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Jean Hus ou l'échec d'une réforme catholique
Georges Castellan
Professeur émérite de l’université Paris III
Ancien enseignant de l’Inalco
Docteur honoris causa des universités de Poznan et de Humboldt de Berlin († 2014)
Au XIVe siècle, le royaume chrétien de Bohème qui abrite Prague, alors capitale du Saint Empire romain germanique, est le théâtre de révoltes internes qui se traduisent en termes nationaux : les paysans bohémiens contre les seigneurs germaniques. Nous avons demandé à Georges Castellan auteur d'une Histoire des peuples d'Europe centrale (Fayard, 1994), de brosser le portrait de Jean Hus, ce réformateur qui, dans cette période de troubles, prêcha un retour à l'austérité et aux textes sacrés. Après sa mort en 1415, ses partisans résistèrent aux « croisades » dirigées contre eux et réussirent même à faire fléchir en leur faveur la politique nationale. L'anniversaire du martyre de Jean Hus était encore fêté au début du XXe siècle, ce qui montre à quel point il est resté un des symboles de l'indépendance du pays tchèque.

Une Bohême en pleine effervescence

À la fin du XIVe siècle, la Bohème vient de connaître ses plus grandes heures de gloire. Constituée en royaume chrétien depuis l'avènement de Venceslas 1er en 921, la Bohême prospéra sous les dynasties des Premyslides, puis des Luxembourg. Lorsque Charles IV fut élu empereur du Saint Empire romain germanique, Prague devint capitale de l'empire, une université y fut fondée et la Bohème faisait figure de pays prospère et puissant. Charles IV tenta de mettre un terme aux ingérences politiques de Rome en promulguant, en 1356, la « bulle d'or » qui limitait les ingérences de la papauté dans les affaires de l'empire. Mais, dès la fin du règne de Charles IV, la Bohème voit se développer de vifs mouvements d'opposition sociale et politique. Au sein de la noblesse, les grands féodaux méprisent les hobereaux pauvres. Les serfs succombent sous le poids des charges et les paysans libres se révoltent contre les seigneurs qui limitent leurs droits, opposition qui se traduit d'ailleurs de plus en plus souvent en termes nationaux, en affrontement entre paysans bohémiens et seigneurs germaniques.

En 1378, au moment même où Venceslas IV monte sur le trône de Bohème, la chrétienté occidentale est déchirée par le grand schisme qui se prolongera jusqu'en 1417 et rend l'église attentive à toutes critiques et hérésies qui auraient pu l'affaiblir davantage. Le haut clergé, souvent d'origine germanique, devint la cible des critiques des prêtres des campagnes. La simonie et le concubinage sont dénoncés haut et fort par les étudiants en théologie, les prédicateurs itinérants. Une série de réformateurs dont les plus virulents sont certainement Ernest de Pardubice et Matthias de Janov prônent le retour à la simplicité évangélique et la seule autorité de la Bible en matière de foi. L'effervescence religieuse gagne alors les petites villes de province et les campagnes où l'on voit se multiplier les processions de flagellants…

Jean Hus

Jean Hus naquit vers 1372 dans la région de Prachatice en Bohême du Sud. Fils d'un paysan pauvre, il fut distingué pour ses qualités intellectuelles et envoyé par le curé de son village à l'université de Prague. Il y devint bachelier en théologie dès 1394 puis maître es arts en 1396, ce qui lui permit d'entrer à la faculté de théologie – la plus prestigieuse. Il fut ordonné prêtre en 1400 et commença à prêcher à la chapelle de Bethléem de Prague, église emblématique s'il en fut de la spécificité bohémienne puisque la prédication y était effectuée en tchèque et non en allemand. Son éloquence et sa fougue attirait des foules de plus en plus nombreuses : près de trois mille personnes s'y entassaient lorsqu'il prêchait et la reine Sophie elle-même vint l'écouter. « C'est au Christ et à Dieu qu'il faut croire et non au prélat, au pape : l'arbitre n'est pas quelque dignitaire de l'Église, mais la Bible. » y proclamait-il. Audace qu'il faut replacer dans le contexte de la rivalité des deux papes de Rome et d'Avignon. Soutenu par l'archevêque de Prague et par le roi Venceslas IV, il fut élu recteur de l'université tchèque lorsque le traité de Kutna Hora instaura en 1409 une séparation de fait de l'enseignement tchèque de celui qui était diffusé en langue allemande.

La grande crise de la papauté est à son paroxysme lorsque Jean Hus prend connaissance des thèses développées par le théologien anglais John Wycliffe, mort en 1384, qui sont introduites en Bohème par Jérôme de Prague. Il ne faut pas oublier que la femme de Richard II d'Angleterre était Anne de Bohème… Conforté dans ses positions, Jean Hus renforce ses attaques contre l'ensemble de la hiérarchie ecclésiastique, même s'il ne suit pas jusqu'au bout les thèse de Wycliffe sur la rémanence des péchés qui débouche pratiquement sur une doctrine de la prédestination, mais il l'approuve dans sa condamnation sans équivoque des indulgences.

Le martyre

Mais les prises de positions de Jean Hus sont plus souvent des effets d'éloquence qu'une réflexion théologique structurée. Bien souvent il se laisse emporter par des excès de langage, surtout après l'élection contestée en mai 1410 de l'anti-pape Baldassare Cossa au trône de saint Pierre sous le nom de Jean XXIII, qui fait appel au soutien de l'empereur Sigismond. En décembre 1410, Rome condamna les écrits de Wycliffe. En 1411, malgré le soutien de l'église de Bohème et celui, de plus en plus modéré, du roi Venceslas IV, Jean Hus et ses amis furent englobés dans cette condamnation et excommuniés. Ils furent désormais entraînés dans les querelles entre les partisans des deux papes. Pour y avoir participé et organisé un autodafé de livres sur les indulgences, Jean Hus, frappé d'excommunication majeure, dut quitter la capitale qui sans cela aurait été frappée d'interdit et se réfugia au château de Kozi Hradek dans le sud de la Bohême où il rédigea son célèbre ouvrage De Ecclesia.

Pour rétablir l'unité de l'Église, l'empereur Sigismond, roi de Hongrie, avait convoqué un concile à Constance. Jean Hus se présenta en novembre 1414, muni d'un sauf-conduit paraphé par Sigismond lui-même, dans la ville devenue la capitale de la chrétienté occidentale. Aussitôt arrêté, il fut déféré devant une commission constituée pour le juger. Dans sa prison, il rédigea les Lettres de Constance dans lesquelles il exhortait ses disciples à rester fidèles à ses enseignements : « Cherche la vérité, écoute la vérité, apprends la vérité, aime la vérité, soutiens la vérité, défends la vérité, jusqu'à la mort. » Sourd aux appels des pères du concile, à l'évocation de son devoir d'obéissance, il refuse de se rétracter. Jugé du 5 au 8 juin 1415, il fut condamné à mort et le 6 juillet, il monta lui-même sur le bûcher après avoir déclaré : « Ces évêques m'exhortent à me rétracter et à abjurer. Mais moi, je crains de le faire pour ne pas être trouvé menteur devant le Seigneur et aussi pour n'offenser ni ma conscience, ni la vérité de Dieu. » Ses cendres furent dispersées dans le Rhin : les réformateurs de Bohême trouvaient ainsi leur martyr.

Les guerres hussites

La mort de Jean Hus ne résolut rien dans le pays tchèque. Les disciples modérés du martyr tenaient la plupart des églises de Prague et y appliquaient la communion pour les fidèles sous les deux espèces – sub utraque specie – d'où le nom d'utraquistes qui leur est donné. En juillet 1419 se produisit dans la capitale un incident grave : mécontents de la fermeture d'une de leurs églises, les utraquistes défenestrèrent les conseillers du roi. On prétendit alors que c'est à cette nouvelle que le roi Venceslas eut une attaque et mourut. Ce fut son frère, l'empereur Sigismond, qui lui succéda. Il entreprit d'éradiquer l'hérésie de ses États. Prêchant une « nouvelle croisade » il fit appel aux fidèles de toute la chrétienté pour s'emparer de la place forte de Tabor, occupée par les Hussites les plus extrémistes. Malgré le soutien des princes, les Hussites de Tabor résistèrent grâce à la forte personnalité et au génie militaire de Jan Zizka, petit seigneur de Tocnov, qui avait inventé un système de chariots blindés armés de lames de faux. Sous l'emblème du calice qui symbolisait à la fois les valeurs hussites et nationales, les forces de Zizka remportèrent victoire sur victoire. Les Hussites publièrent une « Déclaration des quatre articles » qui proclamait la liberté totale de la prédication, la communion sous les deux espèces, la condamnation de la propriété des biens ecclésiastiques, enfin l'idée que les péchés mortels devaient être punis par l'autorité séculière. Le roi Sigismond fut déposé et remplacé par une commission de vingt membres. En fait, la Bohême – à l'exclusion de la Moravie – devenait une république réglée par la Déclaration des quatre articles. Mais les Hussites se divisèrent en calixtains – du mot calix – en modérés, les taboristes, et en extrémistes : les chiliastes – de chilion, c'est-à-dire mille – qui annonçaient l'avènement de l'Antéchrist et étaient les plus populaires. Les opérations militaires se poursuivirent après la mort de Zizka en 1424 sous la direction de Procope le Rasé : une nouvelle croisade fut écrasée et un concile fut finalement convoqué à Bâle en 1433. Des discussions s'y engagèrent avec les hérétiques et l'on parvint à un compromis : la déclaration fut acceptée sous une forme atténuée, les Compacta. Le roi Sigismond se rallia à l'accord et fut proclamé roi de Bohême en août 1436.

La crise était endiguée, mais les conséquences en furent très importantes. Sur le plan matériel, les destructions d'églises, et de monastères avaient ruiné le clergé. Sur le plan religieux, l'utraquisme était maintenu avec une liturgie en langue tchèque. Une Église indépendante avec quatre évêques se maintint jusqu'au XVIe siècle. La mort de Sigismond mettait fin à la dynastie des Luxembourg et la couronne revenait théoriquement à Ladislas le Posthume, encore enfant sous la tutelle de Frédéric III de Habsbourg. Mais, après un nouvel épisode de guerre civile, ce fut le nationaliste tchèque Georges de Podebrady qui, à la tête des hussites modérés, s'empara du pouvoir et fut déclaré régent en 1452 à la diète de Saint-Gall. Ce « roi hussite » chercha cependant à rétablir la paix et tenta une réconciliation avec les catholiques. Quant il mourut, en 1471, la dynastie des Jagellon de Pologne régna alors sur la Bohême et y rétablit le catholicisme.

Jean Hus, symbole de l'indépendance nationale

La mémoire de cette crise demeura très vivace en pays tchèque. Le terreau constitué par les prédications de Jean Hus explique certainement le succès que rencontra en Bohème le mouvement de la Réforme qui déboucha sur les affrontements de la guerre de Trente Ans. En 1925 encore, les relations diplomatiques entre le Vatican et Prague furent rompues parce que les plus hauts représentants de l'État s'étaient étroitement associés aux cérémonies du 510e anniversaire du martyre de Jean Hus, qui reste encore aujourd'hui l'un des symboles de l'indépendance du pays tchèque.
Georges Castellan
 
Bibliographie
Histoire de l’Empire des Habsbourg, 1273-1918 Histoire de l’Empire des Habsbourg, 1273-1918
Jean Bérenger
Fayard, Paris, 1990

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