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L'Adriatique entre deux mondes
Pierre Cabanes
Professeur honoraire de l’université Paris X Nanterre.
Fondateur de la mission archéologique et épigraphique française en Albanie

Pierre Cabanes, vous avez publié avec plusieurs collaborateurs une Histoire de l'Adriatique (Éditions du Seuil, 2001). Pouvez-vous nous préciser le rôle historique joué par la mer Adriatique ?

Ce golfe profond a été de tout temps une voie de pénétration vers l'Europe centrale à partir du monde méditerranéen. L'Adriatique est, en même temps, frontière entre deux mondes ou trait d'union, passerelle entre deux rives très proches l'une de l'autre. Route de l'ambre dans l'Antiquité, trait d'union entre la Grèce et la Grande Grèce, elle marque un temps la limite entre monde grec et monde romain ; située au cœur de l'Empire romain à partir d'Auguste, elle redevient frontière entre empire d'Orient et empire d'Occident, puis entre Byzance et le monde barbare, comme plus tard elle sépare dans une certaine mesure le catholicisme romain de l'orthodoxie, puis l'Empire ottoman de la chrétienté occidentale. Durant la deuxième moitié du XXe siècle, elle correspond à la limite entre l'Occident et les États soumis à l'hégémonie soviétique après 1945, même si la Yougoslavie de Tito s'en éloigne quelque peu à partir de 1948. À l'heure où l'Union européenne attire sans cesse de nouvelles candidatures, la mer Adriatique rapproche membres fondateurs et pays candidats mais elle est aussi une frontière vive entre pays riches de l'ensemble Schengen et habitants pauvres d'un vaste tiers-monde attirés par l'espoir d'un avenir meilleur au-delà de l'Adriatique, au risque d'une traversée périlleuse.

L'histoire ne s'explique pas sans la géographie. Quels sont les grands traits de la mer Adriatique ?

Fernand Braudel résumait ainsi les données chiffrées concernant la mer Adriatique : « De Venise au détroit d'Otrante, l'Adriatique compte 700 kilomètres ; sa superficie est de 140 000 kilomètres carrés ; réduite à un cercle, elle aurait 492 kilomètres de diamètre ; ses côtes continentales et insulaires mesurent respectivement 3 887 et 1 980 kilomètres, soit au total 5 867 kilomètres. » Sa largeur moyenne est de 220 kilomètres, mais on ne compte que 72 kilomètres dans la zone la plus étroite du canal d'Otrante. Jacques Le Goff, dans la préface qu'il a bien voulu écrire pour l'Histoire de l'Adriatique, ajoute fort justement qu'elle est une mer dissymétrique : « La côte occidentale est, grosso modo, rectiligne, à l'exception de l'excroissance du Gargano, avec les zones troubles du delta du Pô et de la lagune de Venise et, en dehors de Venise, des ports de moyenne importance : Ancône, qui fut pourtant jusqu'à la fin du XIXe siècle port pontifical, Bari et Brindisi qui furent au Moyen-Âge des ports d'embarquement pour le pèlerinage de Terre sainte. Le corps de saint Nicolas vint échouer d'Orient à Bari pour y devenir protecteur des pèlerins et des écoliers et se transformer dans l'Europe du Nord en Santa Claus, le Père Noël. Dans cette légende, comme souvent, on rencontre un thème essentiel de l'Adriatique : les relations Orient-Occident. La côte orientale au sud du golfe de Trieste et de la péninsule d'Istrie est, au contraire, très irrégulière depuis le golfe de Rijeka jusqu'à Corfou, la plus grande du chapelet d'îles qui s'étirent au large d'une côte où prédomine longtemps, de l'Istrie au Monténégro, un relief calcaire, karstique, avec sa tortueuse et interminable circulation d'eaux souterraines si caractéristique que les termes qui le désignent sont empruntés au serbo-croate. L'activité portuaire n'est pas tellement favorisée. En dehors de Trieste en plein déclin depuis l'effondrement de l'Autriche-Hongrie en 1918, seul le port aujourd'hui croate de Dubrovnik (Raguse) a eu une certaine importance historique. »


Dans ce cadre géographique, l'Adriatique présente un vrai résumé de l'histoire européenne. Quelles en sont les principales étapes ?

Il est vrai que l'Adriatique est présente dans toutes les étapes de l'histoire européenne, mais elle fait place à bien des intervenants plus lointains, depuis le retour de l'expédition des Argonautes jusqu'aux émigrants clandestins venus du Kurdistan ou du Bengladesh à notre époque, en passant par les Ottomans.

L'Adriatique intervient, dès l'Antiquité, dans l'histoire de l'humanité, en facilitant l'extension de la civilisation grecque vers l'Occident. On l'observe, d'abord, à travers des récits d'expéditions légendaires : le retour des Argonautes s'effectue en remontant le cours de l'Istros (le Danube) depuis la mer Noire jusqu'à l'Istrie, ce qui suppose un fleuve à deux embouchures, l'une à l'est en mer Noire, l'autre, à l'ouest, au nord de l'Adriatique et ce n'est qu'à Corfou que l'union de Médée et de Jason est consommée ; c'est aussi la légende de Cadmos et d'Harmonie chez les Illyriens, puis le retour des guerriers qui ont participé à la guerre de Troie : Anténor, le fondateur de Padoue, Diomède, Ulysse, Andromaque et Hélénos. À partir du VIIIe siècle avant J.-C., la colonisation grecque devient active : les Corinthiens s'établissent à Corcyre (Corfou) dès 733, sans doute précédés par des Eubéens d'Érétrie ; ceux-ci sont aussi à l'origine de la colonie d'Orikos, au fond de la baie de Vlora, excellent mouillage en eau profonde, bien abrité, qui reçoit le nom de Pasha Liman à l'époque médiévale, avant d'abriter les sous-marins soviétiques jusqu'en 1961. Corcyréens et Corinthiens fondent Épidamne-Dyrrhachion en 627, puis Apollonia d'Illyrie vers 600, pour contrôler les échanges avec l'intérieur de la péninsule balkanique, aux débouchés occidentaux de la route qui devient la via Egnatia au IIe siècle avant J.-C. ; des comptoirs sont fondés dans le delta du Pô, à Spina et Adria, au contact du monde étrusque, qui contrôle la basse vallée du Pô jusqu'à l'invasion gauloise du IVe siècle avant J.-C. ; d'autres colonies grecques s'établissent en Dalmatie : Pharos (Stari Grad dans l'île de Hvar), Issa (Vis), Kerkyra Melaina (Korçula), suivies par les fondations de Tragurion (Trogir) et Épetion au voisinage de Salone. L'établissement romain sur toute la rive occidentale de l'Adriatique est achevé dans le premier tiers du IIIe siècle av. J.-C. ; ébranlé par Hannibal, durant la deuxième guerre punique, il est définitif après 202. C'est aussi le moment où Rome intervient sur la rive orientale, contre les Illyriens et les Macédoniens. La province de Macédoine qui s'étend jusqu'à Dyrrachium est fondée en 148 av. J.-C..

Au IIIe siècle après J.-C., l'Adriatique devient le centre de l'Empire confronté aux invasions barbares sur le Danube : l'Empire est aux mains d'empereurs illyriens et Dioclétien fait du palais de Split où il se retire le centre du pouvoir. Après 378, les Wisigoths d'Alaric ravagent toute la rive orientale de l'Adriatique, avant de prendre Rome en 410. La disparition de l'Empire romain d'Occident en 476 est suivie de l'établissement des Ostrogoths de Théodoric à Ravenne et sur les deux rives de l'Adriatique, puis de leur remplacement par Justinien au milieu du VIe siècle. Dès lors, l'Adriatique redevient frontière, même si l'Italie est, un temps, une marche de l'Empire byzantin sous le nom d'exarchat de Ravenne. Les invasions des Lombards en Italie, celles des Slaves dans les Balkans modifient profondément la situation autour de l'Adriatique à partir de la seconde moitié du VIe siècle. L'intervention carolingienne met en contact Francs et Grecs, alors que Venise commence à se développer et tente de jouer un rôle autonome à l'égard des deux empires d'Aix-la-Chapelle et de Constantinople, au moment où les Sarrasins s'infiltrent par le sud en Adriatique.

À partir du XIe siècle, l'Adriatique tend à devenir un lac vénitien, malgré la pression des Normands de Sicile au sud ; le schisme de 1054 creuse le fossé entre Rome et le patriarcat de Constantinople. Les croisés de Bohémond passent par Dyrrachion pour rejoindre le gros de la première croisade ; au nord, la Croatie passe aux mains des Hongrois. La IVe croisade, en 1204, marque le triomphe de Venise, dont la fortune repose sur la domination de l'Adriatique.

À partir de la fin du XIIIe siècle, Venise veille sans cesse au maintien de son empire, face aux Hongrois de Croatie, à l'État pontifical et aux revendications de Raguse en vue d'une autonomie acquise en 1358. C'est pendant le règne du sultan Murat Ier (1359-1389) que les Turcs s'installent solidement dans les Balkans. La résistance de Skanderbeg retarde leur progression (1443-1468) mais, en 1480, les Ottomans débarquent à Otrante. La bataille de Lépante, en 1571, marque un succès pour Venise et la chrétienté mais ne fait que retarder la progression turque en mer Adriatique.

Le déclin de Venise est lent après la guerre de Candie (1645-1669) jusqu'à ce 12 mai 1797 qui voit le sénat de la République de Saint-Marc voter la fin de ses institutions, sous la pression de Bonaparte. Le partage des dépouilles de Venise est fait entre Napoléon et l'Autriche, seule bénéficiaire après 1815, mais l'unification italienne ne peut se réaliser sans conflit avec les Habsbourg. La prépondérance maritime de l'Autriche est la caractéristique du XIXe siècle dans la mer Adriatique, ce qui favorise le développement de Trieste et de Pula. Les Turcs sont chassés de l'Adriatique lors de la première guerre balkanique, en 1912. Durant la première guerre mondiale, l'Autriche-Hongrie est maîtresse de l'Adriatique et les Alliés doivent établir un barrage entre Corfou et Otrante pour contenir la flotte austro-hongroise hors de la Méditerranée.

Le règlement des années 1918-1920 bouleverse la situation des rives de l'Adriatique, en expulsant l'Autriche pour le plus grand dommage de Trieste et en cédant la rive orientale à la nouvelle Yougoslavie, tandis que l'Albanie, indépendante depuis novembre 1912, ne regroupe qu'une moitié des Albanais de la péninsule balkanique. L'Italie revendique le contrôle de l'Adriatique depuis Fiume, Zadar jusqu'à l'île de Sazan et Mussolini annexe l'Albanie en avril 1939. La deuxième guerre mondiale est cruelle pour les deux rives : à partir de 1943, l'Italie est le lieu de combats violents entre l'armée allemande et les forces alliées ; sur la rive orientale, après l'échec italien en Grèce dans l'hiver 1940, l'armée allemande envahit la Yougoslavie et la Grèce, puis l'Albanie italienne en septembre 1943. La Croatie voit la création d'un royaume fantoche aux mains des oustachis d'Ante Pavelic, tandis que la résistance aux envahisseurs s'organise en clans opposés, les uns proches du communisme soviétique – Tito, Enver Hoxha, et l'ELAS en Grèce –, les autres en liaison avec les gouvernements en exil, plus modérés – Mihailovic, le Balli Kombetar en Albanie, l'EDES en Grèce. Le règlement de la guerre, en 1945, aboutit à l'instauration de régimes communistes en Yougoslavie et en Albanie et Churchill emploie l'expression « rideau de fer » dès le 12 mai 1945. L'Adriatique est redevenue une frontière entre deux mondes, même si la rupture entre Tito et Staline, dès 1948, conduit le communisme yougoslave à prendre un aspect original parmi les démocraties populaires. La mort de Tito en 1980 correspond au début d'une véritable crise au sein du fédéralisme yougoslave. À partir de 1989, les régimes communistes disparaissent rapidement et l'éclatement de la Yougoslavie entraîne une décennie de conflits dramatiques en Croatie, en Bosnie et au Kosovo.

Qu'en sera-t-il au XXIe siècle ?

Une ère nouvelle s'ouvre actuellement pour les rives de l'Adriatique, dont l'évolution n'a pas été symétrique durant le siècle qui s'achève : la rive occidentale connaît les oppositions nord-sud entre le Mezzogiorno, longtemps en retard économique et une vallée du Pô dynamique mais s'intègre bien au sein de l'Union européenne ; la rive orientale connaît le même déséquilibre entre nord et sud, entre Slovénie et Albanie, Macédoine slave ou Kosovo, qui est très aggravé par le morcellement politique et les tensions interétatiques, très défavorables au développement économique. Le renouveau des relations entre Orient et Occident doit conduire la rive orientale à une transformation rapide, qui ne se fera pas sans effort. La mer Adriatique est l'axe vital de cette évolution, déjà très visible sur place : circulant dans les rues de Durrës en juillet 2003, j'ai été frappé de voir fleurir les panneaux publicitaires pour les traversées vers Bari, Ancône, Venise, Trieste, après un demi-siècle de fermeture complète. L'Adriatique redevient le trait d'union entre deux parties de l'Europe.

Pierre Cabanes
Septembre 2003
 
Bibliographie
Histoire des Balkans, XIVe-XXe siècle Histoire des Balkans, XIVe-XXe siècle
Georges Castellan
Fayard, Paris, 2e édition 1999

Vie et mort de la Yougoslavie Vie et mort de la Yougoslavie
Paul Garde
Fayard, Paris, 2000

La Méditerranée et le monde méditerranéen à l'époque de Philippe II, tome 2 : Destins collectifs et mouvements d'ensemble La Méditerranée et le monde méditerranéen à l'époque de Philippe II, tome 2 : Destins collectifs et mouvements d'ensemble
Fernand Braudel
LGF, 1993

Passions albanaises, de Berisha au Kosovo Passions albanaises, de Berisha au Kosovo
Pierre et Bruno Cabanes
Odile Jacob, Paris, 1999

Histoire de l'Empire ottoman Histoire de l'Empire ottoman
Robert Mantran
Fayard, Paris, 2003

Naissance de l'Italie contemporaine : 1770-1922, 2e édition Naissance de l'Italie contemporaine : 1770-1922, 2e édition
Gilles Pécout
Nathan Université, Paris, 2002

Venise, une république maritime Venise, une république maritime
Frederic Chapin Lane, Yannick Bourdoiseau, Marie Ymonet
Champs Histoire
Flammarion, Paris, 2001

La Chute de l'Empire austro-hongrois ( 1916-1918) La Chute de l'Empire austro-hongrois ( 1916-1918)
Bernard Michel
Les hommes et l'histoire
Laffont, Paris, 1991

Grecs en Occident Grecs en Occident
Sous la direction de Giovanni Pugliese Carratelelli
Bompiani, Milan, 1996

La façade maritime de l'Albanie au Moyen Âge. Durazzo et Valona du XIe au XVe siècles La façade maritime de l'Albanie au Moyen Âge. Durazzo et Valona du XIe au XVe siècles
Alain Ducellier
Thessalonique, 1981

Les chemins de l'exil. Bouleversements de l'Est européen et migrations vers l'Ouest à la fin du Moyen Âge Les chemins de l'exil. Bouleversements de l'Est européen et migrations vers l'Ouest à la fin du Moyen Âge
Alain Ducellier, Bernard Doumerc, Brünehilde Imhaus et Jean De Miceli
Histoires
Armand Colin, Paris, 1992

Venise, Raguse et le commerce du blé pendant la deuxième moitié du XVIe siècle Venise, Raguse et le commerce du blé pendant la deuxième moitié du XVIe siècle
Maurice Aymard
Paris, 1966

Le sel et la fortune de Venise Le sel et la fortune de Venise
J.-C. Hocquet
Lille, 1982

Naufrages, corsaires et assurances maritimes à Venise Naufrages, corsaires et assurances maritimes à Venise
A. Tenenti
Paris, 1959

Fin de siècle dans les Balkans, 1992-2000 Fin de siècle dans les Balkans, 1992-2000
Paul Garde
Politique actuelle
Odile Jacob, Paris, 2001

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