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L'Égypte byzantine
Jean-Claude Cheynet
Professeur d'histoire byzantine à l'université de Paris IV-Sorbonne

Directeur du Centre de recherche sur l'histoire et la civilisation de Byzance (CNRS-Collège de France, depuis 2000)

Une longue période de paix – du Ve siècle au début du VIIe siècle – permit à l'Égypte byzantine de connaître une rare opulence. Véritable mégalopole, Alexandrie, si elle réunissait philosophes et mathématiciens autour du Mouseion, la bibliothèque de tous les savoirs, était aussi le siège d'une Église qui devait son intense vie spirituelle à de remarquables prélats, moines et ascètes. Jean-Claude Cheynet nous fait découvrir comment les Égyptiens surent remarquablement bien s'intégrer à l'Empire byzantin.

Des archives et des documents exceptionnels

Entrée dans l'Empire romain en 30 av. J.-C. après la victoire d'Octave sur Marc-Antoine et Cléopâtre, l'Égypte devint une province impériale soumise à un gouverneur équestre, siégeant à Alexandrie, ville fondée, comme son nom l'indique, par le célèbre conquérant. Le passage à l'Empire byzantin se fit naturellement, la fondation de Constantinople modifiant progressivement les routes de la Méditerranée orientale à son profit. Le pays connut une paix profonde pendant trois siècles, à part quelques incursions peu dangereuses de nomades contre le sud du pays et quelques troubles à Alexandrie dus aux passions religieuses.

Notre connaissance de l'Égypte est inégalée si on la compare à celle des autres provinces de l'Empire byzantin. En effet, de longue date on emploie les papyri, que la sécheresse du climat a parfois permis de conserver jusqu'à nos jours. Les trouvailles ont commencé au XVIIIe siècle puis à la fin du XIXe siècle ; l'oasis du Fayoum a fourni des archives exceptionnelles et aujourd'hui encore il est possible de faire de nouvelles découvertes spectaculaires. Cette documentation remarquable comprend des archives fiscales, des cadastres, des contrats de la vie quotidienne, – mariage, divorce, testaments, transactions commerciales – et même parfois des fragments d'œuvres de l'Antiquité grecque classique, des écrits chrétiens, canoniques avec les Évangiles ou apocryphes avec l'Évangile dit de Thomas et des textes manichéens.

La riche province

La province était d'une importance vitale pour l'État byzantin car, avec la Syrie, elle lui fournissait la majeure partie de ses ressources fiscales. Les trois millions d'habitants que les historiens s'accordent à donner à l'Égypte byzantine étaient évidemment en grande majorité des paysans. Il est difficile de mesurer l'impact de la peste qui frappa pour la première fois l'empire en Égypte à l'automne 541, mais les ravages furent certainement importants. Les agriculteurs cultivaient le blé, avec des rendements exceptionnels, en raison de la crue qui charriait des alluvions du Nil. Une partie était prélevée par l'État et envoyée à Constantinople où chaque début d'automne, on attendait l'arrivée de « l'heureux transport » qui remplissait les greniers publics et permettait de nourrir de six cents à sept cents mille personnes. Les marais et les zones humides du delta se prêtaient à la culture du lin, matière première d'un artisanat textile actif jusque dans les villages, la commercialisation étant aux mains de grossistes.

L'artisanat était très diversifié. Les orfèvres-banquiers profitaient de l'habitude des Égyptiens de thésauriser sous forme de bijoux – comme le font aujourd'hui les Indiens d'Asie. Les métiers de bouche, les potiers, les tisserands, les menuisiers, les forgerons – quoique le bois et le fer aient été rares dans le pays – ne se rencontraient pas seulement dans les cités, mais aussi dans les villages.

Ces paysans n'étaient pas des esclaves mais des colons, dont la condition était fort médiocre et qui vivaient dans de pauvres maisons de boue ou de briques. La propriété foncière était morcelée, mais elle était dominée par les notables des cités et à l'époque de Justinien, par les grandes institutions d'État ou d'Église ou par les grandes familles sénatoriales. Les grands propriétaires avaient les moyens d'investir dans des équipements rentables, comme les machines élévatoires hydrauliques ou les bacs fluviaux.

Les Égyptiens étaient bien intégrés dans l'Empire byzantin. Leurs commerçants s'étaient établis à Constantinople où leur colonie était prête à aider leurs compatriotes. Des intellectuels, comme Étienne d'Alexandrie, sous Héraclius, sont venus enseigner dans la capitale. À l'inverse on venait de tout l'empire étudier à Alexandrie. Les membres de la famille la plus importante d'Égypte, les Apions, obtinrent des postes dans l'administration centrale, l'un d'eux recevant la charge de préfet du prétoire et ils s'unirent, au début du VIIe siècle, à une famille sénatoriale romaine.

Une vie spirituelle intense

Le christianisme a triomphé des cultes païens dès le IVe siècle. Le vieux panthéon égyptien avait déjà cédé en bonne part aux dieux grecs. Après 391 et l'interdiction officielle des cultes païens, sauf exception comme le sanctuaire de Sérapis à Alexandrie qui fut fermé dans un climat de violence, les temples sont désaffectés sans être détruits, leur mobilier pillé ou confisqué. Le siège d'Alexandrie, héritier de l'évangéliste Marc, jouit d'un grand prestige, du moins s'il est dans des mains orthodoxes : il a été illustré par de remarquables prélats, comme Athanase, le principal adversaire des empereurs ariens du IVe siècle, ou Cyrille, mort en 444, qui a combattu le nestorianisme – doctrine qui privilégiait la nature humaine du Christ – et qui a jeté les bases de la tradition monophysite de l'Égypte – doctrine qui privilégiait la nature divine du Christ. Après le concile de Chalcédoine de 451 qui condamna le nestorianisme et le monophysisme, l'Égypte se rallia, comme une grande partie de l'Orient, au monophysisme ; l'empereur et le patriarche de Constantinople s'efforcèrent alors de réduire cette dissidence, soit par des concessions doctrinales, soit en imposant à Alexandrie un patriarche chalcédonien ou « melkite », ce qui provoqua une forte résistance et parfois des troubles graves réprimés par les troupes du gouverneur. À partir la fin du VIe siècle, coexistèrent désormais à Alexandrie deux patriarches, un melkite et un monophysite. Au Ve siècle, l'Éthiopie fut gagnée au christianisme par des moines monophysites et son Église se trouva naturellement placée sous l'autorité du patriarche d'Alexandrie.

L'Église d'Égypte avait une organisation qui lui était propre car elle ne connaissait pas les métropoles : son chef, appelé pape depuis le Ve siècle, avait donc une réelle autorité sur les évêques. Cette Église était également fort riche et entretenait à Alexandrie des institutions charitables efficaces.

La tradition fait gloire à l'Égypte d'avoir fondé le monachisme grâce à Antoine, le précurseur de l'ascétisme, et à Pachôme, à l'origine du cénobitisme, – la vie communautaire. Jusqu'au milieu du Ve siècle la tradition ascétique domine, en particulier à l'ouest du delta du Nil, avec les sites de Nitrie, des Kellia (cellules) et de Scété. Installés dans le « désert », c'est-à-dire à quelques centaines de mètres du premier village, les premiers moines recrutaient plutôt dans les milieux modestes, hostiles à l'éducation grecque classique et donc de langue copte. Difficiles à contrôler par la hiérarchie ecclésiastique, ils véhiculaient fréquemment les hérésies. Puis les relations se normalisèrent et nombreux furent les évêques issus du milieu monastique où le cénobitisme tenait désormais une place importante. Des monastères étaient installés dans les villes. Certains d'entre eux, comme celui de l'Énnaton, à l'ouest d'Alexandrie, devint un centre de la résistance monophysite. Ce sont ces monastères qui permirent la survie des Coptes sous domination arabe, alors que les ascètes du désert se faisaient moins nombreux avant même l'arrivée des Arabes.

La vivacité des querelles religieuses a faussé l'image qu'on a de l'Égypte byzantine, car on a opposé une minorité grecque melkite, appuyée sur les troupes impériales, à la population copte qu'ils opprimaient. En réalité, la population rurale vivait avec ses prêtres sans se soucier de savoir s'ils étaient monophysites ou non. Les controverses concernaient une élite de théologiens qui débattaient toujours en grec, langue qui s'est longtemps maintenue dans l'Église d'Égypte. Longtemps, l'issue de cette querelle a été incertaine et les monophysites pouvaient espérer que monterait sur le trône un empereur favorable à leurs thèses comme Anastase (491-518), ou du moins tolérant comme l'avaient été Justinien (527-565) ou Héraclius (610-641) au début de leurs règnes. Les monophysites adhéraient comme les autres Byzantins à la monarchie impériale.

Alexandrie, une mégalopole

La ville byzantine reste mal connue car il est difficile d'y mener des fouilles, compte tenu de la densité des constructions modernes. Des fouilles polonaises ont exhumé plusieurs bâtiments dont un édifice semi-circulaire à gradins, identifié par certains au sénat byzantin. Plus récemment, les fouilles françaises, appuyées sur les méthodes les plus récentes, laissent espérer une vision plus globale et plus sûre de la ville. Les données textuelles sont trop éparses et concernent principalement les controverses religieuses.

La ville est située à la frontière du monde libyque sur une étroite bande côtière séparant la mer du lac appelé jadis Maréotis. Alexandrie n'a pas de territoire rural ; elle manque d'eau potable et il a fallu importer le ravitaillement et construire de nombreuses citernes. Sa fortune vient de ses ports : elle disposait d'un port lacustre où aboutissaient les produits de l'Égypte et d'un port maritime rendu fameux par la construction du phare, une des merveilles de l'Antiquité, toujours en service. La ville, qui avait subi de gros dégâts au IIIe siècle, était entourée d'un rempart qui laissait hors les murs certains quartiers.

De nombreuses églises ont été construites, mais les monuments byzantins n'ont pas survécu, quoique l'église grecque orthodoxe de Saint-Sabas pourrait avoir conservé des éléments du VIIe siècle. Le culte des martyrs s'était développé vigoureusement à partir du VIe siècle : le sanctuaire de saint Ménas est devenu un lieu de pèlerinage majeur. À l'est, le monastère pachômien de la Métanoia – la pénitence – a été fondé à Canope, pour rappeler à leur devoir les habitants qui fréquentaient ce lieu de perdition.

Même si sa population a décliné depuis l'époque romaine, Alexandrie, qui comptait peut-être cent mille habitants sous Justinien, est encore perçue comme une mégapolis. Siège des gouverneurs civils et militaires, la ville abritait de nombreux soldats et fonctionnaires ainsi que la majeure partie de la communauté grecque d'Égypte. Disposant d'un atelier monétaire, elle était aussi une grande place bancaire bien reliée à Constantinople ; sa prospérité commerciale et manufacturière frappait encore un voyageur occidental du VIe siècle. La Vie de Jean l'Aumônier évoque, sous Héraclius, des relations commerciales lointaines vers l'Occident jusqu'en Bretagne. Des marchands alexandrins vont régulièrement en « Inde ».

Les Anciens vantaient la vie intellectuelle alexandrine, mais celle-ci commençait à décliner lentement. Le Mouseion, avec son immense bibliothèque rassemblant tout le savoir antique, où s'étaient formées des générations de grammairiens, de poètes, n'est plus mentionné après le Ve siècle. La théologie était bien représentée dès le IIIe siècle avec Clément d'Alexandrie et Origène puis, plus tard, par les patriarches Athanase et Cyrille. Le savoir profane n'était pas oublié : les sciences florissaient comme en témoignent les œuvres de mathématiciens comme Théon et sa fille Hypatie, assassinée en 415 par des extrémistes. Les philosophes de l'Antiquité, Platon et Aristote, étaient commentés à l'École de philosophie où dominait le nom de Jean Philopon, contemporain de Justinien, à une époque où l'École d'Athènes était fermée sur ordre impérial.

La fin de l'Égypte byzantine

L'Égypte était faiblement défendue par quelques milliers d'hommes, puisque depuis des siècles aucun envahisseur ne l'avait sérieusement menacée. Au début du VIIe siècle, la situation changea brusquement. Tout d'abord la province fut l'enjeu d'une guerre civile entre les partisans de l'empereur Phocas et ceux de l'usurpateur Héraclius, qui finalement l'emporta en 610. Ensuite, lorsque les ennemis de l'Empire enfoncèrent le front syro-palestinien qui la couvrait, ils pénétrèrent assez facilement dans le pays. Les Perses, après s'être emparés de Jérusalem en 614, enlevèrent Alexandrie et l'Égypte en 619 et y restèrent pendant dix ans, mettant fin définitivement au départ du convoi annuel de transports de blé. Les Arabes, après leur victoire du Yarmouk en 636, contrôlèrent la Syrie, puis la Palestine avec Jérusalem en 638. Sous la conduite d'un de leurs meilleurs généraux, Amr, ils envahirent l'Égypte par la route de Péluse en 639 et bousculèrent les modestes forces byzantines en deux batailles. Amr assiégea Alexandrie défendue par le patriarche Cyr, auquel, fait exceptionnel, l'empereur Héraclius avait confié les pouvoirs civils et militaires. La ville finit par se rendre en 641. Des troupes byzantines débarquées en 645, après des succès initiaux, échouèrent à rétablir la position byzantine.

La reconnaissance du régime arabe fut plus résignée et attentiste qu'enthousiaste. Bien après leur arrivée, l'inscription funéraire d'un moine copte des Kellia est datée du règne de l'empereur Justinien II (vers 685-95 ou 705-11), comme si les ascètes de l'époque éprouvaient encore quelque difficulté à s'abstraire du cadre byzantin. Lorsque Jean de Nikiou, un monophysite, rapporte la conquête de l'Égypte, il ne présente jamais les envahisseurs sous un jour favorable. En réalité la domination arabe ne changea rien dans l'immédiat à la vie des Égyptiens. Les Arabes laissèrent les fonctionnaires en place lever l'impôt, cette fois à leur profit, et le grec ne fut progressivement remplacé par l'arabe dans les documents officiels qu'après un demi-siècle. Les chrétiens, solidement encadrés par leurs évêques et leurs moines, conservèrent leur religion et il faut, ce qui explique la survie d'une minorité copte jusqu'à nos jours.

Jean-Claude Cheynet
Mai 2002
 
Bibliographie
Egypt in Late Antiquity Egypt in Late Antiquity
Roger S. Bagnall
X, Princeton, 1995

L’administration civile de l’Égypte byzantine L’administration civile de l’Égypte byzantine
G. Rouillard
X, Paris, 1928

Les pratiques sociales : le statut de la femme à Byzance : IVe-VIIe siècles Les pratiques sociales : le statut de la femme à Byzance : IVe-VIIe siècles
Joëlle Beaucamp
De Boccard , Paris, 1992
Le volume s’appuie principalement sur la documentation égyptienne.
Chrétientés médiévales VIIe-XIe siècle Chrétientés médiévales VIIe-XIe siècle
Jean-Claude Cheynet et al.
Atlande, Paris, 1997

Byzance. L'Empire romain d'Orient Byzance. L'Empire romain d'Orient
Jean-Claude Cheynet
Armand Colin, Paris, 2001

Athanase d’Alexandrie et l’Église d’Égypte au IVe siècle (328-373) Athanase d’Alexandrie et l’Église d’Égypte au IVe siècle (328-373)
A. Martin
Rome, 1996

Les grands domaines, la cité et l’État en Égypte byzantine Les grands domaines, la cité et l’État en Égypte byzantine
Jean Gascou
Travaux et Mémoires 9 p. 1-90.
De Boccard, Paris, 1985

L’industrie textile dans l’Egypte romaine L’industrie textile dans l’Egypte romaine
E. Wipszycka
X, Wroclaw – Varsovie – Cracovie, 1965

L'Egypte L'Egypte
Jean Gascou
La Nouvelle Clio
In Le Monde Byzantin, I, L'Empire romain d'Orient (330-641)
Presses Universitaires de France, Paris

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