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L'Europe avant les Celtes
Venceslas Kruta
Directeur d’études de protohistoire de l’Europe à l’École pratique des hautes études
 
 
 
 

Vers la fin du neuvième millénaire, des groupes de chasseurs à la recherche de gibier, condition de leur survie, s'engagent dans une Europe centrale et septentrionale qui se libère de sa couverture de glaciers. L'introduction de l'agriculture entraîne leur sédentarisation, la colonisation d'espaces jusqu'alors inhabités et le développement de l'activité humaine. Venceslas Kruta nous entraîne à la découverte de ces peuples sans nom qui, avant les Celtes, les Germains ou les Thraces, peuplèrent le nord et le centre de l'Europe.

Fonte des glaces et chasseurs épipaléolithiques

Près de deux mille cinq cents ans nous séparent de la seconde moitié du dernier millénaire avant J.-C., période où débute l'histoire écrite des peuples anciens de l'Europe non-méditerranéenne, dont les plus connus sont les Celtes transalpins, ibériques et insulaires, les Illyriens, les Pannoniens, les Thraces et les Germains. Si l'on veut remonter jusqu'aux racines du peuplement sédentaire, leur nombre doit être multiplié par trois, voire sans doute par quatre. Dès ces temps difficiles, certains de ces groupes firent preuve d'une extraordinaire précocité, anticipant nombre d'inventions généralement associées à la naissance de l'agriculture. Les différents groupes de chasseurs de mammouths d'Europe centrale, qui se réunissaient régulièrement – stimulés probablement par un effet d'émulation et la nécessité de coopérer – dans des lieux choisis pour leur situation stratégique, modelèrent vers 27 000 av. J.-C. les premiers objets d'argile – de petites statuettes de femmes nues, les « Vénus », ou d'animaux –, cuits dans des sortes de fours construits à cet effet. Destinées vraisemblablement à participer à des opérations magiques, ces terres cuites ont livré des empreintes de tissus et même l'émouvant témoignage d'une empreinte digitale. Si l'on ajoute la présence d'objets en pierre polie, on voit que ces chasseurs connaissaient déjà au moins trois des principales techniques que l'on considère généralement comme indissociables de l'apparition de l'agriculture.

Vers la fin du IXe millénaire avant J.-C., deux faits, intimement liés, viennent changer radicalement le paysage européen et les conditions de vie de ses habitants : la fin de la dernière période glaciaire – avec un réchauffement durable qui transforma complètement le climat – et l'invention de l'agriculture au Proche Orient. Le changement climatique libère des énormes glaciers qui recouvraient le centre et le nord de l'Europe et dont les avancées et les retraits avaient modelé le rude paysage. Modifiant progressivement – mais radicalement – la couverture végétale, il entraîne le déplacement du gibier, essentiellement le renne, qui constituait la ressource principale des groupes de chasseurs de la fin des temps glaciaires. La toundra est peu à peu remplacée par un paysage forestier et les groupes épipaléolithiques suivent la migration des rennes vers le nord ou s'adaptent aux nouvelles conditions ; ils diversifient alors leurs moyens de subsistance en se repliant sur les sites les plus favorables à ce type de chasse et à la cueillette : estuaires fluviaux, rivages de lacs, marécages, littoraux marins…

L'introduction de l'agriculture

La culture des céréales et l'élevage de bovidés, ovins, capridés et suidés, sont introduits en Europe à partir du Proche Orient par deux voies principales : la voie maritime – méditerranéenne – et la voie terrestre, danubienne. La première n'entraîne apparemment pas de grands déplacements humains ; il s'agit surtout d'une diffusion des techniques agricoles auprès de populations mésolithiques – vivant jusqu'alors surtout de pêche – par de petits groupes de navigateurs se déplaçant le long des littoraux. C'est à partir des régions côtières que les pratiques agricoles se répandent vers l'intérieur, permettant un important accroissement démographique. Ainsi, au VIe millénaire avant J.-C., la connaissance de l'agriculture atteint les rivages de l'Atlantique où se développent des communautés ; leur nombre, leur degré d'organisation et leur mode de vie – désormais sédentaire – sont clairement attestés par de spectaculaires monuments mégalithiques, les premiers à apparaître sur le sol européen.

Le deuxième courant – danubien – correspond à la progression de générations de descendants de colons venus d'Asie Mineure, probablement vers le milieu du VIIe millénaire avant J.-C. Installés d'abord dans les Balkans, ils remontent lentement le cours du Danube en occupant les terres les plus fertiles – principalement les plateaux recouverts de lœss – jusqu'à atteindre le Bassin parisien vers la fin du VIe millénaire. Sans doute rencontrèrent-ils sur leur chemin des groupes de chasseurs-collecteurs – qu'ils intégrèrent probablement – sans que leur remarquable homogénéité et leur filiation culturelle évidente avec le foyer balkanique initial s'en trouvent modifiées. Rien ne permet de démontrer ou d'infirmer l'hypothèse de certains savants faisant de ces colons la première vague de populations de souche indo-européenne. En aucun cas cependant, ce flux ne peut être considéré comme à l'origine de la diffusion des parlers et de la culture indo-européens dans de vastes régions de l'Europe occidentale et septentrionale ; le phénomène lui est postérieur d'au moins deux millénaires.

Pour mettre en évidence la double origine de ce premier peuplement sédentaire de l'Europe, il faut recourir, en l'absence de témoignages écrits, à un certain nombre de vestiges archéologiques : les longues maisons danubiennes à armature de poteaux plantés que l'on retrouve jusqu'au sud de Paris ; plus encore la terre cuite – réinventée au Proche Orient – qui apparaît le fidèle reflet tant de la vie quotidienne que des croyances collectives. Les formes des poteries ne répondent plus uniquement à des exigences utilitaires ; elles expriment désormais aussi des choix esthétiques. La grande sobriété du décor – réalisé le plus souvent par impression de la coquille du cardium caractéristique du courant maritime – est contrebalancée par des enchaînements de motifs angulaires ou curvilignes, peints ou gravés, d'une ordonnance quelquefois très complexe – la spirale, schéma symbolique de la course du soleil entre les deux solstices, y occupant une place privilégiée. Des colons danubiens modèlent alors également des statuettes de femmes aux attributs sexuels bien marqués – représentations d'une Grande Déesse, la Terre nourricière – destinées à assurer la fécondité des champs et des animaux.

Ainsi, pour la première fois, ces objets de terre cuite confirment l'existence et précisent les contours des deux grands complexes se trouvant à l'origine du peuplement sédentaire de l'Europe : les cultures des premiers agriculteurs méditerranéens et atlantiques d'une part – issues de l'acculturation des populations mésolithiques de ces régions –, les différents faciès de la culture des colons danubiens de souche microasiatique d'autre part. Les premiers correspondent au fort substrat pré-indoeuropéen, dont on peut discerner les traces dans l'Occident européen et dont le dernier résidu pourrait être la langue des Basques. L'appartenance linguistique, même approximative, du second ne peut être raisonnablement déterminée. Autant par son nombre que par son dynamisme, il constitua cependant un apport humain fondamental dans la formation des peuples de l'Europe ancienne.

Par rapport aux cultures danubiennes, notre connaissance des débuts du complexe maritime de la Méditerranée et de l'Atlantique est désavantagée. Les établissements les plus anciens se trouvaient sur les littoraux ; ils furent donc submergés lors de la remontée importante du niveau des mers consécutive à la fonte des glaciers.

Le développement de l'activité humaine

Le développement qui suivit l'introduction de l'agriculture fut rapide et spectaculaire. Aussi bien en Europe centrale qu'occidentale, on voit surgir, dès le Ve millénaire, de grands centres cérémoniels communautaires. Leur orientation reflète clairement le lien avec les connaissances astronomiques essentielles pour suivre le déroulement de l'année solaire et organiser les activités agricoles. Dans le sud-est de l'Europe, là où s'installèrent les premiers agriculteurs, surgissent des agglomérations. Les simples villages, constitués de quelques maisons éparpillées construites un peu au hasard, sont remplacés par des ensembles enclos de bâtiments, regroupés en îlots ordonnés selon un plan régulier, généralement rigoureusement orthogonal. Il n'est certainement pas exagéré de les considérer comme des embryons de sites urbains. Les communautés qui y résident semblent avoir parfois atteint le seuil de l'usage de l'écriture ; leur structure sociale hiérarchisée apparaît clairement dans les nécropoles où figurent, dès le cinquième millénaire, les premiers objets en métal. Il s'agit non seulement d'or – obtenu par orpaillage – mais également de cuivre, extrait des mines locales. Le paysage est modifié, cette fois par l'action de l'homme ; de vastes étendues sont déboisées, pour les besoins d'une agriculture extensive qui répond à l'épuisement rapide des sols par la mise en culture de nouvelles surfaces. De grandes étendues de pâturages favorisent l'élevage qui contribue cependant dès cette époque, surtout lorsqu'il s'agit d'ovins ou capridés, à fragiliser les terres exposées au lavage et à l'érosion. Les variations climatiques, notamment le refroidissement assez significatif qui intervient au Ve millénaire, amplifient probablement les conséquences de l'activité humaine.

Ainsi, le grand élan provoqué par le développement de l'agriculture connaît quelquefois des ralentissements ou même des arrêts assez brutaux, notamment dans les zones les plus sensibles ; aux problèmes environnementaux – déjà ! – viennent s'ajouter les tensions générées par les déséquilibres socio-économiques internes et externes des communautés. Les situations conflictuelles se multiplient et la stabilité des sociétés néolithiques est de plus en plus souvent mise à l'épreuve. Évidemment, les vestiges archéologiques ne permettent pas d'appréhender le détail des événements, ni même souvent l'enchaînement séquentiel précis des changements dans l'espace et dans le temps.

Ceux-ci sont nombreux, importants, touchent différents domaines et deviennent clairement perceptibles vers le début du IIIe millénaire, une période déterminante dans l'histoire des populations de l'Europe ancienne. On assiste alors de nouveau à une forte oscillation climatique, avec un réchauffement de quelques siècles, suivi d'un long refroidissement progressif qui se poursuit pendant environ un millénaire. Dans le domaine de l'économie agricole, l'innovation la plus importante est incontestablement l'introduction de l'araire à traction animale, qui permit de mettre en culture des terres lourdes qui ne pouvaient être travaillées à la houe. Associée aux véhicules à roues, cette force motrice donne la possibilité de transporter de lourdes charges sur de longues distances et accroît considérablement la mobilité de groupes humains qui disposent d'un nouvel animal domestiqué, le cheval. L'élevage connaît dans ces conditions un nouvel essor et il est vraisemblable qu'il devient la ressource principale de certaines communautés.

Les migrations du IIIe millénaire

Tout cela a dû stimuler et favoriser les mouvements de populations qui connaissent pendant le IIIe millénaire une ampleur exceptionnelle. Il ne s'agit plus cette fois de la colonisation d'espaces jusqu'ici pratiquement inhabités, mais de la mainmise sur des territoires qui avaient déjà été occupés, au moins partiellement ; ils disposaient d'espaces et de ressources exploitables grâce aux innovations dont disposaient des groupes. Venus parfois de régions assez lointaines, dotés d'un armement performant, ils faisaient preuve d'une grande mobilité et possédaient une culture collective très structurée qui renforçait leur cohésion et assurait leur prestige auprès des populations indigènes qu'ils rencontraient sur leur chemin. Après avoir quitté les grandes plaines de l'est de l'Europe, les populations connues sous le nom de « complexe à hache de combat » ou « céramique cordée » – considérées généralement comme la principale vague indo-européenne – s'installent dans différentes régions situées entre la Scandinavie et la Suisse. Ils se distinguent par un rite funéraire très strict, distinct selon les sexes, où le défunt est accompagné de l'arme-insigne, la hache en pierre polie – parfois en cuivre – ainsi que de poteries formant un service à boisson. Une partie de ces groupes installés en Europe centrale – connue sous le nom de « complexe du gobelet campaniforme » – poursuivit la progression vers le Couchant et atteint successivement les rivages de l'Atlantique jusqu'au détroit de Gibraltar, les îles Britanniques et la Méditerranée occidentale. Ces habiles métallurgistes, armés de l'arc, jouèrent un rôle essentiel dans la formation des ancêtres directs des peuples historiques de l'Europe centrale et occidentale, plus particulièrement des Celtes.

Le IIIe millénaire constitue bien ainsi le prélude à une histoire du continent européen qui ne sera plus celle de peuples sans nom. C'est alors qu'intervient la fondation d'une ville, enjeu, deux mille ans plus tard d'une guerre qui restera jusqu'à nos jours la plus grande épopée des origines ; il s'agit bien sûr de Troie.

Venceslas Kruta
Mars 2001
 
Bibliographie
The Oxford Illustrated History of Prehistoric Europe The Oxford Illustrated History of Prehistoric Europe
Barry Cunliffe
Oxford University Press

La France d'avant la France. Du Néolithique à l'âge du fer La France d'avant la France. Du Néolithique à l'âge du fer
Jean Guilaine
Hachette, Paris, 1980

L’Europe des origines. La Protohistoire 6000-500 avant J.-C. L’Europe des origines. La Protohistoire 6000-500 avant J.-C.
Venceslas Kruta
L'Univers des formes
Gallimard, Paris, 1992

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