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L'antique Beyrouth
à la lumière des dernières fouilles archéologiques
Josette Elayi
Chargée de recherche au CNRS

Lorsque l'archéologue libanais Roger Saïdah écrivait en 1969, à propos des fouilles effectuées à Beyrouth, entre les immeubles Rivoli et Byblos : « Cette fouille sera sans doute la dernière opportunité pour les archéologues d'étudier l'histoire de la cité préromaine », il ne pouvait pas prévoir les événements dramatiques du Liban (1975-1990) et la destruction d'une grande partie du centre-ville. Ces circonstances particulières ont offert la possibilité exceptionnelle de connaître plus de 5 000 ans de l'histoire de Beyrouth en explorant le site antique entièrement enfoui sous l'agglomération moderne, comme nous l'explique Josette Elayi qui a publié, en collaboration avec H. Sayegh, aux éditions Gabalda, un ouvrage en deux tomes : Un quartier du port phénicien de Beyrouth au Fer III/Perse I- Les objets (1998) II- Archéologie et histoire (2000).

De 1994 à 1997, de nombreuses équipes nationales et étrangères ont ouvert des dizaines de chantiers archéologiques au centre-ville et travaillé avec des moyens très inégaux, mais toujours dans des conditions difficiles. Les seules fouilles publiées pour le moment sont celles du quartier du port phénicien (secteurs de Bey 010 et Bey 039), daté de la fin du VIe siècle au IVe siècle avant J.-C. (Fer III/Perse), dont une partie a été conservée aujourd'hui à l'intérieur d'un parking souterrain. Le nom phénicien de Beyrouth était BRT Berytos en grec et Berytus en latin qui aurait signifié, selon l'étymologie généralement admise, « puits » ou « citerne ».

Beyrouth à l'âge du bronze et à l'âge du fer

L'occupation humaine de la région de Beyrouth, en particulier dans le secteur de Ras Beyrouth, a commencé très tôt, dès le Paléolithique, peut-être à cause de ses nombreuses sources, et elle s'est poursuivie de manière ininterrompue jusqu'à aujourd'hui. La ville de Beyrouth semble déjà mentionnée au troisième millénaire dans les textes d'Ebla, et les lettres d'El-Amarna, adressées par les rois des cités syro-phéniciennes au pharaon égyptien, apportent maintes informations sur l'histoire de cette cité au XIVe siècle avant J.-C. : gouvernée par le roi Ammunira, elle était alors sous domination égyptienne, mais les troubles se multiplièrent sous le règne d'Amenhotep IV, car elle était en contact avec la zone contrôlée par l'Empire hittite ; Beyrouth accueillit notamment le roi de Byblos, Rib-Hadda, en exil. On suit également l'histoire de Beyrouth à travers les textes d'Ougarit qui montrent les relations entre deux cités protophéniciennes, et les Annales assyriennes, récits de la conquête et de la domination des rois d'Assur sur les cités de la côte levantine. Les fouilles de Beyrouth ont révélé la cité connue par tous ces textes : la ville de l'âge du bronze était installée sur le tell où elle a été fortifiée à partir du Bronze moyen, mais elle dépassait largement ce périmètre puisqu'on en trouve des traces par exemple sous le quartier du Fer III/Perse. En revanche, la ville de l'âge du fer semble avoir été surtout cantonnée sur le tell fortifié, mais il faut attendre la publication des autres fouilles pour en savoir davantage.

La découverte d'un quartier portuaire de l'époque perse

Ce quartier est, de loin, le mieux conservé des fouilles du centre-ville, avec ses rues et ses dix-huit unités architecturales, dans la partie qui a pu être fouillée : maisons, magasins, maisons avec magasins ou ateliers et petit temple de quartier à bétyle, dédié sans doute à la déesse Ashtart – on y a trouvé des statuettes de femmes nues enceintes, aux bras étendus. Après un long hiatus d'occupation de plus de six siècles (Fer I et Fer II), ce secteur situé à l'ouest du tell a été reconstruit vers la fin du VIe siècle et le port réaménagé avec la construction du quai occidental, en relation avec l'évolution topographique d'une part – assèchement du wadi et modification de la ligne du rivage à la suite de la baisse du niveau de la mer – et avec le développement des activités portuaires d'autre part. Ce quartier a été organisé selon un plan rigoureusement orthogonal, avec îlots et unités architecturales rectangulaires, et rues se coupant à angle droit. Il était adapté à la configuration du terrain, en ce sens que les rues descendant au port suivaient naturellement la pente, et que les rues transversales étaient perpendiculaires à la pente et horizontales, déterminant de longues terrasses portant les îlots d'habitation ; elles étaient relativement longues (au moins cinquante-deux mètres) et leur largeur variait entre un mètre soixante et deux mètres cinquante pour l'axe principal conduisant au port. On attribuait traditionnellement l'invention de ce plan orthogonal, dit « hippodamien », au Grec Hippodamos de Milet, mais son utilisation au Proche-Orient est bien antérieure à sa mise en œuvre dans la cité d'Olynthe, fondée en 432. Le plan orthogonal de Beyrouth intégrait en outre, dans ses édifices et dans ses rues, un système de conduits d'égouts couverts, dont le collecteur principal se déversait dans le port, en passant sous le quai ; dans l'état actuel de la documentation, ce système est antérieur aux plus anciens systèmes grecs connus et aux systèmes phéniciens et puniques – Kition à Chypre et Kerkouane en Tunisie. L'occupation de l'espace était optimisée sans sacrifier l'aération du quartier, l'habitat était dense sans être entassé, et les exigences fonctionnelles étaient respectées : accès direct au port, rues plus ou moins larges, pavées ou non en fonction de leur importance, avec escaliers quand la pente devenait trop forte, et lieu de culte intégré. Du point de vue architectural, les techniques de construction utilisées visaient la solidité afin de mieux résister à la poussée des terres sur ce terrain en pente et aux secousses sismiques fréquentes dans la région : techniques des pièces mi-excavées dans le socle rocheux, maillage en caissons alternés et murs à piliers, caractéristiques de l'architecture phénicienne. Le quai du port était formé de rangées d'énormes blocs, placés perpendiculairement à la mer et assemblés par des scellements de plomb, dans lesquels se trouvait encore une borne d'amarrage ; il a dû être exhaussé à trois reprises à cause de la montée du niveau de la mer.

Les activités du quartier à l'époque perse

Ce quartier était d'abord résidentiel, et habité notamment par des commerçants, des pêcheurs, des artisans et du personnel religieux. C'était un lieu de rencontre privilégié entre le Proche-Orient et le monde méditerranéen, un milieu cosmopolite dans lequel les habitants étaient en contact avec tous les apports extérieurs, en particulier les cultures égyptienne et grecque. Ils étaient dans l'ensemble de condition moyenne, mais certaines maisons appartenaient à de riches propriétaires ; on connaît à présent leur vie quotidienne – régime alimentaire, mode vestimentaire, goûts, croyances religieuses, activités. Ces dernières étaient naturellement tournées vers la mer, qui fournissait des produits destinés à la consommation locale et à l'exportation. On pratiquait la pêche (poissons et murex), ce qui nécessitait la fabrication de matériel et la construction de navires. Les habitants de ce quartier effectuaient également à domicile des travaux artisanaux tels que le filage, le tissage et la couture ; la fabrication de teinture pourpre et la teinturerie des textiles se faisaient dans un quartier voisin, sans doute en raison des fortes odeurs qui auraient gêné un quartier résidentiel. De nombreuses autres activités sont attestées : menuiserie, peinture, poterie (très développée), fabrication de terres cuites, travail du verre (déjà remarquable), de l'os et du métal. Les activités commerciales étaient intenses et diversifiées dans les différents lieux de vente : petites boutiques situées sur l'axe principal conduisant au port, maisons-magasins et vente directe sur le quai du port. On importait de la vaisselle de table, des lampes, des amphores à vin et à huile grecques, et on utilisait, surtout pour le commerce régional, des jarres locales en forme de sac, faciles à transporter et adaptées à toutes sortes de contenus : olives, huile d'olive, blé, lentilles, noix, raisins, vin. Beyrouth servait sans doute de port de transit pour écouler les surplus céréaliers de l'arrière-pays et exportait du vin vers l'Égypte, la Babylonie et la Grèce ; les fouilles attestent notamment le commerce des bois, des textiles, des pierres et des métaux : commerce régional ville-campagne, commerce avec les cités voisines et commerce lointain, maritime et caravanier.

Le statut politique de Beyrouth à l'époque perse

On sait maintenant que Beyrouth n'était pas alors une cité phénicienne autonome, mais une ville portuaire active et prospère appartenant à la grande cité-État de Sidon, elle-même sous domination perse, et dont le territoire s'étendait sans doute vers le nord jusqu'au Nahr el-Kelb et, vers le sud, jusqu'à Jaffa, mis à part les régions appartenant au territoire de la cité de Tyr. L'ampleur du projet de construction du nouveau quartier de Beyrouth et du quai occidental du port ne pouvait être qu'une entreprise d'État : il a dû être planifié par le pouvoir en place à Sidon et mis en œuvre à travers l'administration locale. Cette initiative a été prise vers la fin du VIe siècle, soit sous le règne du roi Eshmunazor en corégence avec sa mère Amoashtart ─, soit sous celui de Bodashtart. Elle a coïncidé avec le don territorial des villes de Dor et de Jaffa par le roi des Perses au roi de Sidon, et à l'expansion sidonienne en Phénicie du Sud ; elle s'insérait dans le cadre général de l'aménagement du territoire de Sidon, qui incluait aussi la construction et la réfection des édifices religieux, tel le petit temple de quartier de Bey 010.

Beyrouth aux époques gréco-romaine, byzantine et arabe

Le quartier portuaire, sans doute détruit par un séisme vers la fin du IVe siècle avant J.-C., a dû être entièrement reconstruit à l'époque hellénistique, car aucun bâtiment n'avait été préservé. Les Bérytiens étaient alors très actifs dans le commerce méditerranéen, où plusieurs avaient amassé de grosses fortunes ; ils possédaient en particulier, dans l'île grecque de Délos, une puissante association de négociants, d'armateurs et d'entrepositaires. À partir de l'époque romaine, plusieurs vestiges architecturaux ont été découverts au hasard des reconstructions, bien avant les fouilles du centre-ville. On connaît aussi par les textes anciens la fondation de la colonie romaine Colonia Julia Augusta Berytus en 27 avant notre ère, et les travaux d'urbanisme effectués par Hérode le Grand, Agrippa Ier et Agrippa II. Beyrouth fut un grand foyer intellectuel au Bas-Empire et à l'époque byzantine, avec sa fameuse école de droit, célèbre dès le début du IIIe siècle, mais dont les fouilles ne semblent pas avoir retrouvé trace. Après le grand séisme qui détruisit la ville en 551, le poète grec Joannès Barbucas écrivait en la personnifiant : « Marin, n'arrête pas le cours de ton vaisseau pour moi, ne plie pas tes voiles, terre sèche est le port que tu vois ! ». Pourtant, quelques siècles plus tard, les voyageurs la décrivaient comme « une grande ville populeuse, entourée de spacieuses prairies et ornée d'un beau port » ; elle fut plusieurs fois convoitée, prise d'assaut, et ses fortifications détruites et restaurées, au cours des périodes omeyyade, abbasside, fatimide, croisée, ayyubide et mamelouke. Les fouilles ont livré notamment les traces d'un artisanat très prospère de la poterie, du verre et de l'industrie de la soie, qui fut surtout développée par l'émir Fakh ed-Din (1590-1633).

Josette Elayi
Juin 2001
 
Bibliographie
Un quartier du port phénicien de Beyrouth au Fer III/Perse. Les objets Un quartier du port phénicien de Beyrouth au Fer III/Perse. Les objets
Josette Elayi, H. Sayegh
Paris, Éditions Gabalda, 1998

Un quartier du port phénicien de Beyrouth au Fer III/Perse. Archéologie et histoire Un quartier du port phénicien de Beyrouth au Fer III/Perse. Archéologie et histoire
Josette Elayi, H. Sayegh
Éditions Gabalda, Paris, 2000

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