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L'Éthiopie à l'époque de la dynastie salomonienne
Marie-Laure Derat
Directrice de recherche au CNRS

En 1270, le royaume chrétien d'Éthiopie traverse une crise politique. Un homme, Yekouno Amlak, originaire d'une région périphérique du royaume appelée l'Amhara, s'empare du trône et renverse la dynastie des Zagoué, au pouvoir depuis deux siècles environ. Yekouno Amlak (1270-1285) est le fondateur de la dynastie dite salomonienne qui réunifia le royaume sous son autorité et, pour contrôler les routes commerciales, conduisit des guerres récurrentes contre les sultanats musulmans. Marie-Laure Derat retrace pour nous l'histoire de cette dynastie qui affirmait appartenir à la famille – prestigieuse et mythique – née de l'union du roi hébreu Salomon et de la reine de Saba, identifiée à une reine éthiopienne.

L'avènement des Salomoniens : transfert du pouvoir et quête de soutiens

La dynastie Zagoué, détrônée par les Salomoniens, avait établi le cœur de son pouvoir dans une région septentrionale du royaume, le Lasta, notamment autour des églises de Lalibala, fondées par le roi homonyme au tournant des XIIe et XIIIe siècles. Plus au nord, elle exerçait aussi son autorité sur le Tigré, berceau de la civilisation aksoumite et du premier royaume chrétien d'Éthiopie. Lorsque Yekouno Amlak s'empara du pouvoir avec l'aide de quelques troupes, il offrit alors un nouveau destin à l'Amhara, jusqu'alors région périphérique et méridionale du royaume. Par ce coup d'état, il ne se substituait pourtant pas à l'ancien pouvoir. Comme l'atteste la titulature employée par la chancellerie égyptienne dans sa correspondance avec l'Éthiopie, il ne fut d'abord reconnu que comme roi d'Amhara. Quant aux autres provinces du royaume, elles contestaient le nouveau pouvoir. Ainsi, dans la partie nord-est du Tigré, un ancien gouverneur se proclama roi ; il reçut le soutien d'une partie du clergé et en particulier des moines d'une communauté, Dabra Libanos – le mont du Liban – étroitement associée à la dynastie Zagoué.

Afin de consolider son pouvoir, Yekouno Amlak rechercha des appuis du côté de l'Église éthiopienne. Il trouva un soutien indéfectible auprès d'une jeune communauté monastique de l'Amhara, installée sur une île du lac Hayq. Les moines de cette abbaye offrirent au nouveau roi la reconnaissance d'une partie de l'Église. En contrepartie, le roi désigna l'abbé du monastère comme son plus proche conseiller en lui conférant le titre de « gardien des heures », titre qui auparavant était réservé au seul supérieur de Dabra Libanos au Tigré. Il transférait ainsi dans l'Amhara une organisation mise en place au Tigré par les souverains Zagoué. Par la suite, ce « gardien des heures » occupa toujours une place prééminente à la cour, jusqu'à devenir membre d'un conseil de régence au cours du XVe siècle. Dans le même ordre d'idée, Yekouno Amlak voulut marquer symboliquement qu'il était le chef de tout le royaume, en remplacement de l'ancienne dynastie. Pour cela, dans le fief des Zagoué au Lasta, il fit édifier une église, copie conforme d'un sanctuaire construit quelques années plus tôt par ses prédécesseurs.

L'unité, fondement de l'organisation politique du royaume

À la fin de son règne en 1285, Yekouno Amlak était parvenu à maîtriser toutes les provinces anciennement dominées par les Zagoué. L'unité du royaume se trouvait cependant régulièrement menacée. Pour cette raison, si le centre du pouvoir est longtemps resté l'Amhara, les souverains n'y ont pas pour autant installé une capitale fixe. Jusqu'au XVIIe siècle, la cour royale était itinérante, ce qui permettait de contrôler un espace dont la topographie – faite de hauts plateaux avoisinant les trois mille mètres d'altitude et découpés par de larges canyons – favorisait le morcellement. Pendant la saison sèche – d'octobre à mai – le roi et son entourage parcouraient ainsi les régions méridionales de son royaume, percevant au passage l'impôt versé en nature pour nourrir la cour. Avec la saison des pluies – de juin à septembre – les déplacements devenant plus difficiles, la cour se retirait dans l'Amhara et les officiers rejoignaient leurs provinces. Un grand banquet marquait la fin de l'hivernage, le retour à la cour des dignitaires qui, en signe d'allégeance au roi, versaient une contribution pour le festin. Au milieu du XVe siècle, le contrôle royal sur les provinces se renforça encore lorsque le roi Zar'a Ya'eqob, craignant les complots contre son règne, nomma ses propres filles à la tête de chacune d'elles.

Le second risque de division provenait de la famille même du souverain et intervenait en particulier à la mort du roi lorsqu'il fallait désigner son successeur. Une telle crise se produisit à la fin du règne du fils et successeur de Yekouno Amlak, Yagba Tseyon (1285-1294). Ce dernier aurait eu cinq fils auxquels il demanda de régner chacun à leur tour, pendant une année. Lorsque le tour du cinquième arriva, il fit emprisonner tous ses frères afin de conserver le pouvoir. Un conflit de succession royale, dans les premières années du règne de la dynastie salomonienne, serait donc à l'origine de la création d'une prison royale. Au cours du règne de Zar'a Ya'eqob (1434-1468), cette dernière était installée sur une montagne, l'amba Géchen. Tous les frères, oncles et neveux du souverain y furent internés afin de prévenir tout complot, tandis que ses fils étaient éduqués loin de la cour. En certaines occasions, la prison royale servait également de réserve dynastique. Ainsi à la mort d'Eskender (1494-1508), qui n'avait pas eu de fils, les dignitaires du royaume allèrent chercher sur l'amba Géchen son neveu Lebna Dengel (1508-1540) pour le placer sur le trône.

Au-delà de ces facteurs de division, l'unité profonde du royaume reposait sur le christianisme. Le roi d'Éthiopie, à l'image des souverains de l'Ancien Testament, était un roi oint. Ce qui le désignait comme le représentant de Dieu sur terre et le plaçait en quelque sorte au-dessus de l'Église d'Éthiopie et de son chef, le métropolite nommé par le patriarche d'Alexandrie. Une telle conception s'affirma au cours des XIVe et XVe siècles, à la faveur de dissidences au sein de l'Église. En effet, à la fin du XIIIe siècle, un moine du Tigré fonda un mouvement monastique qui prônait l'observance du sabbat le samedi en plus du repos dominical. Sa doctrine remporta un franc succès au Tigré, en dépit de l'opposition du chef de l'Église éthiopienne et du roi qui firent exiler ce moine. Au début du XVe siècle, la répression avait montré ses limites et les menaces d'éclatement du royaume contraignirent les souverains Dawit (1379/80-1412) puis Zar'a Ya'eqob (1434-1468) à accepter que les disciples du moine observent le sabbat, puis à imposer cette observance à l'ensemble du royaume. Les métropolites n'avaient plus qu'à ratifier une telle des chrétiens et comme les tenants de l'orthodoxie du royaume.

Expansion territoriale et intégration des régions conquises

La religion chrétienne était non seulement un vecteur d'unité au sein du royaume, mais aussi un outil d'intégration des régions conquises par les Salomoniens. En effet, peu de temps après leur accession au pouvoir, ceux-ci tournèrent leurs regards vers des terres attractives pour leur fertilité, et leur situation par rapport aux grandes voies commerciales reliant la côte de la mer Rouge au cœur du royaume. L'expansion territoriale du royaume s'est donc opérée en direction du sud et de l'est, vers des régions dominées soit par des royaumes païens, comme le Damot, soit par des sultanats musulmans, comme l'Ifat. La première grande phase de conquête intervint en 1332, sous le règne d'Amda Tseyon (1314-1344). Ses victoires lui permirent non seulement d'étendre son royaume vers le sud, au Choa, mais aussi d'imposer son autorité sur le sultanat d'Ifat, à la tête duquel ils pouvaient nommer un représentant, choisi au sein de la dynastie musulmane régnante. Tandis que l'Ifat, en marque de soumission, versait un tribut au roi chrétien, un système d'alliances matrimoniales tentait de consolider l'ensemble, sans toutefois empêcher des affrontements réguliers lorsque les sultanats voulaient se défaire du joug chrétien.

Ces régions étaient en quelque sorte des régions tampons, protégeant le royaume chrétien. Une partie des terres conquises fut cependant progressivement annexée au royaume chrétien par le biais de la christianisation. Aux XIIIe et XIVe siècles, les Salomoniens laissèrent les moines évangéliser les territoires conquis. Cependant, les communautés monastiques n'étaient pas toujours contrôlées par le pouvoir, qui ne pouvait pas abandonner son autorité à ces seuls représentants parfois en opposition ouverte avec le roi. Afin d'exercer un contrôle plus étroit des régions conquises, les Salomoniens ont donc édifié un réseau d'églises et de monastères royaux, véritables relais de leur pouvoir. On vit donc chaque souverain de la dynastie fonder une ou plusieurs églises – qu'il dotait richement – et auxquelles il attachait un clergé sélectionné. Les régions méridionales et orientales du royaume comme le Choa et l'Ifat reçurent une partie de ces fondations. Les souverains rendaient des visites régulières à ces églises pour lesquelles ils avaient un attachement particulier et qui devinrent des étapes pour la cour itinérante. Les églises royales christianisaient donc l'espace tout en intégrant cet espace au domaine des rois salomoniens.

Les habitants des sultanats musulmans avaient bien compris la fonction de ces établissements. Lorsqu'en 1527, un imam, surnommé Gragn – le gaucher – par les chrétiens, parvint à réunir les forces des sultanats voisins du royaume chrétien pour lancer contre lui une véritable guerre, les premiers objectifs des troupes musulmanes furent les églises royales, les monastères et la prison royale de l'amba Géchen, symboles du pouvoir chrétien. La tactique de Gragn fut payante puisqu'il parvint à mettre en déroute les armées du roi Lebna Dengel (1508-1540) qui n'eut d'autre solution que de se réfugier dans le nord du royaume, abandonnant aux musulmans non seulement les régions conquises par la dynastie mais aussi l'Amhara. Il fallut attendre le règne de Galawdéwos (1540-1559) et l'aide de troupes portugaises menées par Christovao da Gama, fils du célèbre navigateur, pour que les armées chrétiennes repoussent les musulmans.

Les guerres de Gragn, débutées en 1527, marquent une véritable coupure dans l'histoire de la dynastie salomonienne. Certes, les successeurs de Lebna Dengel en sont les héritiers ; au prix de quelques arrangements avec les généalogies, tous les souverains éthiopiens – jusqu'au dernier d'entre eux, le négus Haylé Séllasié (1930-1974) – ont prétendu appartenir à la dynastie salomonienne. Après les guerres de Gragn, le royaume chrétien d'Éthiopie a cependant changé de nature : le roi n'exerce plus son autorité que sur un territoire réduit et il développe de nouveaux centres de pouvoir autour du lac Tana. C'est donc une nouvelle page d'histoire qui s'ouvre au milieu du XVIe siècle.

Marie-Laure Derat
Juin 2002
 
Bibliographie
Les anciens Éthiopiens  Les anciens Éthiopiens 
Francis Anfray
Armand Colin, Paris, 1996

L'Islam en Éthiopie des origines au XVIe siècle L'Islam en Éthiopie des origines au XVIe siècle
Joseph Cuoq
Nouvelles éditions latines, Paris, 1988

La restauration de la dynastie salomonique La restauration de la dynastie salomonique
Marie-Laure Derat
In Histoire du christianisme magazine, n° 9
CLD, mars 2002

30 millions de chrétiens en Éthiopie 30 millions de chrétiens en Éthiopie
Marie-Laure Derat
In L'Histoire n° 266, p. 66-71
juin 2002

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