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Ithaque
André Bernand
Professeur émérite des universités
L'Odyssée est un des fondements de notre connaissance du monde antique. Un voyage en Grèce saurait-il se concevoir sans un séjour dans l'île d'Ulysse, dont le nom se dit en grec Odusseus ? André Bernand nous invite à mettre nos pas dans ceux d'Ulysse, de Télémaque et du berger Eumée sur les sentiers sauvages et parfumés de cette île, où tout évoque l'éternelle aventure de l'Odyssée.

Une île de légende

Cette île que les gens de la région appellent Thiaki est méconnue des touristes, car elle fait partie de l'Heptanèse, c'est-à-dire des sept îles de la mer Ionienne qui, par chance, ignorent encore le tourisme de masse : Kerkura, Corfou ; Paxoi, Paxos ; Leukada, Leucade ; Ithaki, Ithaque ; Képhallinia, Céphalonie ; Zakunthos, Zante ; et Kythira, Cythère. Ravagées à peu près tous les vingt ans par des tremblements de terre, dont celui de 1953 a été particulièrement meurtrier, ces îles ont perdu à peu près toutes leurs constructions anciennes, qui ont été remplacées par des maisons modernes. Mais les paysages, eux, n'ont guère changé depuis l'Antiquité et sont d'une grand beauté. Des routes vertigineuses permettent d'accéder, à trente à l'heure, à tous les sites. On peut observer Ithaque depuis le port de Sami qui n'est séparé d'elle que par un chenal étroit d'environ deux kilomètres, soit approximativement la même largeur que celui qui sépare Corfou de l'Albanie.

On voit Ithaque quand, traversant en voiture l'île escarpée de Céphalonie depuis l'aéroport situé à Minia, au Sud d'Argostoli, on arrive au port de Sami, à l'Est de l'île. Selon les conditions atmosphériques, Ithaque est noyée dans les brumes de chaleur ou bien dans des bruines qui font songer à des îles d'Irlande. Des orages éclatent parfois au-dessus de l'île et un ciel noir, à la Dürer, zébré d'éclairs fulgurants, fait planer une vision d'apocalypse. Ulysse n'avait pas besoin d'aller loin pour s'habituer aux tempêtes !

Criques, routes et ports

C'est à Sami qu'on s'embarque pour gagner Ithaki. Lawrence Durrell décrit ainsi l'arrivée en bateau à Vathy, la capitale actuelle, l'ancienne Phorkys, où les Phéaciens déposèrent Ulysse à son retour : « L'entrée au port de Vathy vous met tout de suite au diapason d'une première visite, étant aussi singulière que belle. C'est un long sinusoïde de pierre nue qui ne cesse de tourner, comme si l'on parcourait l'oreille interne d'un géant. C'est à vous donner le vertige : le port apparaîtrait-il jamais ? Oui, on le voit enfin, enfoui tout au fond du lobe rocheux. Il est petit et n'a rien de particulièrement exceptionnel, mais la clarté du ciel et la pureté de l'eau vous communiquent le sentiment très fort d'une netteté du premier matin du monde ».

On peut corriger Durrell en disant que le port de Phorkys n'est pas banal. Il se présente comme un lac tranquille, comportant en son milieu une petite île appelée Lazaret, ce qui indique son utilisation passée comme hôpital ou lieu de quarantaine.

La topographie d'Ithaque est des plus singulières. Elle comporte deux chaînes de montagnes : le mont Niion au sud, dont le sommet le plus élevé est à 669 mètres, et le mont Nirito, au nord, s'élevant à 800 mètres. Ces deux chaînes rocheuses sont séparées par un isthme étroit, le golfe de Môlos, appelé aussi baie d'Aétos, « aigle ». La vue que l'on a, de cet isthme, sur Céphalonie à l'ouest et sur les montagnes d'Acarnanie, à l'est, est impressionnante.

Deux routes de montagnes, très sinueuses et accidentées, permettent de gagner, au nord la ville de Stavros – Stauros, qui signifie croix – où l'on se trouve dans le domaine d'Ulysse. Parlant d'Ithaque, Durrell déclare : « Son échelle réduite et les variations d'altitude rapides y rendent la promenade en voiture aussi amusante qu'un tour sur les montagnes russes des foires d'autrefois ». À dire vrai, il n'est pas si drôle de se trouver nez à nez avec un taxi qui mène grande allure ou avec un autocar qui rend le passage acrobatique ! Repérer un emplacement pour faire demi-tour est une opération fort difficile et dangereuse.

Vue de la mer, Ithaque apparaît comme un gros caillou jeté sur les flots. Ses cent un kilomètres de côtes sont jalonnés d'innombrables criques, notamment sur la partie sud de l'île, où de nombreux caps protègent des mouillages, avec généralement des plages de galets. Sur la partie nord, les ports sont moins nombreux, les falaises tombant d'aplomb sur la mer. Les ports de Frikes et de Kioni sont les plus abrités et peuvent être atteints par une route carrossable.

Venant de Sami, on peut gagner Vathy en accostant à Pisaetos et en prenant la route qui va de ce petit port à Vathy, mais seuls les camions et quelques voitures privées empruntent cette voie et il est préférable de faire en bateau le tour de l'île par le sud et l'est, ce qui permet d'apercevoir les caps et criques de ces côtes découpées. Les instructions nautiques nous disent que le golfe de Môlo n'est pas un bon mouillage, étant ouvert à tous les coups de vent de nord-ouest, – le Zéphyr – et du nord-est , – le Borée. Tout au Nord de l'île, la baie d'Aphales n'offre aucun mouillage. À environ dix kilomètres de Stavros, le village d'Exogi domine le paysage. De la baie d'Aphales on peut se rendre par voie de terre au port de Marmaka, ouvert sur le large.

Du grain, du vin, des chèvres et des porcs

Dès l'arrivée à Stavros, on se sent dans le domaine d'Ulysse. Les pentes qui se déploient, au nord de la route, ont visiblement été travaillées par la main de l'homme, et d'emblée, la montagne nous renvoie au texte homérique, notamment aux vers 601-610 du chant IV, quand Ménélas, le roi de Sparte, offre à Télémaque l'un de ses chars et de ces beaux attelages qui volent aux plaines d'Eurotas et quand le fils d'Ulysse lui répond : « Mais je ne saurais emmener des chevaux en Ithaque. C'est un luxe qui te va bien, car ton pouvoir s'étend sur une vaste plaine où viennent à foison le trèfle, le souchet, le froment, l'épeautre et la grande orge blanche. Dans Ithaque, il n'y a ni champs de course ni prairies. Ce n'est qu'une île à chèvres, mais qui vaut bien vos herbages. Aucun de nos îlots battus des flots n'a de carrières ni de prés à chevaux, Ithaque encore moins que tout autre. » (Trad. Frédéric Mugler.)

Au chant XIII, vers 236-249, Athéna répond à Ulysse : « Tu fais l'enfant, ô étranger, ou tu nous viens de loin, pour vouloir t'informer sur ce pays, car il n'est point de ceux que l'on ignore : il est connu de bien des gens, qu'ils habitent du côté du soleil et de l'aurore, ou aux rivages opposés, vers les brumes de l'ombre. Il ne renferme que rochers peu faits pour les chevaux, mais il n'est point trop pauvre et, s'il n'a guère d'étendue, il produit du grain et du vin plus qu'on ne saurait dire, et de la pluie en tout temps et de fortes rosées. C'est un pays de chèvres et de porcs ; on y rencontre des bois de toute essence et des abreuvoirs toujours pleins, voilà pourquoi le nom d'Ithaque est allé jusqu'à Troie, que l'on nous dit pourtant si loin de la terre achéenne ! ».

Homère signale ainsi, tout à la fois, l' âpreté de la montagne et la richesse de la végétation, favorisée par le régime des pluies. Cette végétation souvent luxuriante ne s'aperçoit pas de la mer et il faut pénétrer dans l'île, non la contourner en bateau, pour s'en rendre compte.

Le bouvier Eumée, au chant XIV, vers 96-107, explique à Ulysse quelles sont les richesses de Laërte, son père : « Mon maître, sache-le, était mille fois plus à l'aise qu'aucun autre héros vivant sur le noir continent et dans Ithaque même ils se mettraient ensemble à vingt sans égaler ses biens. Je vais t'en faire un compte exact. Là-bas, douze troupeaux de bœufs et autant de moutons, autant de bandes de cochons et de hardes de chèvres, que font paître des étrangers ou ses propres bergers. Ici même, il y a en tout onze troupeaux de chèvres, que des hommes de bien gardent à l'autre bout de l'île. Chacun envoie aux prétendants une bête par jour, celui d'entre les gras chevreaux qu'ils trouvent le meilleur. Quant à moi, tu me vois garder et défendre ces porcs, dont je prends soin de leur fournir chaque jour le plus beau. » La mention de bœufs pourrait étonner, si l'on ne savait que les îles dépourvues de pâturages disposaient, sur la côte voisine, d'une « pérée » ou peraia, c'est-à-dire d'un territoire situé au-delà de l'île, sur le continent. Les bœufs d'Ithaque paissaient sans aucun doute les pâturages d'Acarnanie.

Trouvailles archéologiques

Des fouilles ont été effectuées dans les localités de Pélicata, Kalivia et Platrithia. À Pélicata, des chercheurs anglais ont exploré une grotte que le tremblement de terre a fait s'effondrer. Des bijoux d'or, des céramiques, des figurines de bronze ont été mis au jour. Une dédicace sur pierre a été gravée en l'honneur d'Ulysse dont le nom est lisible. À Exogi, « la terre au-delà », à dix kilomètres de Stavros, a été retrouvée et restaurée l'église byzantine de Saint-André. On est étonné, au musée de Stavros de constater l'ancienneté de certains objets, notamment de céramiques remontant à l'époque néolithique. D'après ces fouilles anglaises, l'île fut habitée vers 3000 ans avant J.-C. Durant l'âge du bronze, elle fut en contact étroit avec le grand centre commercial de la région, Nydri, à Leucade. Une céramique d'époque mycénienne atteste cette ancienneté. C'est après l'an 1000 avant J.-C. que l'île devint prospère, quand elle devint une escale sur la voie commerciale menant vers l'Italie et l'Adriatique.

Au Musée de Vathy on peut observer des céramiques fort anciennes.

Il faut dire que la situation de la ville d'Ulysse offrait un dispositif de double port, celui de Poli au sud-ouest et celui de Kourvoulia, au nord-est. Selon le régime des vents, les bateaux pouvaient choisir l'un ou l'autre mouillage pour gagner Phiskardo à la pointe nord de Céphalonie ou Leucade.

Par la route de la montagne qui permet de gagner Stavros, on rencontre, à Anogi, « la terre d'en haut », une basilique byzantine ornée de fresques fort bien conservées.

Les porcheries d'Eumée

Il est peut-être hasardeux de localiser dans Ithaque des sites dont on trouve mention dans l'Odyssée. Ainsi en est-il de Palaiochora dans la montagne à l'Ouest de Vathy, où des fouilles sont en cours et où Schliemann plaçait à tort le palais d'Ulysse. De même, les porcheries d'Eumée ont été situées à l'extrémité méridionale de l'île. Par une route partant de Vathy et gagnant le sud, on trouve ce qu'on a appelé la caverne d'Eumée. Il faut gagner ensuite à pied la roche du Corbeau, au-dessus de la fontaine Aréthuse, aujourd'hui Pérapigadi. Cette roche du Corbeau serait la falaise de quarante mètres de haut qui termine le plateau de Marathia. C'est là qu'Eumée aurait élevé ses porcs.

Des textes de l'Odyssée soutiennent cette localisation. Ainsi au livre XIV, vers 1-15, est narrée la marche d'Ulysse de Phorkys jusqu'aux porcheries d'Eumée : « Du port, par un sentier ardu grimpant à travers bois, Ulysse marche vers le lieu où, selon Athéna, se trouvait le divin porcher qui, mieux que tous les gens qu'Ulysse avait accueillis, veillait sur les biens de son maître. Il le trouva assis devant l'entrée ; il s'y était bâti en un lieu découvert une cour élevée, un large et bel enclos bien rond, que pour loger ses porcs Eumée avait construit lui-même en l'absence d'Ulysse, sans consulter ni sa maîtresse ni le vieux Laërte, en y roulant des rocs qu'il avait couronnés d'épines. Au-dehors, il avait planté, en ligne continue, un rang de pieux serrés, équarris dans le cœur du chêne ; dans la cour il avait bâti, pour y loger ses porcs, une suite de douze tects ; sur le sol de chacun couchaient cinquante bêtes qui venaient de mettre bas. »

Au chant XVII, vers 1-25, le poète nous raconte comment Ulysse quitta la ville, Port Polis, pour gagner les porcheries d'Eumée, à environ vingt kilomètres. Ainsi Eumée devait consacrer un jour entier pour effectuer un aller et retour. Ces distances et ces délais confortent la localisation des porcheries d'Eumée sur le plateau de Marathias, aux antipodes de Port Polis. Bien entendu ce plateau était jadis couvert de forêts.

Éternelle Ithaque…

Plus aléatoire est la localisation des îlots rocheux où les prétendants auraient guetté le retour dUlysse. Plusieurs îlots de cette sorte parsèment la mer. Est-ce dans l'île Atokos, au Nord-Est d'Ithaque que les prétendants guettaient le retour d'Ulysse ? Il serait hasardeux de l'affirmer, tant de rochers pouvant servir de relais. Inversement, la topographie montagneuse de la région de Port Polis offrait de nombreuses « guettes » d'où l'on pouvait surveiller la mer et l'arrivée d'ennemis ou de pirates, ce mal endémique des îles grecques. Voyager en Grèce, c'est aussi se placer dans les conditions dangereuses dans lesquelles vivaient les anciens Grecs. Ithaque est un bon exemple.

Comme le rappelle Lawrence Durrell, Ithaque a fait rêver les poète grecs. Kazantzakis a écrit sur Ithaque une épopée héroïque et mythique. Cafafy, lui aussi, y a situé un de ses meilleurs poèmes :

« Quand vous embarquez pour Ithaque,
Priez que le trajet vous dure
Et soit plein de découvertes et d'aventures,
Ne craignez rien des Lestrygons,
Du Cyclope, de la fureur de Poséidon,
Aussi longtemps que la grande aventure vous meut
Vous ne rencontrerez nul d'entre eux,
Tant qu'en vos pensées vous restez épris
Des hauteurs du cœur et de l'esprit.
Lestrygons, Cyclope, Poséidon de l'abysse,
À moins que vos pensées ne les nourrissent
Et ne les dressent devant vos yeux,
Vous ne rencontrerez nul d'entre eux. »

Le poème, dit Durrell, se déroule avec une beauté majestueuse où rythme et sens sont indissolubles : « Ne vous énervez pas, ne précipitez pas votre voyage, prenez des années au contraire, faites en sorte d'être vieux quand vous arriverez et n'attendez pas d'Ithaque qu'elle vous enrichisse. Elle vous a offert un merveilleux voyage, et maintenant il ne lui reste plus rien à donner. Et si vous la trouvez pauvre, eh bien, Ithaque ne vous aura pas trompés. Car maintenant vous comprendrez parfaitement ce que peuvent vouloir dire toutes les Ithaques humaines ».
André Bernand
Janvier 2001
 
Bibliographie
Ithaque et la Grèce des Achéens Ithaque et la Grèce des Achéens
Victor Bérard
Armand Colin, Paris, 1927

Pénélope et les barons des îles Pénélope et les barons des îles
Victor Bérard
Armand Colin, Paris, 1928

Les îles grecques Les îles grecques
Lawrence Durrell
Albin Michel, Paris, 1978

Odyssée Odyssée
Homère
Actes Sud, Arles, 1999

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