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L'Angleterre des Angles et des Saxons
Sophie Cassagnes-Brouquet
Professeur d'histoire médiévale à l'Université de Toulouse-II-Le Mirail

La période qui s'étend de l'installation en Bretagne des peuples germaniques, à partir de 450, jusqu'à la conquête du royaume anglo-saxon par Guillaume de Normandie, correspond à l'âge appelé par les historiens anglais Early Middle Age ou Haut Moyen Âge. Durant ces longs siècles se sont mises en place les principales caractéristiques de la société et des institutions civiles et ecclésiastiques de l'Angleterre médiévale dont Sophie Cassagnes, auteur d'une Histoire de l'Angleterre médiévale (Ophrys, 2000), nous rappelle ici la réelle originalité.

Invasions et migrations

La Bretagne fut une province romaine pendant quatre siècles. Le mur d'Hadrien établi sur la Tyne formait la limite nord de la domination de Rome en Europe. Cependant, au IVe siècle, la pax romana n'est plus assurée, la Bretagne est attaquée au nord et à l'ouest par les Celtes d'Écosse et d'Irlande et à l'est et au sud par les pirates germains. En quelques décennies, la civilisation romaine disparaît, les peuples barbares s'installent et modifient le paysage et la société d'un pays que l'on ne peut plus appeler la Bretagne mais l'Angleterre.

La Bretagne est menacée par une double attaque : au nord, les Scots et les Pictes, des peuples celtes, franchissent le mur d'Hadrien. Au sud, les raids des pirates germains sur les côtes de l'Angleterre débutent dès le IIIe siècle. Ils appartiennent à trois peuples, les Angles, les Jutes et les Saxons, originaires des côtes de la mer du Nord et de la Baltique. Les Saxons s'installent dans l'Angleterre du sud-est (Essex), du sud (Sussex) et de l'ouest (Wessex). Les Angles dominent l'East Anglia, la Mercie et la Northumbrie. Les Jutes s'établissent dans le Kent et l'île de Wight. Il s'agit à l'origine de groupes de mercenaires, appelés par des chefs bretons, qui finissent par s'installer en Bretagne afin de s'y tailler leurs propres territoires, provoquant l'exode de nombreux Bretons vers l'Armorique voisine au Ve siècle. C'est à cette période qu'une tradition orale fait remonter les exploits d'un roi celte et chrétien, Arthur, contre les envahisseurs païens. Ces peuples, organisés en tribus sous la domination d'un chef de guerre, adorent les dieux du panthéon germanique. La tombe d'un chef païen découverte à Sutton Hoo dans l'est de l'Angleterre, datée du début du VIIe siècle, a permis une meilleure connaissance de cette civilisation. Les objets mis au jour sur ce site sont conservés au British Museum.

Vers 600, le sud de l'Angleterre ne compte pas moins de dix royaumes indépendants ; l'un des plus puissants est le royaume de Mercie, centré autour de Lichfield qui atteint une sorte de suprématie sous le roi Penda (628 à 655). Au nord, la Northumbrie offre un aspect plus uni avec deux royaumes.

Si le christianisme était déjà implanté en Bretagne au IVe siècle, l'invasion des Angles et des Saxons semble lui avoir porté un coup fatal. Le paganisme de ces peuples s'acclimate sans grandes difficultés dans un pays assez peu évangélisé. Les Angles et les Saxons adorent les mêmes dieux que les Germains : Wotan, le dieu du tonnerre, Frig, la déesse de la fertilité… Leurs idoles sont adorées dans des temples ou en plein air. Les Bretons n'ont guère fait de tentative pour convertir leurs envahisseurs et l'initiative de leur évangélisation vient de Rome.

Une tradition rapporte que le pape Grégoire le Grand aurait rencontré vers 574-578, sur un marché d'esclaves de Rome, des Angles du royaume de Deira en Northumbrie et décidé de convertir ce peuple. Il choisit pour cette mission le moine Augustin qui débarque dans le Kent en 597, convertit le roi Aethelbert et devient le premier archevêque de Cantorbéry en 601. L'évangélisation du nord de l'Angleterre est due aux missionnaires irlandais, représentants d'une autre tradition chrétienne. En 644, le synode de Whitby règle les conflits qui opposent les Irlandais et les Romains au profit de ces derniers. La liturgie et le calendrier romain s'imposent dans toute l'Angleterre sous l'autorité incontestée de l'archevêque de Cantorbéry.

L'Angleterre face aux Vikings

Le pillage par les Vikings du monastère de Lindisfarne en 793 marque un tournant dans l'histoire de l'Angleterre. Les Vikings empruntent deux voies maritimes pour attaquer le pays : celle des Norvégiens passe au nord, elle commence par les fjords de la côte norvégienne, les mène aux îles Shetland, puis à l'île de Man et en Irlande ; celle des Danois part de la presqu'île du Jutland, emprunte la mer du Nord et la Manche jusqu'aux côtes anglaises. Les premiers raids commencent à la fin du VIIIe siècle et deviennent réguliers ente 800 et 850 ; ils se déroulent au printemps et en été quand la mer le permet. Ce ne sont au départ que de simples pillages mais, à partir de 850, certains envahisseurs s'installent en Angleterre, bien décidés à s'y tailler des royaumes. Les Anglais ne disposent pas de flotte et restent désemparés face à ces attaques.

Seule la personnalité énergique du roi du Wessex, Alfred (871-899), leur donne le courage de résister aux envahisseurs danois. Par ses victoires contre les Vikings et sa ténacité, Alfred crée les bases de l'unité politique du pays. Il unifie peu à peu tous les royaumes anglais sous la domination du Wessex. Il installe un réseau de forteresses dans tout le pays, les boroughs, afin de mieux le défendre. Grâce à lui, l'Angleterre connaît une paix relative jusqu'en 950. Edgar (959-975) est le premier roi d'Angleterre sacré à Bath en 973. Malheureusement, les raids reprennent en 980 sous la double impulsion des Danois au sud et des Norvégiens au nord. Les rois d'Angleterre réagissent mollement, préférant payer tribut aux envahisseurs. Au début du XIe siècle, le fils du roi du Danemark, Swein, parvient à soumettre toute l'Angleterre et le roi Aethelred doit se réfugier en Normandie. À la mort de Swein en 1014, son fils Cnut lui succède ; en 1016 il est reconnu roi d'Angleterre par les grands du royaume. Son règne marque l'apogée de la puissance des Vikings ; il domine un vaste empire maritime composé de la Norvège, du Danemark et de l'Angleterre. Cependant, à sa mort, chaque pays reprend son indépendance ; son fils Harthacnut choisit comme successeur Édouard, le dernier descendant des rois anglo-saxons, qui est couronné à Winchester à Pâques 1043.

Après vingt-cinq ans d'exil en Normandie, Édouard revient en Angleterre, où il se heurte aux grandes familles nobles qui le considèrent comme un étranger, et en particulier à la puissante famille de Godwine, earl du Wessex dont il épouse la fille Édith. Peu à peu, il s'éloigne des affaires du royaume pour se consacrer entièrement à la religion et à sa grande œuvre, la superbe abbaye de Westminster. À la mort de Godwine en 1053, son fils Harold devient tout puissant à la cour. Lorsqu'Édouard meurt le 5 janvier 1065, les grands du royaume le choisissent comme roi et il est sacré le lendemain à Westminster.

La vie dans l'Angleterre des Angles et des Saxons

Qualifié parfois par les historiens de Dark Ages, le début du Moyen Âge est marqué en Angleterre par le déclin de la civilisation urbaine établie sous les Romains. L'économie se contracte et la démographie recule. Le VIe siècle est scandé par une série d'épidémies qui provoquent une chute de la population, très difficile à estimer. Cette rupture brutale témoigne en réalité de l'émergence d'une nouvelle organisation politique, sociale et religieuse.

Les premiers rois des Angles et de Saxons sont des chefs guerriers qui ont réussi à établir leur autorité sur un peuple ; ils fondent des dynasties mais le fils aîné n'hérite pas forcément de son père. Le roi désigne son successeur de son vivant. On ignore tout des cérémonies d'investiture des rois païens. Peu à peu, aux VIIe et VIIIe siècles, les rois anglo-saxons subissent l'influence de la monarchie franque qu'ils imitent dans leurs premières pièces de monnaie, les shillings d'or. Ils adoptent aussi le sacre des rois francs. Edgar est le premier roi anglais consacré, à Bath en 973. Le lieu du sacre n'est pas encore fixé.

Les rois résident dans des villas, au cœur de grands domaines. La cour, encore itinérante, est constituée de la famille du souverain et de guerriers fidèles, nourris et élevés dans l'entourage du roi, qui reçoivent des terres en récompense de leurs services. L'administration reste sommaire. Les prêtres tiennent les registres et mettent par écrit les chartes royales mais il n'existe pas encore de vraie chancellerie. Le trésor du roi le suit dans ses déplacements. Il est alimenté par des revenus variés : les rentes des domaines fonciers, les tributs versés par les peuples assujettis, les droits de justice et les taxes sur les marchés et les routes. Au début du XIe siècle, le roi se fixe à Winchester. Pour gouverner, il fait appel à des assemblées de conseillers, les witenagemot réunies à l'occasion des grandes fêtes de Noël, de Pâques et de Pentecôte. Elles rassemblent les grands du royaume, les évêques et les abbés et les représentants du roi dans les provinces. En effet, dès le IXe siècle, l'Angleterre est divisée en shires dirigés par un ealdorman nommé par le roi. Il dirige l'armée du shire, composée des nobles et des hommes libres, préside la cour de justice et prélève les taxes dues au souverain. Peu à peu le terme anglo-saxon d'ealdorman est remplacé par celui d'earl, « comte », d'origine scandinave. Cependant, au XIe siècle, ce mot ne désigne plus un officier royal mais un grand magnat comme Godwine dont les terres s'étendent sur plusieurs shires. Le représentant du roi dans le shire est désormais le sheriff. Il contrôle des communautés villageoises qui groupent des hommes libres qui doivent le service militaire au roi, mais aussi des paysans dépendants riches ou pauvres. Dans l'ensemble, la condition paysanne se dégrade considérablement pendant cette période. Frappés par l'insécurité, les paysans libres sont contraints de se placer dans la dépendance économique et personnelle des nobles et des puissants. Les magnats et les nobles ou thegns jouissent d'un statut privilégié. Ils ont obtenu des terres du roi en échange de leurs services à la cour ou à la guerre et dominent le monde des paysans et des artisans.

Les prêtres et les moines sont encore très peu nombreux, mais ils dominent la société car ils détiennent le monopole du savoir. Depuis le VIIe siècle, les prêtres anglais sont placés sous l'autorité de l'archevêque de Cantorbéry. Le pays n'est pas encore divisé en paroisses, les rares églises sont dues à la générosité de puissants fondateurs, rois, nobles, évêques ou abbés. Ce sont en général des constructions fort modestes, de petite taille, aux murs épais percés de rares fenêtres comme l'église de Saint-Laurent à Bradford-on-Avon. Conscient de leur dispersion, l'archevêque Théodore autorise au VIIe siècle les prêtres à dire la messe dans les champs, près d'une croix comme la splendide croix sculptée de Ruthwell. Les monastères ont été durement frappés par les Vikings. Les bâtiments détruits, les bibliothèques incendiées connaissent pourtant un renouveau au Xe siècle grâce à l'action de saint Dunstan. Abbé de Glastonbury en 940, il reconstruit son abbaye et y engage la réforme monastique. Après un séjour sur le continent, devenu archevêque de Cantorbéry en 956, il s'inspire des exemples de Cluny et de Fleury pour étendre cette nouvelle impulsion à l'ensemble du royaume.

Les monastères sont les berceaux de la culture anglo-saxonne comme en témoignent la vie et l'œuvre de son meilleur représentant, Bède le Vénérable. Né vers 673, il devient très jeune moine à Monkwearmouth, puis à Jarrow (mort 735). C'est dans ce monastère qu'il rédige en latin de nombreux ouvrages : des vies de saints, des chroniques, des commentaires des Écritures et surtout son Histoire ecclésiastique du peuple anglais, achevée 731, qui demeure la principale source des historiens pour approcher l'histoire de l'Angleterre anglo-saxonne. Alcuin, écolâtre d'York, est une autre brillante figure de cette culture anglo-saxonne. Appelé en 792 par Charlemagne qui en fait son principal conseiller et le nomme abbé de Saint-Martin de Tours, il est le grand promoteur de la « Renaissance carolingienne ».

Les monastères anglo-saxons ne sont pas seulement des centres culturels, ils sont aussi d'importants foyers artistiques. Leurs scriptoria ont porté l'art de l'enluminure à sa perfection comme en témoignent les Évangéliaires de Durrow et de Lindisfarne, conservés au British Museum.

Sophie Cassagnes-Brouquet
Juin 2002
 
Bibliographie
Histoire de l'Angleterre Histoire de l'Angleterre
Roland Marx
Fayard, Paris, 1993

L'Europe des invasions L'Europe des invasions
Jean Hubert, Jean Porcher et Wolfgan Volbach
L'Univers des formes
Gallimard, Paris, 1967

Histoire de l'Angleterre médiévale Histoire de l'Angleterre médiévale
Sophie Cassagnes-Brouquet
Orphys, Gap, 2000

Histoire de la Grande-Bretagne Histoire de la Grande-Bretagne
Kenneth Morgan
Armand Colin, Paris, 1985

L'Europe barbare de 476 à 774 L'Europe barbare de 476 à 774
Pierre Richè
Sedes, Paris, 1989

L'Empire carolingien L'Empire carolingien
Jean Hubert, Jean Porcher et Wolfgan Volbach
L'Univers des formes
Gallimard, Paris, 1968

Les peintres en Bourgogne au temps des Rolin Les peintres en Bourgogne au temps des Rolin
Sophie Cassagnes-Brouquet
In catalogue de l'exposition La bonne étoile des Rolin
Picard, Paris, 1999

Culture, artistes et société dans la France médiévale Culture, artistes et société dans la France médiévale
Sophie Cassagnes-Brouquet
Orphrys, Gap, 2000

D'art et d'argent, production et consommation d'art dans l'Europe du Nord-Ouest à la fin du Moyen Âge D'art et d'argent, production et consommation d'art dans l'Europe du Nord-Ouest à la fin du Moyen Âge

PUR, Rennes, 2001

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