Logo Clio
Service voyages
Service voyages
Page précédenteImprimer cet articleRecommander à un ami

L'émergence des structures étatiques dans l'Égypte du IVe millénaire
Bernadette Menu

Directeur de recherche honoraire au CNRS (université de Montpellier I)
Présidente de l’Association internationale pour l’étude du droit de l’Égypte ancienne
Ancien professeur d’égyptien (Lille III et Institut catholique de Paris)

L'État pharaonique est remarquable à la fois par sa durée – plus de trois millénaires – par la permanence de ses structures institutionnelles – en dépit des ruptures occasionnées par les crises appelées « périodes intermédiaires » – par le modèle qu'il a fourni aux empires plus proches de nous, de la première à la troisième Rome, à travers l'héritage spirituel et politique d'Alexandre le Grand qui fut pharaon d'Égypte, enfin et surtout par la qualité de la civilisation exceptionnelle qu'il a su promouvoir. C'est à Bernadette Menu que nous avons posé la question de savoir : quand, pourquoi, comment le régime pharaonique s'est-il constitué ? Historienne du droit et égyptologue, Bernadette Menu a notamment publié Egypte phraraonique.Nouvelles recherches sur l'histoire juridique économique et sociale de l'ancienne Egypte(L'Harmattan, 2004),  L'obélisque de la Concorde (Lunx 1997), Ramses II, Souverain des souverains, (Gallimard, 1998) Maat, L'ordre juste du Monde (Michalon, 2005), Vivre en Égypte ancienne (Gallimard 1998) ainsi qu'une méthode d'apprentissage de l'égyptien hiéroglyphique à l'usage des débutants (Geuthner, 1989-1992, réed.2002-2005).

Qui était Mény, fondateur de la première dynastie ?

C'est la question de l'émergence des structures étatiques dans un contexte confédéral, puis fédéral, pour donner naissance à une monarchie absolue et sacrée qui s'impose au-dessus des pouvoirs rivaux sans pour autant les évincer. Cet événement considérable se situe chronologiquement aux alentours de 3200-3100 avant J.-C.

Le processus de centralisation, auquel on peut raisonnablement attribuer une durée d'un siècle à un siècle et demi, s'est déroulé en trois étapes.

Tout d'abord une confédération qui unit des tribus voisines ; ces groupes plus larges s'installent sur des territoires géographiquement spécifiques, comportant des zones urbanisées : le delta du Nil et les centres de Bouto-Maadi, la moyenne vallée, la région thébaine, la haute vallée, autour d'Hiérakonpolis qui est le berceau de la monarchie pharaonique, enfin les régions orientales qui bordent la mer Rouge.

Puis une fédération, sous la houlette d'un chef, de tous ces « proto-royaumes ». Cette étape correspond à la dynastie 0. Le chef – le roi – est peu à peu identifié au faucon, c'est-à-dire à l'oiseau qui vole le plus haut dans le ciel : comme lui, le chef supervise tout ce qui se passe dans la vallée du Nil pour la maîtriser. Le faucon Horus sera très vite divinisé en tant que principe même de la royauté. La dynastie 0 comporte quatre rois incontestables : Scorpion ; Iry-Hor ou Rô-Hor ; Ka ou Zekhen ; enfin, Nârmer, qui est à la fois le dernier roi de la dynastie 0 et le premier roi de la première dynastie.

On relève, sous ces quatre rois, des combinaisons de signes graphiques à usage comptable ou administratif ; le processus d'élaboration de l'écriture s'achève sous Nârmer.

La troisième étape, enfin, marque le passage de la dynastie 0 à la première dynastie, avec la mise en place des structures étatiques par Nârmer, le Fondateur, Mény en égyptien. Mény signifie en effet « celui qui établit », sous-entendu : les fondements de l'État.

D'après les annales de la royauté et les listes de rois compilées par les anciens Égyptiens, le fondateur de la première dynastie, et par conséquent de l'État pharaonique, s'appelait Mény – Ménès chez les commentateurs grecs, notamment Diodore de Sicile qui en fait le premier législateur de l'Égypte pharaonique. Qui était Mény ? Toutes sortes d'hypothèses ont été émises à son sujet. Retenons les plus intéressantes, selon lesquelles Mény serait tout simplement « quelqu'un » – racine mn – ou bien représenterait un personnage mythique associé plus tard, sous la XVIIIe dynastie, aux dieux Min et Amon qui comportent tous deux la racine mn dans leur nom. Bien entendu, on a aussi proposé d'identifier Mény à l'un des pharaons de la première dynastie dont l'ordre de succession est désormais incontestable grâce à la récente et importante trouvaille, sur le site d'Abydos, d'empreintes de sceaux qui enregistrent la séquence des rois : Nârmer, Âha, Djer, Djet, Den, Méry (t) neith – régente – Âdjib, Sémerkhet, Qaâ. La doctrine s'est longtemps demandé si Mény correspondait à Nârmer ou à Âha qui, sur une petite étiquette en ivoire datée de son règne, porte comme « nom des Deux-Maîtresses » celui de Mény ; cependant, outre qu'il n'est plus possible de contester le fait que le premier roi de la première dynastie est bien Nârmer – et non Âha – sur l'une de ses empreintes de sceaux publiée naguère par Petrie, Nârmer est qualifié lui aussi de l'épithète mn (y). Or, mény signifie précisément : « Celui qui établit », en l'occurrence les structures étatiques. On peut conclure de ces données que les deux premiers rois de la première dynastie ont été considérés par les anciens Égyptiens comme les fondateurs de l'État, Âha parachevant l'œuvre de son prédécesseur, Nârmer. On sait par exemple qu'il a réorganisé la fiscalité en procédant à des prélèvements non plus occasionnels mais réguliers. La liste royale désignée sous le nom de « Canon de Turin » (Nouvel Empire), en faisant allusion par la forme grammaticale du duel aux « Deux-Mény », confirme cette proposition.

De la chasse et de la cueillette à l'agriculture sédentarisée…

L'iconographie, en ce dernier quart du IVe millénaire, nous suggère que les causes du changement de régime, que les raisons de la mutation politique furent d'ordre à la fois économique, conflictuel et religieux.

La première raison, économique, résulte de deux facteurs principaux : d'une part, l'achèvement du « processus de néolithisation », d'autre part le développement d'un artisanat de luxe et par conséquent, d'échanges commerciaux sur des distances de plus en plus longues. On entend par processus de néolithisation le remplacement progressif d'une économie prédatrice, résultant de la pêche, de la chasse et de la cueillette, par une économie productrice et raisonnée, fondée sur l'élevage et l'agriculture, processus qui entraîna la sédentarisation définitive des groupes de pasteurs, et donc un besoin d'appropriation des terres. Quant au commerce, du Soudan à la Palestine, de la Libye aux bords de la mer Rouge, il est organisé autour de relais entre les centres d'exploitation, de production et de distribution, et nécessite donc le contrôle des grands axes de circulation.

…et à la violence

La deuxième raison est d'ordre conflictuel. On sait que la vallée et le delta s'opposèrent mais le conflit nord-sud ne fut pas a priori l'origine de l'unification de l'Égypte, celle-ci étant déjà réalisée sous les rois de la dynastie 0. En revanche, on assiste, toujours par le biais de l'iconographie, à des scènes de violence et l'ennemi est parfois désigné : c'est le Libyen, vaincu et condamné à livrer au roi vainqueur égyptien d'importants tributs en animaux domestiques – ânes, boeufs, moutons – et en huile d'olive ; il s'agit là de l'origine probable du mythe de la « famille libyenne » représenté dans des scènes royales de l'Ancien Empire, et récurrent jusqu'à Taharqa (XXVe dynastie).


Des dieux locaux zoomorphes

La troisième raison, enfin, est religieuse. Dès la première moitié du IVe millénaire, les pouvoirs ethniques et territoriaux se sont groupés autour de leurs dieux locaux, incarnés déjà sous des formes animales comme le serpent, le scorpion, l'éléphant, la vache – Hathor ou Bat – le chien Khentamentyou, Seth, l'oryctérope et Horus, le faucon – qui eurent plus tard une destinée nationale. Ces groupes provinciaux se ralliaient aussi à des symboles guerriers, comme les flèches de la déesse Neith, ou désignant des accidents géographiques, tels les trois pics du dieu Ha, associé aux confins montagneux. Des luttes entre ces pouvoirs ont laissé des traces et l'on peut suivre, par exemple, les péripéties de l'établissement des deux sanctuaires primordiaux, celui du nord, le per-nou ou per-neser, et celui du sud, le per our.

Vers l'unification : conjectures et documents

Comment le régime pharaonique s'est-il formé ? Par l'instauration de tous les éléments qui constituent un État – le latin status évoque un édifice structuré : un territoire défini, une autorité unique, une idéologie soigneusement élaborée, une armée constituée sur le modèle de la chasse, une mise en ordre économique raisonnée, une administration servie par un fonctionnariat hiérarchisé et une bureaucratie spécialisée, un système fiscal, une écriture universelle.

Il devient alors indispensable de réexaminer les célèbres documents inscrits au nom de Nârmer, ainsi que ceux qui les ont immédiatement précédés, afin de décrire, d'une part, les grandes lignes de l'évolution politique vers la centralisation et, d'autre part, de restituer leur véritable signification aux documents de Nârmer et notamment à sa célèbre palette, conservée au Musée du Caire. Considérée en général comme une simple composition narrative ou commémorative, celle-ci enregistre en réalité l'encodage des nouvelles structures institutionnelles mises en place vers 3200 avant J.-C. par Nârmer, à la fois dernier roi de la dynastie 0 et premier roi fondateur de la première dynastie. Un éclairage nouveau, projeté sur la dynastie 0 grâce aux fouilles récentes réalisées sur le site d'Abydos, permet de confirmer mes précédentes analyses.

On ignore comment les royaumes indépendants de l'époque de Nagada II (vers 4000-3500 avant J.-C.) en vinrent à s'allier : politique de conquête menée par certains, conjonction d'intérêts, besoins commerciaux, lutte contre des ennemis communs, promotion d'une divinité… Tous ces facteurs se rejoignirent probablement. La tombe 100 d'Hiérakonpolis illustre les préoccupations d'ordre économique et sociopolitique qui furent celles des premiers dynastes. Toujours est-il que l'unification de l'Égypte eut lieu progressivement, vers la fin de la période, et qu'elle était réalisée sous les rois de la dynastie 0, au début de l'époque de Nagada III (vers 3500-3150 avant J.-C.). La dynastie 0 (vers 3300 avant J.-C.) réalisa la première grande étape vers la centralisation du pouvoir, à travers une fédération dirigée par un chef unique. Les rois Scorpion, Iry-Hor ou Rô-Hor, Ka ou Zekhen, Nârmer, exerçaient leur autorité sur toute l'Égypte et pratiquaient un commerce intensif avec les régions voisines : Libye, contrées de la mer Rouge, Soudan, et surtout Palestine où des comptoirs égyptiens permanents étaient installés.

Un riche mobilier funéraire

De cette période subsistent, entre autres documents nombreux et variés, sculptés et gravés le plus souvent dans l'ivoire, de grandes palettes décorées en grauwacke qui relatent les événements marquants : la « palette du champ de bataille », conservée au British Museum et la « palette au taureau », conservée au Musée du Louvre, montrent les luttes et victoire du chef, représenté sous forme de lion ou de taureau, secondé par les pouvoirs locaux identifiés par leurs symboles hissés sur des enseignes animées ; la palette de la chasse, dont une partie est conservée au Musée du Louvre et l'autre au British Museum, évoque la constitution d'une armée sur le modèle de la chasse, tandis que des scènes animales évoquent la transition entre vie sauvage et essais d'élevage portant sur diverses espèces.

C'est probablement au premier roi de la dynastie 0, Scorpion, qu'appartient la tombe U-j d'Abydos. Cette tombe – qui avait été explorée autrefois très rapidement par le Français Amélineau – a fait de nouveau l'objet de fouilles soigneuses, dans les dernières décennies, par une mission allemande, dont les résultats ont été publiés récemment (Mayence, 1998) par Gunter Dreyer ; elle contenait un mobilier très abondant, et surtout un matériel exceptionnel constitué par près de deux cents étiquettes en ivoire, rassemblées dans une des chambres et trouvées au milieu des débris de coffres en bois. Ces étiquettes ont donc été conservées comme des archives. Ce sont de petits documents rectangulaires de deux à trois centimètres de côté, percés d'un trou, qui préfigurent les étiquettes plus grandes de la première dynastie ; leur but était d'enregistrer, sur le mode symbolique, les événements politico-religieux importants d'un règne ; elles étaient probablement distribuées à des dizaines, voire des centaines d'exemplaires aux grands du royaume.

Une royauté qui s'affirme éternelle…

L'œuvre de Nârmer consiste, d'une part, en la mise en ordre à la fois rituelle et raisonnée d'une économie de production, à la suite de la généralisation des procédés de domestication végétale et animale, ou « néolithisation » – voir la tête de massue dite « du Scorpion », en réalité de Nârmer, et la tête de massue « de Nârmer », toutes deux à l'Ashmolean Museum d'Oxford – et, d'autre part, en la proclamation du pouvoir monarchique, absolu et sacré, relié au divin dans ses manifestations cosmiques et vitales, et doté de structures étatiques comme le montre la palette de Nârmer qui expose à la fois l'essentiel de l'idéologie pharaonique et la mise en place des rouages institutionnels.

Au recto du document, le roi se présente comme un organisateur, précédé par quatre porte-étendard humains qui remplacent les enseignes divines des palettes précédentes et qui définissent le territoire aux quatre points cardinaux ; ils insèrent la royauté dans la durée extra-temporelle, de l'œuf – le placenta royal – à la déification – le chien Khentamentyou – tout en affirmant la domination royale sur la vallée et sur le delta du Nil, par le truchement des deux faucons, celui du sud et celui du nord. Ainsi que le démontrent les empreintes de sceaux récemment découvertes sur le site d'Abydos, le chien Khentamentyou, dont le nom signifie « Celui qui est à l'avant des Occidentaux », désigne le roi mort et déifié ; il évoque aussi la frange la plus occidentale de la vallée du Nil, là où étaient construites les grandes nécropoles. De même que le soleil disparaît au couchant pour réapparaître chaque jour au levant, Khentamentyou – l'ouest – précède le placenta royal – l'est ; cela signifie que le passage à l'au-delà est forcément suivi d'une renaissance : la royauté est conçue dès l'origine comme éternelle. Sur cette face de la palette, le roi porte la coiffe rouge de Basse-Égypte, il se livre à ses activités rituelles et gouvernementales. Le monarque gère la victoire, il exerce le double pouvoir sur la Haute et sur la Basse-Égypte, tout en maintenant l'unité du pays grâce au rite du sema-taouy dont cette première figuration, au centre du document, utilise en partie une iconographie empruntée au Proche-Orient. Le nom du souverain, inscrit dans le serekh, est inséré dans l'univers céleste, encadré par deux figures de la vache du ciel, tandis que la procession royale comporte tous les auxiliaires humains du pouvoir : les prêtres en la personne des quatre porte-étendard ; la bureaucratie personnifiée par le scribe, reconnaissable aux encriers qu'il porte sur l'épaule ; enfin le fonctionnariat palatin incarné par le porte-sandales du roi qui tient également les objets nécessaires aux ablutions royales – aiguière, bassin, serviette.

…victorieuse, organisée et prospère

Au verso de la palette, la plus grande partie de l'espace est consacrée à la première représentation historique de la scène que l'on appelle communément « scène du massacre de l'ennemi » ou « scène du triomphe royal » dont la reproduction perdurera pendant plus de trois mille ans : debout, armé de sa massue, le souverain tient par les cheveux un ennemi agenouillé et le menace de son arme. Le roi, coiffé de la mitre blanche de Haute-Égypte, apparaît ici dans sa toute-puissance, exerçant ses fonctions de guerrier.

Le double rôle fondamental du pharaon, tel qu'il sera théorisé par la suite, apparaît déjà sur les documents de Nârmer : le roi repousse la friche – tête de massue dite « du Scorpion », en réalité de Nârmer – les ennemis – palette de Nârmer, verso – en un mot le désordre, isfet ; il amène la victoire et la prospérité – tête de massue « de Nârmer », recto de la palette de Nârmer – dans une conception de l'ordre, source de vie, qui recevra le nom de maât. La dialectique « amener maât »/ « repousser isfet » constitue le mécanisme fondateur du régime pharaonique.

La palette de Nârmer présente aussi le grand intérêt de comporter des groupes de hiéroglyphes qui servent à former des noms – « Nârmer », le roi, ou « Ouâsh », l'ennemi vaincu probablement libyen – ; à inscrire les titres des principaux fonctionnaires ; à nommer des lieux – « la grande porte » – ; à forger des épithètes – « le faucon unique ». Il s'agit là des premières attestations assurées d'utilisation de l'écriture en contexte.

 Ainsi la palette de Nârmer contient-elle tous les ingrédients constitutifs d'un État centralisé : la définition d'un territoire, matérialisé au recto par un rectangle contenant certainement le symbole de l'arpentage ; la proclamation d'une autorité unique et absolue, inscrite dans la durée avant la naissance et après la mort de son détenteur ; la constitution d'un fonctionnariat tripartite formé de prêtres – les quatre porte-étendard – de scribes – le scribe tjet – et de dignitaires palatins – le porte-sandales ; l'élaboration d'une idéologie ; l'invention d'une écriture, destinée à énoncer des règles et à les faire appliquer par l'intermédiaire des hiérarchies bureaucratiques.

La palette de Nârmer contient le noyau idéologique qui sera développé tout au long de l'histoire pharaonique, avec des thèmes qui seront répétés à l'infini, illustrant la fonction rituelle et gouvernementale du pharaon nourricier, ainsi que le rôle de l'administration, d'une part (recto), et d'autre part, l'action du roi guerrier soumettant l'ennemi en le menaçant de son arme (verso).

Bernadette Menu
Juillet 2002
 
Mentions légales Conditions Générales de vente Comment s'inscrire Hôtels à Paris Vos assurances Qui sommes-nous ? Clio recrute Nous contacter