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L'Empire mamelouk d'Égypte
Jean-Paul Roux
Ancien directeur de recherche au CNRS Ancien professeur titulaire de la section d'art islamique à l'École du Louvre † 2009

Les mamelouks, esclaves blancs venus des steppes turques, prirent la tête des armées des califes égyptiens avant de devenir, dès le XIIIe siècle, des souverains pour qui le sabre tint lieu de droit. Ils firent du Caire la première cité du monde musulman, comme en témoignent aujourd'hui encore plus de cent cinquante superbes édifices. Jean-Paul Roux fait revivre ici pour nous l'épopée de ces mamelouks, soldats, mercenaires et grands princes.


« Les esclaves les plus chers du monde »

Les Arabes, maîtres d'un empire s'étendant de l'Indus à l'Espagne, avaient eu très tôt besoin de soldats : ils en avaient trouvé autant qu'ils en voulaient chez les nomades turcs de l'Asie centrale dont ils avaient stoppé l'élan expansionniste. C'étaient en fait des mercenaires, mais comme la plupart du temps ils étaient achetés enfants ou adolescents dans les tribus de la steppe, on les nommait « esclaves », mamelouks, plus exactement « esclaves blancs » par opposition aux Soudanais. Dès 674, on en recensait quelques milliers à Bosra. Du VIIIe au IXe siècle, leur nombre ne cesse de croître et, avec lui, leur puissance : ils commandent les armées, gouvernent des provinces et se permettent même, en 861, de renverser un calife abbasside de Bagdad qui leur déplaît pour en introniser un autre. Quelques années après, l'un d'eux, Ibn Tulun (868-884), devient le véritable souverain indépendant de l'Égypte.

Rien ne change avec les siècles. Les Fatimides venus d'Ifriqiya – la Tunisie – qui ont occupé la vallée du Nil et fondé Le Caire, Al-Qahira, « la Victorieuse », ont leurs mamelouks. Leurs successeurs, les Ayyubides, les héritiers du célèbre général kurde Salah al-Din Yusuf, notre Saladin, en ont aussi ; ils sont plus nombreux que jamais bien qu'ils coûtent cher – « c'était les esclaves les plus chers du monde » dit Ibn Hawqal – et qu'il faut les renouveler sans cesse. Mais l'Égypte, grâce à eux, a retrouvé sa puissance dans un Proche-Orient déchiré par les invasions seldjoukides et les incursions franques des croisades. Les Européens l'ont bien compris quand ils pensent que c'est contre elle qu'ils doivent porter leurs coups.


Des souverains victorieux des Mongols

Saint Louis, ayant décidé que la septième croisade aurait pour objectif la conquête de l'Égypte, débarque à Damiette le 5 juin 1249. Il est vaincu et capturé par les mamelouks de l'armée ayyubide le 6 avril 1250. Grisé par sa victoire, le mercenaire Ay Beg, le prince Lune, renverse son souverain et, le 2 mai 1250, se fait proclamer à sa place, fondant la dynastie des Mamelouks bahrites, de bahr, « le fleuve », car ses troupes sont cantonnées dans une île du Nil. Voulant légitimer son accession au pouvoir, il a la mauvaise idée d'épouser la veuve de l'avant-dernier souverain, une maîtresse femme qui le fait assassiner en 1255. D'aucuns voient dans ce meurtre la main d'un autre mamelouk turc, Kutuz, le Yack, qui, après un bref passage sur le trône du fils de la victime, est son véritable successeur.

Pendant que ces événements ont lieu, les Mongols sont entrés à Bagdad en 1258 et ont mis à mort le calife abbasside ; en 1259, ils ont occupé la Syrie, depuis longtemps province égyptienne. Avec la complicité des Francs de Saint-Jean d'Acre, et profitant des chaleurs estivales qui ont obligé les Mongols à ramener l'essentiel de leurs forces sur les hauts plateaux d'Iran en ne laissant en Syrie qu'une faible force d'occupation, Kutuz marche contre celle-ci et l'anéantit à Ain Djalut le 3 septembre 1260. L'affaire fait un bruit énorme : c'est la première fois que les Mongols sont vaincus depuis le jour que Gengis Khan les a lancés à la conquête du monde. Cet exploit, venant dix ans après celui accompli contre le roi de France, porte au zénith le nom des Mamelouks. Tandis que l'armée victorieuse retourne en Égypte, Kutuz est assassiné, le 23 octobre 1250, par l'un de ses adjoints, Bay Bars ou Baïbars, « le prince Panthère » ou plutôt « Once » : il a régné moins d'un an !


Bay Bars, un prince aux nombreux succès

Bay Bars (1260-1277) est l'une des grandes figures du Moyen Âge musulman et un vaste cycle épique populaire, le Roman de Baïbars, s'est constitué autour de lui. De toutes ses actions politiques, économiques et militaires couronnées de succès, la plus importante est, en 1261, l'intronisation comme calife d'un transfuge de la famille abbasside échappé aux Mongols. Le califat, malgré ses échecs et sa déchéance, conserve un immense prestige et l'Égypte en bénéficie. C'est pour elle un troisième triomphe. Elle va en connaître un quatrième en canalisant l'essentiel du commerce avec l'Inde et la Chine d'une part, l'Europe de l'autre. Les circonstances le permettent certes puisque l'Empire mongol ne va pas tarder à se diviser en États souvent rivaux, mais elle sait en profiter au mieux. L'Égypte noue des relations avec la Horde d'Or, le khanat mongol de Russie qui lui fournit ses mamelouks et prend à revers ses ennemis les Ilkhans ou Mongols d'Iran, avec Byzance et le Saint Empire, surtout avec Venise dont la marine lui est indispensable en Méditerranée pour écouler les marchandises ; dans une lettre écrite en 1288, elle adresse également un pressant appel aux Indiens et aux Chinois pour qu'ils commercent avec eux.


Le droit du sabre

La seconde moitié du XIIIe siècle exige de l'Égypte un grand effort militaire. Après avoir assuré ses frontières en Nubie et en Libye, elle doit reconquérir la Syrie : Acre, la dernière base chrétienne, est prise en 1291, par Khalil, le fondateur du célèbre khan Khalili du Caire. En 1299 et 1303, elle doit aussi repousser les assauts mongols. Le XIVe siècle, malgré la Grande Peste de 1348, est une période de paix et d'extraordinaire prospérité. Les Mamelouks, venus de tous les horizons – on verra même à leur tête un Allemand en 1296 –, n'ont pas entre eux ce lien tribal qui, ailleurs, fait la cohésion des Turcs en terres d'islam, et ne peuvent établir une véritable dynastie. Les violences qui ont marqué l'avènement des premiers souverains ne cessent guère et le sabre tient lieu de droit. Cela n'empêche pas le règne de quelques grands princes, un Qalawun (1279-1290), un Nasir ibn Qalawun (1293-1340), avant une série d'incapables. En 1382, un mamelouk circassien – un Tcherkesse – Barkuk (1382-1399), renverse les Bahrites et met à leur place les Bordjites – « les gens du fort de la citadelle », le bordj – membres d'une vieille milice fondée par Qalawun, qui régneront sans droit héréditaire, par le sabre encore, jusqu'en 1517. Ils auront, eux aussi, de belles figures, un Faradj (1399-1412), un Al-Muayyed (1412-1422), un Bars Bay (1422-1438), un Qaït Bay (1468-1495).


Le Caire, première cité du monde arabe, témoigne du génie mamelouk

Le changement de dynastie n'affecte pas la puissance égyptienne. L'Empire est stable. Il domine la Syrie, l'Arabie, toute la mer Rouge. Il continue à drainer les richesses. Le Caire est une ville énorme, d'un demi-million d'habitants au moins, la première cité du monde musulman. Elle éblouit les visiteurs. Le grand historien Ibn Khaldun qui la visite alors clame son enthousiasme : « Celui qui n'a pas vu Le Caire ne connaît pas la grandeur de l'islamisme. C'est le trône de la royauté, une ville embellie de châteaux et de palais, ornée de couvents et de collèges, éclairée par la lune et les étoiles de l'érudition ». Tout émane d'elle, tout vient à elle. Si elle conserve quelque cent cinquante monuments, mosquées, madrasa, couvents ou khanqah, mausolées tant bahrites que bordjites, mais presque rien des palais, il en est peu en province : quelques-uns au Fayum, quelques-uns à Damas comme la madrasa Zahiriya de 1277, à Alep avec la mosquée Al-Utruchi, construite en 1403, le fort de Qaït Bay à Alexandrie… Ce sont partout des édifices splendides, plein de verve, où les apports les plus divers sont étroitement unis pour créer un art vivant, original, varié et sans doute le plus proche de nos conceptions modernes. Construits en belles pierres, ils manifestent en général un goût marqué pour l'asymétrie, avec une exception remarquable au très beau couvent de Barkuk édifié entre 1398 et 1405. Les minarets ne sont jamais jumelés comme en Iran et en Turquie, les coupoles ne couvrent pas un espace central, les porches monumentaux sont toujours désaxés. Le décor n'y affecte guère que les portes, les minarets désarticulés, les dômes – parfois lisses, parfois à godrons ou couverts d'arabesques – et les organes sensibles de l'intérieur, le mihrab, tandis qu'un crénelage décoratif rappelle que le sanctuaire est la citadelle de la spiritualité dressée contre le monde profane. Marqués du signe du génie mamelouk des origines jusqu'à la fin, ces édifices évoluent pourtant au cours des temps : les architectes réduisent la cour jusqu'à en faire une salle sous coupole, abandonnent le plan cruciforme à quatre iwan, si bien marqué dans la puissante et immense madrasa du Sultan Hasan (1356-1362) qui couvre plus de huit mille mètres carrés, et remplacent les iwan latéraux par des niches ou de simples arcs sans profondeur. Vers la fin du XVe siècle apparaît un nouveau type architectural, le sebil-kuttab, association sur deux étages de la fontaine et d'une école primaire.

Un artisanat puissant se développe au Caire et dans les villes syriennes. La menuiserie produit notamment de grands panneaux en polygones étoilés et des moucharabiehs. La verrerie émaillée, une des gloires des arts de l'islam, exportée en Chine ou en Europe, est à l'origine des ateliers vénitiens de Murano ; apparue au XIIe siècle, elle est portée à sa perfection par les mamelouks. En témoignent verres, vases et lampes de mosquées pansues, souvent ornés d'armoiries – blasons des dignitaires, échansons, porte-glaive – peut-être à l'origine de ceux de l'Occident. La dinanderie présente, sur des vases, des aiguières et surtout des bassins de cuivre incrusté d'argent, toutes les scènes de la vie médiévale – comme nous le voyons sur le baptistère dit de Saint-Louis (vers 1300) ; certains objets furent réalisés pour répondre à des commandes franques, comme au XIVe siècle, le bassin au nom d'Hugues de Lusignan.


Le déclin et la ruine

Cette longue période de paix est interrompue par Tamerlan qui ravage et occupe la Syrie en 1400. Le déclin égyptien commence-t-il avec cette invasion ou n'est-il pas plutôt provoqué par un début de crise économique ? On assiste en effet à une inflation, à des dévaluations et à l'intervention de plus en plus marquée de l'État dans les affaires commerciales. En 1429, celui-ci s'octroie le monopole du commerce du poivre en interdisant aux particuliers d'en vendre en Europe et il étend bientôt cette mesure à d'autres produits.

C'est en tous les cas l'économie qui le conduit à sa perte. En 1496, Vasco de Gama découvre la route des Indes en doublant le Cap de Bonne-Espérance : aussitôt les marchandises de l'Extrême-Orient ne prennent plus guère le chemin de la mer Rouge pour aller en Europe. Dès 1505, les épices valent moins cher à Lisbonne qu'à Venise. C'est la ruine. En vain le sultan Qansuh Al-Ghuri (1500-1516) intervient-il en envoyant une flotte pour combattre les Portugais en Inde. C'est alors que le souverain ottoman Yavuz Selim Ier, conscient du danger, décide de remplacer les Mamelouks impuissants. En 1517, il occupe la Syrie, l'Égypte et leurs dépendances qui deviennent provinces ottomanes. Le dernier prince mamelouk, Tuman Beg, est pendu comme un vulgaire chef de bande, un chef de bande qu'il est bien, que l'ont été tous les Mamelouks, avec ou sans génie.

Les mercenaires mamelouks ne seront pas dissous. Après avoir été maîtres, ils redeviendront serviteurs. Napoléon les rencontrera et en ramènera en France. Ce n'est qu'en 1811 que le khédive Mehemet Ali les massacrera.

Jean-Paul Roux
Mai 2002
 
Bibliographie
L’esclavage des Mamelouks L’esclavage des Mamelouks
D. Ayolon
Jérusalem, 1951

L’Égypte sous le règne de Barsbay L’Égypte sous le règne de Barsbay
A. Darray
Damas, 1961

La Syrie à l’époque des Mamelouks La Syrie à l’époque des Mamelouks
G. Demombynes
Paris, 1923

L'Egypte des Mamelouks L'Egypte des Mamelouks
André Clot
Perrin, Paris, 1997

Le phénomène mamelouk dans l'Orient Islamique Le phénomène mamelouk dans l'Orient Islamique
David Ayalon
PUF, Paris, 1998

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