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L'écriture alphabétique au Proche-Orient ancien
André Lemaire
Directeur d’études à l'Ecole pratique des hautes études
 
 
 
 

L'invention de l'écriture, attribuée généralement aux Phéniciens, était de fait revendiquée par les Égyptiens. Les dernières découvertes épigraphiques permettent de relativiser ces affirmations et de montrer toute la complexité du développement de l'écriture alphabétique. L'auteur, André Lemaire nous explique comment, à ses débuts, le choix de l'écriture se faisait en fonction de facteurs culturels, voire socio-politiques. Ainsi, l'histoire de l'écriture se calque sur celle des différents empires du Proche-Orient ancien : le vainqueur imposait son écriture au vaincu…

L'invention de l'écriture

Selon le témoignage d'Hérodote, l'Antiquité classique avait conscience que son système d'écriture lui venait du Proche-Orient, plus précisément des Phéniciens : « Les Grecs de race ionienne empruntèrent les lettres aux Phéniciens qui les leur avaient enseignées, et les employèrent en les modifiant légèrement » (Histoires V, § 58-59). Cependant Tacite remonte encore plus loin et rattache l'invention de l'écriture aux Égyptiens : « Les premiers, les Égyptiens se servaient de figures d'animaux pour représenter les idées. Ces monuments, les plus anciens de l'histoire humaine, sont encore visibles, gravés dans la pierre. Les Égyptiens se disent les inventeurs de l'écriture et prétendent que, de chez eux, elle passa en Grèce par l'intermédiaire des Phéniciens, parce que ces derniers étaient les maîtres de la mer. Ils acquirent ainsi le renom d'avoir inventé ce qu'on leur avait appris » (Annales XI, 14).

Les découvertes épigraphiques modernes permettent de préciser quelque peu ce développement des écritures alphabétiques et d'abord en situant approximativement dans l'espace et le temps la mise au point de la première écriture alphabétique.

Où trouve-t-on la première écriture alphabétique ?

Les plus anciennes inscriptions alphabétiques proviennent du sud de la Palestine (poignard de Lakish, tesson incisé de Gézer, plaque calcaire de Sichem : XVIe-XVe siècle avant J.-C.) et des mines de turquoise du Sinaï (Serabit el-Khadim). Même si la datation précise de ces diverses inscriptions reste discutée, elles suggèrent que la première écriture alphabétique s'est développée dans un milieu de langue sémitique, plus précisément nord-ouest sémitique, mais en contact avec la civilisation et l'écriture égyptienne.

De fait, la manière linéaire de dessiner chacun des signes-lettres semble généralement inspirée de l'écriture égyptienne, et le rapprochement est d'autant plus évident que, depuis les origines, l'écriture égyptienne utilisait un certain nombre de signes uniconsonantiques, surtout pour transcrire les noms propres étrangers. Cependant, ces « lettres » égyptiennes ne seront toujours utilisées qu'occasionnellement, à côté des autres signes hiéroglyphiques ; les scribes égyptiens ne systématiseront pas ce code de transcription à toute l'écriture, probablement parce qu'ils étaient très attachés à leur tradition ancienne, dont certains signes étaient directement évocateurs de ce qu'ils représentaient.

D'après la valeur phonétique des quelque vingt-sept signes utilisés dans la première écriture alphabétique, il est clair que celle-ci dérive du nom ouest-sémitique du dessin représenté par acrophonie. Ainsi, le son/M/est représenté par une ligne horizontale en zigzag évoquant directement « l'eau », qui se disait probablement mayimu ; de même, le son/B/est représenté par une sorte de carré, dessin schématique du plan d'une « maison » baytu en ouest-sémitique archaïque.

On remarquera que cette écriture ne représentait que les consonnes, ce qui est possible dans les langues sémitiques où la racine, généralement triconsonantique, évoque déjà le champ sémantique du mot. De fait, aujourd'hui encore, les écritures sémitiques contemporaines telles que l'hébreu ou l'arabe restent en grande partie consonantiques, certaines lettres pouvant avoir aussi une valeur vocalique n'étant ajoutées que, dans certains cas, pour faciliter la lecture, d'où leur nom de mater lectionis.

Quand a-t-elle commencé à être appliquée ?

La date exacte de la première systématisation de cette écriture consonantique reste très approximative. Elle remonte au moins au XVIIe siècle et suppose un milieu ouest-sémitique en contact, voire en symbiose, avec la culture égyptienne. Il est dès lors tentant de la rattacher à la domination Hyksos dans le Delta, soit durant la XVe dynastie (1634-1526), soit déjà, durant la XIIIe dynastie (1797-1634 environ), car il est assez clair aujourd'hui qu'il s'agissait d'une population d'origine ouest-sémitique dominant aussi la Palestine à l'époque du Moyen Bronze II.

Cependant, il ne s'agit là que d'une hypothèse de travail et l'inscription trouvée récemment à Wadi el-Khol, au nord-ouest de Thèbes en Égypte, pourrait faire remonter la première écriture alphabétique au tout début du IIe millénaire avant notre ère, c'est-à-dire au Moyen Empire égyptien. Cependant, comme cet unicum pose un certain nombre de problèmes, il est préférable d'attendre sa publication détaillée avant d'en accepter cette interprétation chronologique.

Pourquoi avoir choisi une écriture alphabétique ?

On a parfois cru que, simplifiant considérablement le travail d'apprentissage de l'écriture – une trentaine de signes au lieu de plusieurs centainesl'emploi de l'écriture alphabétique s'était rapidement généralisé dans tout le Proche-Orient. Il n'en est rien, car le choix du système d'écriture dépend d'abord de facteurs culturels, voire socio-politiques. Or, durant tout le Récent Bronze (1525-1180 environ), les Égyptiens ont dominé le sud du Levant, et l'écriture alphabétique, écriture de « vaincus », n'a pas réussi à s'imposer comme moyen de communication international face à l'écriture égyptienne et à l'écriture cunéiforme akkadienne utilisées depuis longtemps. Cependant quelques rares tessons attestent que cette écriture « cananéenne » a pu continuer à être utilisée localement. En fait, ces attestations sont d'autant plus sporadiques que l'écriture alphabétique linéaire était généralement utilisée sur du papyrus ou du cuir, et que ces deux matériaux ne se conservent pas dans le climat relativement humide du Levant.

Heureusement, à partir de 1300, ou un peu plus tôt, les scribes habitués à utiliser la tablette d'argile pour écrire l'akkadien cunéiforme adaptèrent l'écriture linéaire à ce matériau, sans doute plus lourd mais se conservant mieux, et créèrent une écriture alphabétique cunéiforme dont la variante la plus connue est attestée par quelque deux mille tablettes trouvées à Ras Shamra/Ougarit, au nord de la côte syrienne à côté d'un plus grand nombre de tablettes cunéiformes akkadiennes. Un regard sur le contenu de ces tablettes révèle que cette écriture alphabétique cunéiforme était essentiellement utilisée localement, aussi bien dans l'administration que dans le culte – rituels, mythes – tandis que l'akkadien dominait les relations et la culture internationales.

Quelques trouvailles occasionnelles, comme la tablette de Bet-Shemesh dans le sud de la Palestine, révèlent que cette écriture alphabétique cunéiforme, éventuellement sous les formes de deux autres variantes, pouvait être utilisée dans tout le Levant. De plus, les abécédaires nous montrent que les vingt-deux, vingt-sept ou trente lettres des trois variantes attestées pouvaient être apprises soit suivant l'ordre B, G, D, attesté en hébreu, en phénicien et en araméen, et à l'origine de l'ordre des lettres grecques et latines, soit suivant l'ordre H, L, Î, M, connu par l'épigraphie nord- et sud-arabique.

L'écriture alphabétique linéaire

Vers 1180, les invasions des « peuples de la mer » provoquèrent la disparition de la civilisation du Récent Bronze et avec elle, celle de l'écriture alphabétique cunéiforme. La civilisation de l'époque du fer qui va, peu à peu, la remplacer utilisera seulement l'écriture alphabétique linéaire. Celle-ci se diversifiera, surtout à partir de l'an 1000 environ, au fur et à mesure que s'organiseront les différents royaumes araméens, phéniciens, hébreux… – de la région avec leurs administrations royales et leurs écoles de scribes.

Le long de la côte palestinienne, entre Jaffa et Gaza, les royaumes de la Philistie utilisent l'écriture alphabétique dès le XIe siècle. L'écriture philistienne est maintenant mieux identifiée grâce à la tablette de Gézer et surtout, à une inscription royale d'Akish, roi d'Éqrôn (VIIe siècle) découverte récemment. Elle se rapproche tantôt de l'écriture hébraïque, tantôt de l'écriture phénicienne.

Cette dernière est utilisée par les royaumes phéniciens de Tyr, Sidon, Byblos et Arwad. Elle est surtout attestée par de nombreuses inscriptions royales à Byblos aux Xe -IXe siècles, puis aux VIe-IVe siècles et à Sidon aux VIe-Ve siècles. À partir du IXe siècle, on la retrouve à Chypre et dans les îles de la Méditerranée (Crète, Sardaigne), ainsi que dans le sud de la Turquie actuelle, à Zencirli – à l'est de l'Amanus, ancien royaume de Samal –, en Cilicie – ancien royaume de Qué : Karatepe, Cinekoÿ, Hassan-Beyli – et même plus au nord, à Ivriz, ou plus à l'ouest, en Pamphylie – Cebel, Ires, Dagi. Cette utilisation de l'écriture phénicienne pour des inscriptions royales dans des zones de parler louvite témoigne de la diffusion de l'écriture alphabétique phénicienne dans le monde indo-européen et conduira très vite, à la fin du IXe -VIIIe siècle, à l'adaptation de cette écriture pour transcrire des inscriptions phrygiennes ou grecques. La découverte relativement récente de ces inscriptions phéniciennes monumentales dans le sud de l'Anatolie montre que l'alphabet s'est diffusé au moins autant par voie de terre que par mer, même si cette dernière voie est privilégiée pour l'adaptation alphabétique grecque, étrusque puis latine.

Les royaumes phéniciens réussirent à se maintenir et à garder leur écriture jusqu'au début de l'époque hellénistique ; elle reculera ensuite devant le grec et disparaîtra pratiquement vers le tournant de notre ère. Cependant, dès le VIIIe siècle, elle s'était répandue en Méditerranée orientale et jusque sur les bords de l'Atlantique. Elle s'y maintiendra sous l'appellation de « punique » jusqu'à la chute de Carthage (146 avant J.-C.) et même après jusqu'au IIIe siècle de notre ère, sous la forme de l'écriture néo-punique, un développement de la cursive de l'époque précédente.

L'écriture araméenne

À l'intérieur des terres, dans un territoire correspondant à peu près à la Syrie actuelle, l'écriture araméenne est attestée depuis la deuxième moitié du IXe siècle avant J.-C. dans plusieurs inscriptions royales, aussi bien sur le Habur (bilingue de Tell Fekheriye) et à Zincirli, près de l'Amanus dans le sud de la Turquie actuelle, que dans la région d'Alep avec les inscriptions de Sfiré et d'Afis, ou dans le royaume de Damas (Tell Dan). Ces inscriptions royales araméennes disparaissent avant la fin du VIIIe siècle, en même temps que ces royaumes deviennent des provinces de l'Empire néo-assyrien.

Cependant, l'écriture araméenne continue d'être utilisée dans ces régions et l'araméen devient pratiquement la seconde langue de l'Empire néo-assyrien, attestée par plus d'une centaine de tablettes du VIIe siècle, tandis que la découverte récente de l'inscription araméenne de Bukân (vers 700 avant J.-C.), en Azerbaïdjan iranien, montre que l'araméen était déjà diffusé à cette époque dans le royaume mannéen, au sud du lac d'Urmieh.

Bien qu'attesté par très peu d'inscriptions, il continua à être utilisé en Syrie et en Mésopotamie sous l'Empire néo-babylonien (625-539). Il connaîtra surtout un important développement durant les deux siècles de l'époque achéménide (539-331). En fait, l'araméen était utilisé dans tout l'Empire perse comme langue administrative, depuis la Haute-Égypte (Éléphantine) ou la Lydie (Sardes) jusqu'à l'Indus ou l'Asie centrale – à la frontière entre l'Ouzbékistan et l'Afghanistan.

Les variantes de l'écriture araméenne

Avec l'arrivée d'Alexandre et, surtout la division de l'empire sous les Diadoques, l'araméen cessa assez rapidement d'être utilisé dans les zones non sémitiques, même si on trouve encore un peu partout au IIIe siècle av. J.-C. des inscriptions araméennes, et encore jusque vers le tournant de notre ère en Arménie. En fait, par suite de la division politique, les divers centres araméens vont développer chacun une écriture particulière.

L'écriture paléo-hébraïque se distingue assez vite par l'incurvation des hampes ; elle est surtout attestée à partir du VIIIe siècle par de nombreux ostraca, sceaux, bulles, inscriptions sur jarre, ainsi que par quelques inscriptions sur pierre ou sur rocher, aussi bien dans le royaume d'Israël que dans le royaume de Juda. Après la chute de Samarie en 722, l'écriture hébraïque n'est plus attestée épigraphiquement dans le royaume du Nord, Israël, mais le nombre d'inscriptions augmente dans le royaume de Juda jusqu'à la chute de Jérusalem en 587. Vers 600 avant J.-C., on peut estimer que l'écriture était très répandue dans l'administration et dans l'armée judéennes, et était connue dans tous les villages.

Après l'exil, l'écriture araméenne utilisée par l'administration néo-babylonienne puis perse tend à faire disparaître l'écriture paléo-hébraïque, qui n'est plus attestée que sur quelques sceaux et quelques monnaies, ainsi que dans la copie de textes littéraires – livres bibliques. En fait, à partir du IVe siècle avant J.-C., on emploie aussi l'écriture araméenne locale pour transcrire des textes hébreux : c'est ce qu'on appelle l'hébreu carré.

Du IXe siècle à la disparition des royaumes ammonites et moabites en 582, les deux royaumes transjordaniens d'Ammon et de Moab développent une écriture comportant certains traits paléographiques particuliers. L'écriture ammonite, avec ses hampes verticales, apparaît proche du phénicien et de l'araméen, tandis que l'écriture moabite, bien connue par la stèle de Mésha (fin du IXe siècle), est assez semblable à l'écriture paléo-hébraïque avec ses hampes très incurvées. Au sud de la mer Morte, le royaume édomite, qui disparaît en 552, développe aussi des traits paléographiques particuliers ; ainsi, pour mieux distinguer le D du R, il inverse cette lettre de bas en haut.

Une autre écriture en Arabie

Plus au sud et à l'est, en Arabie, se développe une tradition alphabétique linéaire complètement différente de l'écriture ouest-sémitique. Elle est attestée jusque vers le VIe siècle de notre ère par les nombreuses inscriptions sud-arabiques monumentales avec des formes très géométriques à ses débuts – par des inscriptions cursives sur bâtonnets, ainsi que par des milliers de graffiti nord-arabes.

Dans le sud du Levant, autour de Pétra, l'écriture nabatéenne est bien attestée du Ier siècle avant au IVe siècle après J.-C. par de nombreuses inscriptions monumentales, en particulier sur rocher, ainsi que, sous la forme cursive, dans quelques papyri trouvés dans le désert de Juda. Cette cursive nabatéenne est probablement à l'origine de l'écriture arabe

En Palestine, l'araméen est bien attesté sous forme de graffiti – ainsi dans les ossuaires dans la copie d'œuvres littéraires ou de documents de la pratique comme les manuscrits de la mer Morte. En fait, c'est la même écriture judéo-araméenne qui était habituellement utilisée pour écrire l'hébreu, d'où son appellation d'hébreu carré.

Au cœur du désert syrien, Palmyre développera du Ier siècle avant au IIIe siècle après J.-C. une belle écriture monumentale, un peu maniérée, en harmonie avec le style des sculptures de cette cité caravanière.

Un peu plus au nord, près de Mossoul, les fouilles de Hatra, capitale d'un petit royaume arabe de cette époque, ont mis au jour quelque trois cent cinquante inscriptions dans une écriture à demi-cursive gravée dans la pierre.

Enfin, en Haute Mésopotamie, le royaume d'Édesse, aujourd'hui Urfa, présente une paléographie propre, attestée par quelques inscriptions monumentales et surtout par la cursive sur parchemin (IIIe siècle) qui se continuera jusqu'à nos jours dans l'écriture syriaque.

André Lemaire
Janvier 2002
 
Bibliographie
Phoinikeia Grammata, lire et écrire en Méditerranée Phoinikeia Grammata, lire et écrire en Méditerranée
Sous la direction de Claude Baurain, C. Bonnet et V. Krings
Namur, 1991

Des signes pictographiques à l’alphabet Des signes pictographiques à l’alphabet
Rhina Viers
Karthala, Paris, 2000

Histoire de l'écriture : De l'idéogramme au multimédia Histoire de l'écriture : De l'idéogramme au multimédia
Sous la direction de Anne-Marie Christin
Flammarion, Paris, 2001

Scritture alfabetiche Scritture alfabetiche
M.G. Amadasi Guzzo
Rome, 1987

Early History of the Alphabet Early History of the Alphabet
J. Naveh
Jérusalem, 1987

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