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Jerash, joyau archéologique de la Jordanie
Jacques Seigne
Directeur de recherche au CNRS

Situées dans une petite vallée très fertile et bien arrosée des monts de Galaad, à une quarantaine de kilomètres au nord d'Amman/Philadelphia – l'actuelle capitale de la Jordanie – les ruines de Gerasa se dressent sur les deux rives de la « Rivière d'or », petit affluent du wadi Zarqa (le Jabbok de la Bible). Et ses ruines ont de quoi impressionner : un rempart quasi circulaire limite un vaste secteur construit d'une centaine d'hectares où temples, nymphée, théâtres, thermes, églises… s'insèrent dans une trame urbaine régulière, définie par une série de rues orthogonales bordées de portiques de colonnes. Qui pouvait, mieux que Jacques Seigne, faire revivre la « Pompéi du Proche-Orient » ?

« Des vestiges comparables à ceux de Palmyre ou de Baalbek… » C'est en ces termes qu'Ulrich Jasper Seetzen décrit la découverte, en 1806, des ruines de l'antique Gerasa. À cette occasion, il s'étonnait également « qu'un tel endroit, aussi magnifique, ait pu échapper si longtemps à la connaissance des amoureux de l'Antiquité ».

Dû à l'absence totale de toute présence humaine permanente pendant un millénaire et non à quelque méchant caprice de Dame Nature, cet exceptionnel état de conservation fut à l'origine des nombreuses campagnes de recherches menées sur le site depuis 1928. Aux grandes fouilles anglo-américaines dirigées par C. H. Kraeling de 1928 à 1932 succédèrent, à partir de 1948, celles du service des Antiquités de Jordanie, puis, plus récemment, celles d'une mission italienne et, depuis 1982, de missions anglaise, américaine, australienne, polonaise, française et espagnole dans le cadre du Jerash International Project élaboré et en très grande partie financé par la Jordanie. Toutes ces recherches contribuent à faire aujourd'hui de Jerash/Gerasa la mieux connue des cités de la Décapole.

L'eau et les monuments des eaux

L'alimentation en eau constitue toujours une des préoccupations majeures que doit résoudre une cité pour permettre sa survie et son expansion. Par son implantation au bord d'une petite rivière aux eaux pérennes et la présence, intra muros, de la grande source d'Ain Karawan, Gerasa apparaît très favorisée sur ce plan.

Cependant, si la ville ne manqua sans doute jamais d'eau, l'accès, l'utilisation et la gestion de cette ressource naturelle posa de nombreux problèmes. En raison de sa position en contrebas du secteur habité, la source d'Ain Karawan – pas plus que celle de Birketein dont les deux grands bassins sont encore visibles à deux kilomètres au nord de la ville – ne pouvait être utilisée pour alimenter un réseau de distribution desservant par gravité le domaine urbanisé. L'alimentation permanente de monuments publics ne fut possible que par le captage de sources situées plus en amont dans la vallée et par le transport, au moyen d'un aqueduc, des eaux recueillies. La distribution de l'eau s'effectuait au moyen de conduites sous pression qui alimentaient, en particulier, les thermes de l'ouest – célèbres pour leur coupole appareillée sur pendentif – le Nymphée (construit en 198) et les différentes fontaines jalonnant le cardo.

Sur la rive orientale du wadi, la source d'Ain Karawan alimentait un vaste complexe thermal, construit vraisemblablement à la fin du IIe siècle de notre ère – ses ruines imposantes sont aujourd'hui en grande partie occupées par la station des autobus.


Fortifications

Le rempart, long de 3 460 mètres environ, s'étend sur les deux rives du wadi. De puissantes tours de plan carré le renforçaient tous les dix-sept à vingt mètres.

Plusieurs portes sont connues sur son tracé, mais seules celles du Nord et du Sud sont bien conservées. Construites au début du IIe siècle en l'honneur respectivement des empereurs Trajan et Hadrien, elles correspondent à des arcs monumentaux incorporés ultérieurement dans le périmètre défensif.

Érigé en 129-130 et destiné à marquer la limite d'une extension urbaine projetée, l'arc d'Hadrien (Bab Amman) se dresse aujourd'hui à quatre cents mètres au sud du périmètre fortifié à la suite de l'abandon du projet.

La construction du rempart était généralement attribuée au Ier siècle de notre ère. Les travaux récents ont montré que son édification doit être associée aux grands travaux régionaux de fortification, ou de re-fortification, des centres urbains entrepris au début du IVe siècle de notre ère.

La voirie

« La ville aux mille colonnes ». Cet autre qualificatif, Jerash le doit au remarquable état de conservation des portiques qui bordaient ses rues. Caractéristiques des cités antiques orientales, ils révélaient clairement, avant même toute fouille, que la ville était organisée sur un plan en damier. Comme les inscriptions et les monnaies attestaient d'une fondation de Gerasa par Perdiccas ou même par Alexandre le Grand, la plupart des archéologues virent dans ce plan « hippodamien » la marque évidente d'une urbanisation ancienne, de type hellénistique.

Plusieurs anomalies – trame irrégulière, monuments ne respectant pas les alignements, topographie générale du site… – associées aux découvertes effectuées sous le rempart, sous le decumanus sud (vestiges d'une habitation rasée au plus tôt en 165 de notre ère pour permettre le passage de la rue), prouvent que le plan aujourd'hui visible de Gerasa ne fut pas préétabli à une époque ancienne, mais résulte de la surimposition progressive, à partir du milieu du IIe siècle de notre ère, d'une trame pseudo-orthogonale sur une voirie plus ancienne, non organisée. Il existe également de nombreuses preuves que ce projet entamé de restructuration urbaine ne fut jamais mené à son terme. L'axe principal, le cardo, est aussi le plus ancien. Construit au début du IIe siècle avec des colonnes d'ordre ionique, il fut ultérieurement élargi et orné de colonnes d'ordre corinthien. La place Ovale, au sud, n'est pas un forum mais le simple raccord ménagé entre la rue et le sanctuaire de Zeus, d'axes divergents. Son dallage ne date que de l'époque byzantine.

Les sanctuaires

Les inscriptions, très nombreuses à Gerasa, nous apprennent que plus d'une dizaine de divinités étaient adorées dans la ville. Paradoxalement, seuls les vestiges des sanctuaires consacrés à Zeus Olympien (au sud, près de la place Ovale) et à Artémis (au centre) sont aujourd'hui visibles.

Le temple périptère hexastyle, d'ordre corinthien, dédié à la déesse, se dresse au centre d'une très vaste cour bordée de portiques sur ses quatre côtés de cent quatre-vingts mètres chacun. L'ensemble est établi perpendiculairement au cardo auquel il est raccordé par un grandiose accès monumental. Bien que les dédicaces à la déesse attestent l'existence d'un lieu de culte à la divinité dès le milieu du Ier siècle de notre ère, les constructions actuelles ne datent que du milieu du IIe siècle. Elles semblent avoir été établies ex nihilo sur une ancienne nécropole désaffectée pour permettre la réalisation de ce projet considérable. L'hypothèse aujourd'hui la plus vraisemblable voudrait que le sanctuaire primitif se soit dressé au centre du tell primitif – la colline dite du musée – Artémis étant qualifiée, dès les inscriptions les plus anciennes, de déesse protectrice de la cité. Le transfert du domaine sacré à son emplacement actuel serait en grande partie lié à la place insuffisante disponible autour du noyau originel pour accueillir l'énorme projet du IIe siècle d'ailleurs jamais mené à son terme, le péristyle et les parties hautes de la cella étant restés inachevés.

Le sanctuaire de Zeus, implanté sur le flanc oriental de la colline faisant face à l'ancien tell de Garshu, comprend deux terrasses reliées par de larges volées d'escaliers. Sur la plus haute se dresse un grand temple octostyle, périptère, sur podium. Plus vaste que celui consacré à Artémis, il fut achevé et consacré en 162/163. La terrasse située en contrebas, longue de cent mètres et large de cinquante mètres, correspond au noyau ancien du sanctuaire. Les fouilles ont révélé qu'un culte y était établi dès le VIe-Ve siècle avant notre ère (à Baal-Shamin ?) autour d'un accident de la nature, un rocher isolé percé d'une grotte. Ce « haut lieu » est aujourd'hui complètement dissimulé sous les vestiges des différentes constructions cultuelles qui se sont succédé sans interruption sur son emplacement jusqu'au IIe siècle de notre ère.

Les ruines imposantes des monuments dédiés à Zeus et à Artémis ont toujours impressionné les visiteurs, mais leur intérêt majeur réside dans la chronologie de leurs développements respectifs, dans les rapports qui les lient et, de là, à la voirie, au développement urbain et à l'histoire de la cité.

Les monuments de spectacle

La ville possédait, outre un hippodrome, trois théâtres.

Dans le plus petit, construit sous les Antonins (?) à deux kilomètres au nord de la ville en bordure des deux grands bassins de Birketein, se déroulait sans doute une partie des Maiumas, fêtes si populaires qu'à l'époque byzantine les évêques eurent beaucoup de mal, malgré leurs édits répétés, à en interdire certains aspects jugés trop licencieux.

Situé à proximité immédiate du sanctuaire de Zeus, le théâtre sud, le plus vaste, de trois mille places environ, date de la fin du Ier siècle de notre ère. Son état de conservation est remarquable… bien que ses ruines aient été utilisées jusqu'en 1950 comme carrière pour construire les maisons de la moderne Jérash.

L'odéon, édifié au nord du sanctuaire d'Artémis en 164/165 puis agrandi sous Alexandre Sévère, servait également de salle de réunion, de bouleuterion, comme le laissent supposer les noms des douze tribus gravés sur les sièges du maemianum inférieur.

Entre la porte Sud et l'arc d'Hadrien, à l'emplacement d'une ancienne nécropole désaffectée au moment de la visite de l'empereur Hadrien, les Géraséniens élevèrent un hippodrome. Construit au milieu du IIe siècle, il fut probablement mis en service dans les premières décennies du IIIe, comme en témoigneraient les dédicaces faites par des vainqueurs de courses. S'il est le plus petit des hippodromes connus de l'Antiquité – il ne mesure que deux cent soixante mètres de long pour soixante-seize mètres de large – ce monument en est aujourd'hui le mieux conservé et le mieux connu.

Les lieux de la vie économique

La découverte récente, entre la place Ovale et le « tetrapyle sud », d'un grand bâtiment public sur plan centré, un macellum selon toute vraisemblance, comme celle, au pied du sanctuaire de Zeus, d'une série d'ateliers réservés au travail du bois, montre qu'artisans et marchands étaient probablement regroupés géographiquement par profession à l'intérieur de la ville. Leurs échoppes et étals occupaient des bâtiments spécifiques, comme le macellum, mais plus généralement des boutiques établies le long des rues. Tout le long du cardo, elles formaient le mur de fond des portiques et encadraient certains monuments publics – nymphée par exemple – ou des salles de réunion de corporations, comme celle des bronziers découverte au pied du sanctuaire d'Artémis. Ces rangées de locaux artisanaux et commerciaux établis le long des rues remplaçaient l'agora, bâtiment inconnu dans ces villes hellénisées du Proche-Orient. Elles préfiguraient les souks bien connus des villes orientales médiévales et modernes.

Les habitations

En raison de leur exceptionnel état de conservation et de leur intérêt historique et architectural, les constructions monumentales ont monopolisé l'attention des chercheurs. L'habitat n'a fait l'objet que de recherches récentes, très limitées, et qui, à de rares exceptions près, n'ont permis de mettre au jour que des vestiges d'époque omeyyade. Cette apparente contradiction – monuments publics d'époque romaine entourés de maisons des VIIe et VIIIe siècles – semble avoir pour origine la crise sismique que connut la région au moment de l'avènement de l'islam : moins bien construites que les monuments publics, les demeures privées eurent à pâtir des séismes et durent être reconstruites. Les Géraséniens recherchèrent alors le bon sol, le rocher, pour y implanter les fondations de leurs nouvelles habitations, ce qui entraîna la disparition des strates les plus anciennes. Les restes des maisons romaines, à plus forte raison hellénistiques, en furent généralement réduits à l'état de lambeaux de sol. Actuellement, les vestiges, mal conservés, d'une seule maison à cour intérieure sont visibles, au nord de l'église des propylées.

Les églises

Dix-neuf sont aujourd'hui connues sur le site, dont deux à l'extérieur du périmètre fortifié – église de Marianos et église « octogonale ». Souvent ornées de remarquables pavements de mosaïque (celui de Saints-Côme-et-Damien est resté in situ), la plupart présentent un plan basilical à une ou trois nefs (églises de Marianos, de Saints-Côme-et-Damien, de Saint-Théodore…), plus rarement un plan centré (Saint-Jean, église « octogonale »), exceptionnellement cruciforme (Saints-Apôtres). Bien qu'Exérésius ait siégé au concile de Séleucie en 359, aucune d'entre elles n'est antérieure au Ve siècle, mais elles restèrent en activité pendant la période omeyyade.

Les nécropoles

Les tombes, dont la plus ancienne connue date de l'âge du fer et les plus récentes des époques byzantine et omeyyade, étaient en majorité souterraines, creusées dans la roche calcaire sous-jacente. Elles pouvaient être individuelles (en pleine terre, en simple fosse recouverte de dalles), multiples (tombes à deux ou plusieurs arcosolia) ou collectives (hypogées à simple chambre ou à loculi multiples). Quelques mausolées monumentaux se dressaient le long des trois voies principales conduisant à la cité, comme celui du centurion Germanus encore visible à deux kilomètres au nord de la ville.

Ainsi, comme Philadelphia, Pella ou Gadara, Gerasa s'est développée à partir d'un village ancien, occupé dès le IIe millénaire au moins.

Saccagée par les troupes de Vespasien à la suite de l'attitude adoptée par les autorités municipales au moment de la première révolte juive, la ville connut sa première structuration urbaine importante au début du IIe siècle. Suivant un principe oriental, une grande avenue fut créée entre l'entrée nord de la ville et le sanctuaire le plus important, celui de Zeus Olympien. Avec l'installation à Gerasa du procurateur de la province d'Arabie, la construction de cette grande rue, « habillée à la romaine » de portiques de colonnes, est peut-être un témoignage de l'intérêt particulier porté à la ville par l'empereur Trajan.

Quelques années après la visite de l'empereur Hadrien (hiver de 129-130), la création d'un domaine sacré consacré à Artémis semble correspondre à une crise politique profonde survenue dans la cité, sans doute lors de la deuxième révolte juive.

L'implantation perpendiculairement au cardo du sanctuaire de la déesse engendra le premier decumanus d'une nouvelle voirie. L'urbanisation de la rive orientale du Chrysorhoas et l'amorce du plan « hippodamien » apparaissent alors comme des conséquences de la remise en ordre politique de la cité. Progressivement imposé à partir du IIe siècle, ce plan tramé ne peut être considéré comme d'origine hellénistique, ni regardé comme représentatif du type d'urbanisation de la Décapole.

Ceinturée par un rempart à partir du IVe siècle, la ville, gagnée au christianisme, se couvrit d'églises. Elle connut son expansion maximale à l'époque byzantine, mais le grand tremblement de terre de 749 sonna le glas de son existence…

Jacques Seigne
Janvier 2000
 
Bibliographie
Jordanie Jordanie
Collectif
Minerva, 2000
Photographies qui nous invitent à la découverte de ce pays et de ses principaux attraits
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