas moins un tout cohérent qui inspire largement confiance. On doit aussi tenir compte de deux remarques : d'une part les groupes d'hommes en question étaient certainement très réduits – quelques dizaines peut-être pour chaque fondation –, d'autre part les institutions politiques de Milet présenteront, plusieurs siècles plus tard, des similitudes remarquables avec celles d'Athènes, ce qui impose l'idée d'une origine commune…

L'hellénisme oriental

Issues de ces événements obscurs, les cités grecques d'Asie Mineure grandirent rapidement et devinrent, pour certaines d'entre elles, des villes majeures, comme Smyrne, Éphèse, Milet et tant d'autres installées « dans la région qui jouit du plus beau ciel et du plus beau climat », comme l'écrivit l'historien Hérodote, lui-même originaire de ces régions, qui ajoutait : « Il n'est pas de pays qui vaille l'Ionie, au nord comme au sud, au levant comme au couchant ».

Nous n'avons aucun moyen de connaître la composition de leur population, mais de nombreux indices et la simple vraisemblance indiquent que les mariages mixtes durent y être assez nombreux, les Grecs épousant des femmes indigènes – car des enfants nés de femmes grecques mais de pères indigènes n'eussent pas été reconnus comme Grecs.

Mais la population grecque installée dans ce pays neuf resta probablement très urbaine : nombre d'indices suggèrent que le territoire agricole était mis en culture par les populations « barbares » soumises, lorsqu'elles n'avaient pas été reléguées à l'écart de la côte. La fertilité légendaire de la côte de l'Asie Mineure fut la base du développement spectaculaire des villes, qui prit un tour particulier en raison de la situation particulière de la région : terre d'Asie, elle était adossée aux civilisations indigènes de l'intérieur, les Lydiens, plus loin les Phrygiens, et à travers eux se trouvait en contact indirect avec les territoires du Moyen-Orient.

Ces particularités expliquent largement le tour spécial que prit la civilisation grecque dans ces contrées. L'intégration de nombreuses influences orientales s'explique par là : entre autres exemples glanés au hasard, on citera le mot « tyran » désignant un type de régime politique précis, le « lydion », vase à parfum dont le nom trahit l'origine lydienne, ou quantité de termes musicaux dont le sens s'est malheureusement perdu.

La religion grecque prit en Asie Mineure des allures étranges : dans la ville d'Aphrodisias, la déesse Aphrodite reçoit un vêtement de prêtresse orientale, et la légende locale lui donne des origines de ce côté-là… À Éphèse, c'est Artémis qui prend un air barbare. Dans la ville d'Aizanoi, un temple sera plus tard élevé à Zeus au-dessus d'une immense salle voûtée qui ne doit rien aux traditions religieuses ou architecturales grecques. Partout se maintiennent des cultes de divinités non grecques, Cybèle notamment, avec son cortège de lions ; et que dire des prêtres d'Attis qui s'émasculaient volontairement au cours de cérémonies sauvages et étranges ? On citera aussi le dieu lunaire Mèn, particulièrement honoré en Pisidie : son sanctuaire a été retrouvé lors de fouilles et fourmille d'inscriptions gravées sur pierre en langue grecque, alors que l'ensemble de son culte est de toute évidence non grec.

Là-bas, tout était aussi plus beau, plus grand, plus riche qu'en Grèce. C'est là, et non dans la « vieille Grèce » que naquit l'architecture ionique, beaucoup plus somptueusement décorée que le style dorique de Grèce ; c'est là que les Grecs se lancèrent dans la construction de temples immenses, tels ceux d'Éphèse ou Samos, plus proches du gigantisme asiatique ou égyptien que de la sage mesure propre à la civilisation grecque.

Le développement intellectuel et artistique de cette région fut exceptionnellement fructueux. La philosophie grecque y fit ses premiers pas avec Thalès, Xénophane ou Héraclite. Les mathématiques y apparurent aussi de façon précoce, avec Thalès encore : de manière symptomatique, on se demande d'ailleurs si ce grand penseur n'était pas un oriental, peut-être un Phénicien, installé à Milet. L'hellénisme prit donc sur cette terre ionienne un tour particulier. Les Athéniens de l'époque fustigeaient d'ailleurs la mollesse du mode de vie de leurs cousins d'Ionie : jalousie devant une réussite plus facile et non moins éclatante que la leur ? Les statues de l'époque archaïque ont souvent le visage nimbé d'un beau sourire que l'on a appelé non sans raison le « sourire ionien »…

Le destin de cet hellénisme

Passées sous l'autorité des Perses au milieu du VIe siècle avant J.-C., les cités grecques d'Asie Mineure continuèrent à se développer tout en payant tribut à leur nouveau maître. Une violente révolte, un demi-siècle plus tard, fut durement matée, au point que la période classique qui vit alors l'apogée d'Athènes fut en Asie Mineure plutôt une période de morne convalescence. La conquête d'Alexandre (334-323), qui annexa au monde grec tout le Moyen-Orient, changea pour longtemps les données géopolitiques : les cités d'Asie Mineure n'étaient plus en marge mais au centre du monde grec et connurent dès lors une prospérité renouvelée dont certaines, comme Pergame, profitèrent avec éclat.

À l'époque romaine, malgré l'installation de marchands et de gouverneurs romains ainsi que de quelques vétérans, les changements ne furent que superficiels, portant notamment sur un urbanisme nouveau « à la romaine » : routes, ponts, aqueducs, thermes et portes triomphales se multiplièrent. Mais les populations restèrent de culture grecque, parfois d'ailleurs seulement de façon superficielle encore : on sait qu'autour du Ier siècle de notre ère, de nombreuses langues indigènes étaient encore en vigueur dans les campagnes : carien, phrygien, lydien, lycaonien, pisidien. Certes, le temps effaça progressivement ces particularismes locaux au profit de la langue grecque et de la diffusion du christianisme qui, aidé par le pouvoir impérial à partir de l'époque de Constantin, semble avoir été définitivement victorieux aux environs du Ve siècle. Nous sommes alors au début de l'époque byzantine qui, sous le nom plus officiel d'Empire romain d'Orient, prolongera la vie de la civilisation grecque antique jusqu'en plein Moyen Âge.

La conquête turque, commencée au XIIe siècle et victorieuse de Constantinople au XVe siècle, ne changea pas complètement la donne : les populations grecques chrétiennes se maintinrent dans toute l'Asie Mineure, en particulier dans des villes comme Constantinople-Istanbul ou Smyrne – aujourd'hui Izmir – qui en comptait des dizaines de milliers. Elles y restèrent jusqu'au lendemain de la première guerre mondiale, lorsque le traité de Lausanne organisa entre la Grèce et la Turquie les échanges de populations (1923-1925) : c'est ainsi que vinrent en Grèce des réfugiés dont les ancêtres étaient peut-être parmi les premiers arrivés trois mille ans plus tôt, à moins qu'ils n'appartinssent aux populations indigènes d'Asie Mineure progressivement hellénisées au cours des siècles…

Jacques des Courtils
Mars 2001
 
Bibliographie
Histoires Histoires
Hérodote
Belles Lettres, Paris, 1997

Grèce d’Asie Grèce d’Asie
Henri Stierlin
Seuil, Paris, 1986

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