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L'Espagne de Charles Quint
Joseph Pérez
Professeur émérite à l’université de Bordeaux III
Ancien directeur de la Casa Velázquez

Appelé Charles Quint en tant qu'empereur germanique et Charles Ier comme roi d'Espagne, Charles de Habsbourg (1500-1558) était le petit-fils de Maximilien de Habsbourg et de Marie de Bourgogne par son père Philippe le Beau, et de Ferdinand d'Aragon et d'Isabelle de Castille par sa mère Jeanne la Folle. Héritier de quatre maisons princières – les Pays-Bas et la Franche-Comté (1507) ; la Castille et ses possessions d'Amérique ; l'Aragon et ses dépendances italiennes (1516) ; les États héréditaires des Habsbourg en Allemagne (1519) –, il fut ainsi le personnage politique principal de l'histoire européenne de la première moitié du XVIe siècle. Joseph Pérez nous explique le rôle qu'il tint en Espagne.


Un rôle prépondérant accordé à la Castille

À proprement parler, Charles Quint – de même que Philippe II – n'a jamais été roi d'Espagne, mais roi de Castille, d'Aragon, seigneur de Biscaye, comte de Barcelone… Il est à la tête d'un État qui réunit des peuples de langues, de traditions et d'histoires nationales différentes, chacun conservant son autonomie administrative, et même son économie propre.

La monarchie ainsi entendue comprend les pays de la couronne de Castille – domaines castillans proprement dits et territoires associés, à savoir la Navarre, les Indes – et les pays de la couronne d'Aragon, à savoir les royaumes d'Aragon et de Valence, le principat de Catalogne, les Baléares, la Sicile et le royaume de Naples.

À ce legs des Rois catholiques, Charles Quint ajoute en 1516 l'héritage bourguignon : Flandres et Franche-Comté, et la dignité impériale en 1519.

Dans cet ensemble, la Castille occupe une situation prépondérante. Elle est le pays le plus peuplé, le plus riche et le plus dynamique de la péninsule, mais surtout sa supériorité est éclatante dans le domaine linguistique et culturel : ce que nous appelons l'espagnol, c'est en réalité le castillan qui l'emporte sur les autres langues de la péninsule comme langue de culture.

Cette prépondérance, la Castille la paye cher. C'est elle, en effet, qui fournit l'essentiel des ressources nécessaires à la politique impériale – laquelle, depuis l'avènement de Charles Quint, est de plus en plus dynastique et de moins en moins nationale. Les comuneros qui se révoltent en 1520 craignent que la Castille ne soit entraînée dans une politique qui ne la concerne pas directement. C'est effectivement ce qui se produit : la défense de la chrétienté contre les ennemis de l'intérieur – les protestants – et de l'extérieur – les Turcs – n'intéresse que médiocrement les Castillans.


Vers une moralisation de la colonisation

Entre avril 1519 et août 1521, Hernán Cortés conquiert le Mexique. Entre 1531 et 1535, Pizarro s'empare du Pérou. La conquête de cet empire immense ne coûte rien à Charles Quint, qui permet toute initiative individuelle. L'État se borne à autoriser les expéditions, puis à désigner des fonctionnaires pour administrer les territoires. La conquête a des conséquences presque immédiates : la disparition de deux civilisations originales, celle des Aztèques au Mexique et celle des Incas au Pérou. Elle pose aussi le problème de sa légitimité. La Plata et le Paraguay sont occupés à la même époque. En un siècle, la population du continent américain fond ; au moins les trois quarts des habitants auraient péri. Cette chute dramatique s'explique par le choc microbien et le traumatisme de la conquête. Les Européens introduisent en Amérique des maladies jusque-là inconnues : variole, rougeole, grippe, diphtérie, oreillons… D'autre part, la société traditionnelle est désarticulée et disparaît. Ce n'est guère avant la seconde moitié du XVIIe siècle que s'amorcera la reprise démographique.

Dès le début, des voix se sont élevées en Espagne pour dénoncer les méthodes de colonisation et l'exploitation des Indiens. Le débat reprend sous le règne de Charles Quint. Professeur à Salamanque, Vitoria prononce, en 1539, une leçon dans laquelle il se montre plutôt sceptique sur la justification en droit de l'idée de colonisation. Le dominicain Las Casas juge le système colonial intrinsèquement pervers et se bat pour abolir le travail forcé des Indiens. Ses efforts aboutissent en 1542, quand les Lois nouvelles rappellent l'interdiction de réduire les Indiens en esclavage. La mesure provoque la révolte armée des colons du Pérou. Charles Quint doit faire marche arrière et demande à une commission d'enquête de revoir l'ensemble du dossier en 1550. Ce qu'on appelle la controverse de Valladolid porte sur un problème précis : le droit de colonisation, qui présente à son tour deux aspects : un peuple qui se croit supérieur peut-il imposer sa tutelle à un peuple qu'il juge inférieur ? Les Indiens d'Amérique sont-ils inférieurs aux Européens, à savoir des barbares qu'il conviendrait de civiliser – à l'époque, on disait : évangéliser – pour les amener à un stade supérieur de développement ?

La législation coloniale de l'Espagne a cherché à moraliser la conquête et l'exploitation du Nouveau Monde ; on l'a souvent qualifiée d'hypocrite sous prétexte qu'elle n'a pas vraiment empêché les colons d'exploiter les Indiens. C'est vrai ; du moins a-t-elle le mérite d'exister : Charles Quint s'est interrogé sur les moyens de moraliser la colonisation.


La noblesse et le privilège de la hidalguía

À l'époque de Charles Quint, la noblesse conserve un pouvoir économique et un prestige social considérables. Elle comprend trois catégories : Grands, ducs, comtes, marquis ; chevaliers ; hidalgos.

Tous ont un point commun : ils bénéficient du privilège de hidalguía, c'est-à-dire qu'ils ne payent pas d'impôts directs. Au XVIe siècle, les situations ne sont pourtant pas figées. La richesse est susceptible de conduire à la hidalguía. Mais la fortune à elle seule ne suffit pas ; il faut quelque chose en plus, la considération sociale, laquelle est refusée à certaines professions réputées viles. La diffusion de la hidalguía témoigne du prestige des valeurs aristocratiques et aussi d'une relative mobilité ; la noblesse n'est pas encore une caste fermée et se renouvelle en intégrant sous certaines conditions ceux qui, par leurs fonctions ou leur fortune, occupent une position en vue. Ces circonstances permettent de comprendre la faiblesse de la bourgeoisie et des valeurs qu'elle représente dans l'Espagne du XVIe siècle. Des bourgeois, il en existe bien dans le grand commerce international, par exemple à Burgos, à Medina del Campo ou à Séville, ou encore dans les cités manufacturières telles que Ségovie, Tolède ou Cuenca, mais ils investissent leur fortune dans la terre ou dans la rente, adoptent, dès qu'ils le peuvent, un mode de vie nobiliaire et cherchent à se fondre le plus rapidement possible dans les rangs de la hidalguía.


Le débat sur les armes et les lettres

Charles Quint ne tient pas à associer la haute aristocratie aux responsabilités effectives du pouvoir ; dans les instructions qu'il remet à son fils, le futur Philippe II, en 1543, il écrit : « Aucun Grand ne doit trouver place dans le gouvernement du royaume ». L'empereur s'en tient à la règle établie avant lui : l'histoire politique de la Castille au XVe siècle jusqu'à l'avènement d'Isabelle ayant été marquée par l'affrontement entre lesclans nobiliaires et le pouvoir royal, la préoccupation constante des Rois catholiques a été de mettre l'institution monarchique au-dessus des factions pour éviter que l'une d'elles ne prenne trop d'importance dans l'État. Ainsi la haute noblesse s'est-elle trouvée écartée des affaires.

La querelle des armes et des lettres traverse toute l'histoire sociale de l'Espagne moderne. Il s'agit de savoir à qui l'on doit faire appel pour constituer les cadres de l'État : à ceux qui ont des diplômes ou aux hommes de caractère ? Aux letrados – c'est-à-dire aux diplômés des universités – ou aux gentilshommes ? Aux civils ou aux militaires ? Depuis l'avènement des Rois catholiques, on trouve des letrados dans tous les postes importants, mais leur victoire est loin d'être totale. La monarchie se méfie des Grands, et pourtant elle recrute souvent ses agents parmi les hommes de cape et d'épée, c'est-à-dire ceux qu'on a pris l'habitude de ranger dans les échelons inférieurs de la hiérarchie nobiliaire.


Le catholicisme face à l'évangélisme

En 1478, pour surveiller l'orthodoxie des juifs convertis au catholicisme, les Rois catholiques ont obtenu du pape la création d'une Inquisition d'un type nouveau afin de défendre la foi : toute déviation religieuse est désormais assimilée à un délit. Charles Quint conserve cette institution, qui combat les premières manifestations des inquiétudes religieuses – lesquelles, en Espagne, semblent s'inspirer d'Érasme plus que de Luther. L'évangélisme d'Érasme trouve en effet un accueil particulièrement favorable : sa réputation d'humaniste lui vaut l'estime des milieux universitaires, et ses idées religieuses séduisent par leur ton généralement mesuré. Érasme prône un retour à l'Évangile, à une religion et à un culte intérieurs et, contre Luther, prend la défense du libre arbitre. L'idéal pour lui serait une conciliation irénique sans vainqueurs ni vaincus. Dès 1525, on traduit en espagnol l'Enchiridion, manuel de christianisme en esprit. L'ouvrage suscite l'engouement d'une partie des élites, mais aussi des réactions violentes dans le clergé régulier : Érasme compte à la cour des admirateurs fervents et inconditionnels comme le grand chancelier Mercurino de Gattinara et surtout son secrétaire, Alfonso de Valdés. L'inquisiteur général Alonso Manrique, lui aussi acquis à ses idées, imagine une parade destinée à couper court aux attaques malveillantes : il réunit à Valladolid, au printemps 1527, une commission composée de théologiens et de représentants des ordres religieux et chargée de dire si les œuvres d'Érasme présentent un danger pour la foi. La commission se sépare sans prendre clairement position. Les adversaires d'Érasme cependant ne désarment pas. Après 1532, l'érasmisme espagnol mène une existence souterraine, mais son sillage laisse une marque profonde dans la littérature spirituelle aussi bien que dans la littérature profane du siècle.

Joseph Pérez
Mars 2002
 
Bibliographie
La Révolution des « Comunidades » de Castille (1520-1521) La Révolution des « Comunidades » de Castille (1520-1521)
Joseph Pérez
Féret & Fils, Bordeaux, 1970

L’Espagne du XVIe siècle L’Espagne du XVIe siècle
Joseph Pérez
Librairie Armand Colin, Paris, 1998

Isabelle et Ferdinand, Rois Catholiques d’Espagne Isabelle et Ferdinand, Rois Catholiques d’Espagne
Joseph Pérez
Fayard, Paris, 1988

Charles Quint, empereur des deux mondes Charles Quint, empereur des deux mondes
Joseph Pérez
Gallimard, Paris, 1994

L’Espagne de Philippe II L’Espagne de Philippe II
Joseph Pérez
Fayard, Paris, 1999

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