Logo Clio
Service voyages
Service voyages
Page précédenteImprimer cet articleRecommander à un ami

Istanbul, métamorphoses et séduction
Jean-Paul Roux
Ancien directeur de recherche au CNRS Ancien professeur titulaire de la section d'art islamique à l'École du Louvre † 2009

D'où vient cette fascination qu'exerce l'antique capitale des basilei byzantins et des padichah ottomans ? Pourquoi, dans son incessante métamorphose, Istanbul nous donne-t-elle ce gage de fidélité ? Telles sont les questions auxquelles se propose de répondre Jean-Paul Roux, auteur de nombreux ouvrages, et notamment de l'Histoire des Turcs - 2000 ans du Pacifique à la Méditerranée, Histoire de l'Empire Moghol et de L'Asie centrale, histoire et civilisation (1997), publiés aux éditions Fayard. Il vous invite ici à parcourir cette ville qu'il connaît bien en sa compagnie.

Il pleut. Le vent venu de la mer Noire s'engouffre dans la moindre faille, glacial. Les ruelles, mal pavées, se transforment en égouts où s'accrochent dans la boue des débris décolorés. Le ciel était pourtant clair ce matin, et peut-être le sera-t-il à nouveau ce soir : le temps est instable à Istanbul. Il nous rappelle que nous ne sommes pas en Méditerranée et que l'Orient n'est pas toujours soleil, chaleur, sécheresse, poussière. Rien n'est plus triste que cette ville quand il y fait mauvais. Il lui faut du ciel bleu ou au moins des nuages qui courent en faisant jouer l'ombre qu'ils projettent à cache-cache avec les monuments. Comme je l'aime alors !

Une atmosphère fascinante

Une fascination indéniable l'entoure d'une auréole, non pour la rendre unique, puisque toutes les villes le sont en quelque manière, mais plutôt incomparable. Le site est beau. Il le demeure bien qu'on se soit acharné à l'enlaidir – mais les Istanbuliotes, depuis peu, prennent conscience de leurs erreurs et de ce qu'il ne faut plus faire. Beau, avec cette mer qui l'entoure, le pénètre et qui revient toujours sous les yeux quand on croit l'avoir perdue de vue, avec ces douces collines, naguère encore si boisées, qui semblent autant de vagues hissant sur leurs crêtes ces grands navires de l'âme que sont les mosquées. Immobiles, bien sûr, elles semblent bouger quand tourne le soleil, monte ou tombe la brume, ou encore sombrent dans les pluies que déversent les nuages. Beau, certes, mais non unique, non incomparable, n'en déplaise à Chateaubriand qui s'écriait qu'il était sans pareil dans l'univers. Cependant, si on l'atteint en bateau, le soir, et que le ciel veuille bien, ce jour-là, prendre un habit de fête, le regard se réjouit, le cœur s'émeut, et il s'en faut alors de bien peu qu'on ne tombe définitivement amoureux.

La vie est agréable, facile pour l'étranger, sinon toujours pour l'indigène, l'atmosphère chaleureuse, la population accueillante. On rencontre partout chez ces hommes, qui ont pourtant derrière eux un solide héritage militaire, et la réputation d'être rudes et durs, un évident souci de gentillesse, une grande hospitalité, une amitié qui ne demande qu'à se donner et qui demeure indéfectible. Certes, on ne parle plus guère français dans cette ville qui fut si francophone, et si vous ne savez pas l'anglais, vous ne pourrez guère avoir de contacts humains, si ce n'est par des sourires et des gestes. Mais si vous pouviez connaître les Turcs, je suis sûr que vous les aimeriez…

Des monuments à foison

Les monuments sont innombrables, ils se comptent par centaines ; j'en découvre encore, après un demi-siècle de visites. Certains sont uniques ; plusieurs splendides ; tant et tant d'autres encore intéressants par quelque trait de leur architecture ou de leur décor. Mais les monuments ne font pas une ville. Ici et là, en particulier dans ce secteur privilégié de la pointe du sérail que les Turcs signalent à l'attention de leurs visiteurs par ce mot müzeler, « les musées », ils abondent : Sainte-Sophie, Topkapi, Sultan Ahmet (la mosquée bleue), le double hammam du grand architecte Sinan, les mausolées, les vestiges de l'hippodrome byzantin, l'ancien palais du grand vizir Ibrahim Pacha créent, parmi les espaces libres, une ville dans la ville, éblouissante. Et c'en est une aussi que le complexe de la mosquée Süleymaniye, ou le Grand Bazar couvert (Kapali tcharchi), dédale de couloirs étroits entourant deux grandes salles sous coupoles multiples que l'on oublie de regarder, tant on est occupé à fureter dans les éventaires. Vous importe-t-il qu'à ce dernier je préfère le Bazar Égyptien, sur lequel on tombe en traversant le pont de Galata qui enjambe la Corne d'Or, et les ruelles adjacentes, celles qui conduisent, dans une incroyable odeur d'épices, au bijou qu'est la mosquée de Rustem Pacha, celles qui gravissent de front la colline, pentues à l'extrême – sans doute pour permettre aux portefaix de les dévaler en courant presque, ployés sous leur gigantesque charge ?

Si vous ne devez visiter qu'un seul édifice, c'est bien entendu Sainte-Sophie qu'il faut choisir. En vous approchant, vous ne la trouverez pas belle, cette église lourde, massive, que ne parviennent à alléger ni le dôme, pourtant sublime, ni les minarets assez bien venus que les musulmans y ont ajoutés quand ils l'ont transformée en mosquée, le jour même où ils prirent la ville (29 mai 1453). Quant aux gros contreforts, très laids sans aucun doute, ne maudissez pas les Turcs de les avoir construits : ils ont permis à la basilique d'atteindre gaillardement sa 1447e année. Je ne suis pas certain qu'en y entrant pour la première fois vous soyez aussi ébloui que vous devriez l'être. Ne vous découragez pas. Ce n'est pas d'une beauté facile qu'il s'agit, mais tout de même d'une beauté absolue. Si vous ne devez voir que deux monuments, traversez en biais la place et entrez dans la citerne byzantine. C'est prodigieux (je mesure mes mots). Je l'ai connue il y a longtemps, quand on y descendait avec une torche et une échelle. J'avais peur que la sonorisation et l'éclairage électrique ne la détruisent ; il n'en est rien. Si vous comptez voir beaucoup d'édifices, visitez les mosquées, quitte à négliger les églises, pourtant vénérables – celles dédiées à sainte Irène (VIe siècle), aux saints Serge et Bacchus (Ve siècle), à la Vierge Pammacaristos (la Fethiye Djami) des XIIe et XIIIe siècles – et, je n'ose le dire, cet extraordinaire chef-d'œuvre de mosaïques et, dit-on, de peintures (mais je les aime moins) qu'est le monastère de Chora (en turc la Kahriye Djami), fondé sous Justinien, mais décoré sous les Paléologues : de toute façon, vous devrez vous rendre dans le quartier, ne serait-ce que pour en goûter le charme et voir les jolies maisons restaurées récemment. Entrez-y donc et restez au moins vingt minutes à contempler ce tableau si émouvant des premiers pas de la Vierge Marie à qui sainte Anne, attentive, tend les bras. Après, vous pourrez voir un peu plus vite les autres œuvres…

L'art ottoman, un univers dans l'univers de l'islam

La mosquée qui vous séduira le plus est certainement celle de Sultan Ahmet que l'on nomme « Bleue ». Insolente, elle semble narguer l'église de Justinien à l'autre bout de la place. Elle a une allure folle, j'en conviens, et ne manque pas de science : allez voir, pour vous Elle ne demande aucun effort, elle repose. Je n'en dirai pas autant de la mosquée de Soliman le Magnifique, la Süleymaniye : avec elle, la beauté redevient sévère, mais l'art est consommé. L'analyser, la comprendre apporte sa récompense. Et puis, on peut se détendre, pour peu qu'ils soient ouverts, en allant visiter un des nombreux medrese qui l'entourent : quand on veut faire savant, on dit que ce sont des écoles coraniques, mais il s'agit, en fait, de bibliothèques, de dispensaires et autres annexes. Modestes, recueillis comme des cloîtres dont ils ont la structure, ils font un contraste saisissant avec l'immense sanctuaire. Derrière, les pierres tombales et les mausolées méritent aussi une visite. Ceux de Soliman et de sa belle épouse Roxelane, la séduisante sultane qui fut un démon et peut-être un monstre, sont des modèles du genre. Vous rêverez à cette chrétienne qui, par jalousie, fit enfermer dans le harem, pour la première fois, les concubines de son impérial mari.

Voir deux mosquées ne servirait pas à grand-chose ; c'est pourquoi j'ai dit que vous deviez en visiter beaucoup. L'art ottoman est à lui seul un univers dans l'univers de l'islam et demande un minimum d'initiation. Pendant longtemps il est demeuré totalement incompris. On considérait notamment que les grandes mosquées n'étaient que des copies mal réussies de Sainte-Sophie. Un Français, Albert Gabriel, a montré comment la mosquée ottomane, certes stimulée par le grand chef-d'œuvre byzantin, était le résultat logique d'une recherche commencée dès l'époque seldjoukide (XIIIe siècle), poursuivie, avant la prise de Constantinople, à Brousse (Bursa) et à Andrinople (Edirne), puis dans la nouvelle capitale elle-même ; mais il a aussi souligné les différences de structure entre le prétendu modèle et la floraison des sanctuaires de l'époque classique : plus grande unité de l'ensemble, réalisation d'un volume intérieur unique, soins accordés à l'extérieur, accentuation de l'effet pyramidal, allégement des masses… Par ailleurs, alors que Justinien entendait réaliser avec sa grande église un monument inimitable et dépassant tout ce qui avait été fait jusqu'alors (« Je t'ai vaincu, ô Salomon ! ») et qu'en effet on ne reproduirait pas (ses successeurs revenant à l'église en croix grecque), les Ottomans voulurent créer un type monumental susceptible d'être reproduit. Il le fut. C'est par dizaines, voire par centaines, que l'on dénombre les grandes mosquées à plan centré et sous coupole unique. Cette multiplicité crée monotonie, du moins en apparence, car un regard attentif permet de distinguer la virtuosité avec laquelle chaque architecte a apporté ses propres solutions et témoigné de son génie : exercice stimulant, qui s'avère source de satisfaction intellectuelle et de joie esthétique. Il faudrait commencer l'examen à Brousse, peut-être avant même ; mais, à Istanbul, on peut se faire une idée complète, sinon de la genèse de l'art, du moins de son histoire : examinez ce qu'on peut nommer le narthex de la Bayazidiye et les deux minarets de façade, trop écartés ; le plan basilical de la Süleymaniye ; ceux, centrés, à quatre demi-coupoles butant la coupole centrale, de la Chehzade, de Sultan Ahmet et de la mosquée Neuve, ou la créativité des deux Mihrimah. Et, bien sûr, faites le voyage d'Andrinople (Edirne) pour ne pas manquer le chef-d'œuvre accompli qu'est la mosquée Selimiye (1569-1575), que le grand Sinan (1488 ?-1588) mit en chantier à l'âge de quatre-vingts ans.

Il n'est guère possible de rendre compte de la multitude de manuscrits et objets d'art que conservent les bibliothèques et les musées istanbuliotes. Certes, le Musée archéologique ne peut rivaliser avec ceux des capitales européennes, américaines et peut-être même pas avec celui d'Éphèse. Certes, les miniatures, éminemment fragiles, sont exposées avec une extrême parcimonie, et le kiosque aux faïences (Tchinili Köshk), premier palais bâti par les Ottomans après 1453, s'obstine à demeurer en restauration. Il n'empêche que dix autres établissements méritent d'être vus. Je ne me console pas – moi, historien – de n'avoir visité le musée de l'Armée que pour céder à la tenace insistance d'amis : il est passionnant et on y peut en outre écouter (et voir) les janissaires, spectacle qu'il ne faut pas plus manquer que les danses des derviches tourneurs, si vos sentiments religieux ne vous détournent pas d'une évidente désacralisation. Le palais de Topkapi est inépuisable, comme les archives. Qu'en voit-on ? Le dixième ? Je ne sais pas. Car Istanbul, capitale d'un empire qui s'étendait de Budapest au Yémen, de Bagdad à Alger, de la Crimée à Assouan, mais très centralisé, était un pôle d'attraction pour tous les musulmans vivant au dehors de ses frontières. Quand les Timourides, les descendants de Tamerlan, s'effondrent, leurs héritiers cherchent refuge et apportent leurs trésors à Constantinople. Or, les Turcs avaient la passion de ramasser, de collectionner, de conserver… Qui a vu, exposées dans les anciennes cuisines du palais impérial, les innombrables porcelaines chinoises – notamment une collection sans doute unique de céladons – peut comprendre le fantastique mouvement commercial qui, par mer ou par la route de la soie, unissait l'Extrême-Orient à l'Europe orientale.

Une double fidélité

Cependant ni son site, ni les contacts humains, ni les monuments et les musées ne donnent seuls à Istanbul cette étonnante force de séduction. Elle émane, si j'ose m'exprimer ainsi, d'une double fidélité, la sienne et la nôtre, l'une et l'autre, n'en doutons pas, dues à sa situation privilégiée au point de rencontre de la grande voie maritime unissant la Méditerranée à la mer Noire (le nord et le sud), de la grande voie terrestre venant d'Iran et allant dans les Balkans (l'est et l'ouest), et par suite à sa destinée de métropole.

La nôtre. Trois moments en témoignent ou plutôt la ponctuent. Clovis, le premier roi chrétien de ce qui allait devenir la France, dut sa légitimité et son prestige d'abord à Dieu – aux miracles de son baptême – ensuite à sa reconnaissance par l'Empire romain d'Orient. Ne croyez pas que j'exagère, il en restera toujours quelque chose, malgré l'alliance privilégiée des Carolingiens et des Capétiens avec la papauté. À ce fait s'en adjoint un autre : les croisades. Lisons chez nos chroniqueurs médiévaux l'éblouissement des Latins quand apparut à leurs yeux la capitale byzantine. « Ils s'en émerveillèrent moult durement », dit Robert de Clary. Et Villehardouin reprend : « Ils ne pouvaient mie cuider (penser) que si riche ville pût être en tout le monde. Il n'y eut si hardi dont la chair ne frémît ». Constantinople, à l'époque, comptait plus d'un million et demi d'habitants (nombre qu'elle retrouvera quand culminera l'Empire ottoman). Elle était ceinte de murailles sans égales appuyées d'un côté sur la Marmara, de l'autre sur la Corne d'Or, murailles dont il reste peu, mais qui vous procurent encore quelque chose de l'émoi des croisés. Elle avait la plus grande et la plus belle église de la chrétienté, des palais innombrables, un hippodrome immense, des places et des avenues bordées de statues. On la savait riche d'or et de pierreries, et savante. C'était bien plus qu'il n'en fallait pour donner l'impression d'entrer dans ce qu'on nommerait bientôt les mirabilia, les choses incroyables. De cette vision proprement stupéfiante, l'Europe ne s'est jamais complètement remise.

Puis arrive la vague romantique des grands écrivains voyageurs du XIXe siècle et du début du XXe, de Lamartine et Gautier jusqu'à Loti et Farrère, en passant par Nerval et Barrès. Istanbul, en pleine décadence, est devenue une ville un peu vieillotte, pittoresque, charmante, mystérieuse, fort poétique… Les images se superposent et la vision de nos arrière-grands-parents ajoute encore à celle, immortelle, des croisés. Osons nous interroger ! En arrivant à l'aérogare ultra-moderne d'Istanbul, n'est-ce pas vers ce vieux tableau que nous marchons, ne répondons-nous pas, sans le savoir, à cette fidélité ? La sienne. Je ne parviens pas à savoir si je perçois Istanbul avec les yeux de mes vingt ans ou avec ceux que j'ai quelque cinquante ans plus tard. J'ai beau voir que tout a changé, le changement ne me dépayse pas ; je recherche ce que je veux, et finalement je le trouve : c'est bien cela qui me paraît le plus extraordinaire.

Je le jurerais : tout est pareil au détail près. Dans la même maison de thé (tchai hane), je parle avec le même homme : il était là il y a un demi-siècle et ses gestes comme les miens sont ceux que nous faisions. Je resterai seul, tout à l'heure, quand les touristes seront partis, appuyé à l'une des piles qui portent la coupole de la mosquée et je ressentirai la même chose que dans ma jeunesse. Plus tard, à l'heure de la prière du soir, ce sera la foule d'antan qui viendra se prosterner devant Dieu avec la même ferveur… Et je relis Loti avec stupeur et me prends à dire : « Mais oui, c'est cela ! » J'en arrive à me demander si je serais dépaysé en devenant subitement un Byzantin du Moyen Âge et, pourquoi pas, un des marins de Mégare qui, dit-on, ont fondé la ville vers 658 avant J.-C.

Métamorphoses et tradition

En ce temps où l'on fait tout pour détruire l'âme des hommes, il faut croire que l'on n'y réussit pas toujours, car l'âme de ses habitants, l'âme d'Istanbul a survécu à ses immenses mutations. Alors, le mystère devient clair ; si la fantastique révolution du monde moderne (et les Turcs y ont contribué) a pu laisser tant subsister du passé, si ce passé, dans une certaine mesure, revient au galop, on ne peut s'étonner que Constantinople ait remplacé Byzance, et Istanbul, Constantinople dans une incontestable fidélité. L'histoire nous l'enseigne : le padichah ottoman se voulait héritier du basileus byzantin ; il se prétendait l'empereur – le seul – et cela explique sa querelle avec l'Empire romain-germanique, son alliance avec François Ier, et fait comprendre pourquoi, en architecture, après les géniales découvertes du plan centré, Soliman, pour sa mosquée, a voulu en revenir au plan basilical, à celui de Sainte-Sophie ; ainsi s'éclaire l'étrange comportement du sultan devenu calife qui entend asservir la charia (la loi musulmane) à l'autorité impériale, être chef de la religion, comme l'empereur byzantin se voulait responsable et maître de l'Église…

Certes, Istanbul de la fin du XXe siècle n'est pas celle des années 1950. Elle comptait alors à peine plus d'un million d'habitants ; il y en a dix ou douze, et peut-être plus encore. Au cours des deux dernières décennies, la population s'est multipliée par quatre et rien n'indique que cet accroissement doive cesser. C'est un flot continuel que déverse sur elle l'Anatolie, et plus particulièrement peut-être ses régions orientales, celles où habitent les Kurdes. Les bidonvilles s'étendent, les quartiers populaires s'engorgent…

Pendant que s'installe ce prolétariat, comme par un effet compensatoire, l'essor industriel et commercial, la modernisation, la spéculation donnent naissance à une classe nouvelle qui a des moyens, peu de culture, et entend vivre bien. Tandis qu'au cœur de la ville, tout autour de Taksim, au sommet de ce qu'on nommait autrefois Péra, s'élèvent des tours qui défigurent le paysage, des quartiers entiers disparaissent, notamment ceux qui étaient constitués par ces traditionnelles maisons en bois, d'une spécificité remarquable, mais qui flambaient si joyeusement au moindre prétexte. Miracle ! On a sauvé quelques demeures anciennes, petites ou grandes, riches ou modestes, on les a restaurées, et de charmants petits villages s'insèrent ainsi, avec leurs couleurs vives et gaies, dans la grande ville.

L'ancienne société istanbuliote n'a bien sûr pas entièrement disparu, mais elle est noyée dans la masse des migrants. Parfois elle se replie sur elle-même ; parfois elle cherche à s'adapter, parlant anglais et faisant des affaires. On trouve encore chez elle le souvenir de la culture traditionnelle « ottomane », dont ses fils et filles ont gardé l'héritage. Ainsi Istanbul se présente-t-elle comme une mosaïque de gens très différents les uns des autres.

Il y a une décennie, tous les observateurs constataient avec désolation que le cosmopolitisme millénaire de la ville n'existait plus ou achevait de disparaître. Le départ d'un grand nombre de Grecs avait brutalement accentué le processus. Beaucoup tenaient boutique dans l'Istiklal Caddessi, grande rue qui part de Taxim pour aboutir au « tunnel », ce funiculaire qui descend du haut de Galata sur la Corne d'Or. Quand vous entriez chez eux, ils vous parlaient en français : toute la rue était française et les immeubles, jadis cossus, avaient été construits à la mode de ceux du Paris des années 1850-1900. Regardez leurs façades : des inscriptions y sont encore gravées en français. L'avenue, devenue piétonnière, renaît aujourd'hui, d'autant mieux que, comme partout, on restaure, et avec infiniment de soin.

Ainsi le cosmopolitisme qui semblait mort revit. Des étrangers de toute langue, de toute origine arrivent dans la ville : ressortissants des républiques turcophones de l'Asie centrale et du Caucase, attirés par ce qui, en quelque sorte, leur paraît être leur capitale naturelle, mais aussi Russes et Ukrainiens, qui viennent faire des affaires. On découvre ainsi d'invraisemblables bazars qui offrent aussi bien des vieux vélos que des poupées gigognes, des samovars… Détrônée de son rôle de capitale politique, Istanbul reste, ou redevient, une capitale culturelle, commerciale et surtout une grande voie de passage.

Un destin singulier

Cela nous ramène inéluctablement au cœur du problème : Istanbul doit son destin si singulier à sa double voie de passage entre le nord et le sud, l'est et l'ouest. Les deux ponts sur le Bosphore ont ranimé d'une façon considérable le trafic entre l'Anatolie et la Thrace, disons tout simplement entre l'Asie et l'Europe, puisqu'un réseau régulier s'est établi depuis longtemps entre l'Europe occidentale et l'Iran. Il y passe bon an mal an dans les deux sens 350 000 trains routiers… Un troisième pont, un tunnel sous la mer et une voie ferrée s'avèrent d'autant plus nécessaires que tôt ou tard va se rétablir l'antique route de la soie entre l'Extrême-Orient et l'Extrême-Occident qui permettra d'économiser beaucoup de temps, d'argent, et réduira la pollution des mers. Cet aménagement du détroit coûtera cher, mais il rapportera à la Turquie plus qu'elle n'aura investi.

Bien plus difficile à résoudre reste le problème du passage des navires entre la mer Noire et la Méditerranée. Lors de la convention de Montreux, en 1936, qui réglait le transit des bateaux dans les détroits, on en dénombrait cinq mille par an. On en compte maintenant vingt mille, avec cent millions de tonnes de fret. De sombres projets veulent doubler ce tonnage pour qu'on puisse transiter le pétrole d'Azerbaïdjan, voire celui du Kazakhstan, malgré les risques actuels, déjà énormes pour l'immense agglomération terrifiée constamment par la crainte d'une explosion, d'un incendie, d'un naufrage ou d'une marée noire.

Naturellement les données ne sont plus du tout les mêmes qu'à l'époque où les navires venaient déverser leurs richesses dans le golfe profond auquel leur abondance allait faire donner le nom de Corne d'Or. Jamais encore tant d'hommes, tant de marchandises n'étaient passés par la ville. Mais, dans un monde moderne, elle tend à redevenir ce qu'elle était. Ai-je eu tort de parler de fidélité ?

Laissons l'économie. J'ai essayé, brièvement, de vous faire visiter Istanbul sous ses aspects les plus variés. Je vous invite maintenant à vous accorder, comme moi, après chacun de mes séjours, une journée de vacances aux îles des Princes que les Turcs nomment tout simplement les Iles (Adalar). Je vais parfois à la plus grande, Büyük Ada ; plus souvent, je m'arrête à Heybeli. Il n'y a rien à y voir ; l'église n'est pas somptueuse ; les vestiges archéologiques sont rares ; seules les jolies villas traditionnelles en bois peuvent retenir l'attention et, si on les aime, les insupportables chats efflanqués qui vous assiègent en miaulant quand vous dégustez le poisson. On peut aisément faire le tour de l'île, à pied ou en calèche (il n'y a pas d'autos) et se baigner dans des criques solitaires. Rares sont les coins du Bosphore, voire du continent, où la nature soit encore si belle et où l'on prenne, comme ici, le temps de vivre. C'est peut-être là, en définitive, que l'on retrouve, inchangé, ce qui fut Istanbul… Et, à la tombée du jour, sur le bateau qui vous ramènera au pont de Galata, vous verrez Istanbul s'embraser.

Jean-Paul Roux
Novembre 1995
 
Bibliographie
Histoire des Turcs Histoire des Turcs
Jean-Paul Roux
Fayard, Paris, 2éme édition 2000

Istanbul Istanbul
Semih Vaner (dir)
Autrement, Paris, 1988

Histoire d'Istanbul Histoire d'Istanbul
Robert Mantran
Histoire des grandes villes du monde
Fayard, Paris, 1996

Constantinople, de Byzance à Istanbul Constantinople, de Byzance à Istanbul
Stéphane Yerasimos
Place des Victoires, Paris, 2001

Mentions légales Conditions Générales de vente Comment s'inscrire Hôtels à Paris Vos assurances Clio Qui sommes-nous ? Nous contacter