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Indonésie, l'archipel des 13 000 mondes
Véronique Degroot

Chercheur en langues et cultures du Sud-Est asiatique à l'université de Leyde

Portant sur la tête des paniers d'offrandes multicolores, les femmes se dirigent vers le temple où le prêtre prépare les sièges des divinités. Aujourd'hui, en effet, les dieux sont invités à participer à la fête des hommes. Pourtant, cette nuit, ce n'est ni vers Shiva, ni vers Vishnou que les yeux des fidèles se tourneront. Cette nuit appartient au Barong, l'esprit protecteur du village. Dans quelques minutes, les danseurs revêtiront une nouvelle fois le masque sacré afin qu'il puisse, cette année encore, livrer combat au Rangda, incarnation du Mal. De l'issue de la bataille dépendra le sort de l'humanité… Véronique Degroot participe chaque année à des chantiers de fouilles en Indonésie. Conférencière de Clio, elle vous invite à pénétrer dans l'univers protéiforme et raffiné de l'archipel, qu'elle parcourt régulièrement en compagnie de nos voyageurs.

Au carrefour des cultures

Chapelet d'îles aux épices entre l'océan Indien et le Pacifique, les Indes orientales font rêver l'Occident depuis qu'y passa, au XIIIe siècle, un certain Marco Polo. Clou de girofle, cannelle, noix de muscade, bien des saveurs subtiles nous lient à cet archipel du bout du monde. Pourtant, que savons-nous de cette Insulinde, mère patrie des fameux pirates malais qui écumaient jadis la mer de Chine ?

Au carrefour des mondes indien, chinois et océanien, l'Indonésie est un de ces lieux privilégiés où les cultures se mêlent harmonieusement plutôt que de s'affronter. Depuis les temps les plus anciens, l'archipel a vu débarquer sur ses rivages des commerçants de tous horizons : Chinois, Indiens, Arabes, mais aussi Portugais, Hollandais, Anglais, Français… À chacune de ces cultures, les Indonésiens ont emprunté ce qui les intéressait : une technique, un motif, une religion… Ainsi, si dans leur majorité, les Indonésiens sont musulmans, on trouve également parmi eux des catholiques, des protestants, ou encore des hindouistes. Pourtant, le fidèle venu du Moyen-Orient aurait bien du mal à retrouver son islam dans la religion méditative des Javanais, tout comme le brahmane indien ne reconnaîtrait pas ses dieux parmi les masques sacrés des Balinais. En effet, par-delà les influences, par-delà les âges, les Indonésiens ont conservé les vieilles traditions préhistoriques qui sont à la base de la culture nousantarienne. Au fond de son âme, l'Indonésien, qu'il soit musulman, chrétien ou hindou, craint les esprits de la nature et vénère ses ancêtres, intermédiaires privilégiés entre l'homme et l'au-delà. D'ailleurs, comment pourrait-il en être autrement dans un pays marqué par la puissance des volcans ? Ici, le feu peut jaillir de la terre et détruire tout sur son passage, alors même que la cendre bienfaisante fertilise le sol. Sans les volcans, point d'îles et point de champs. Ils sont la vie naissant des étendues salées de l'océan, montagnes jaillies des mers pour engendrer les îles des hommes.

Un patrimoine riche et diversifié

Chacune de ces îles possède son caractère, son histoire, son peuple. En franchissant un bras de mer de quelques kilomètres, c'est de monde que l'on change. Et l'Indonésie compte treize mille mondes. Des mosquées de Java aux temples de Bali en passant par les forêts de Sulawesi, l'Indonésie affirme tout à la fois sa diversité et son extrême richesse culturelle.

Java, crête volcanique de 900 kilomètres de long et épicentre culturel du pays, est l'île par laquelle le voyageur prend contact avec l'Indonésie.

C'est d'abord le choc de Jakarta, la capitale. Mégapole du Sud-Est asiatique, la ville est immense, moderne, bruyante. Jadis un petit port bordé de cocotiers où s'amarraient les voiliers bugis et makassars, Sunda Kelapa est devenue Jayakarta, la cité de la victoire. Des cocotiers au fortin hollandais de Batavia, du fortin à la ville coloniale et, au-delà, à l'emblème de l'Indonésie indépendante, telle est l'histoire de Jakarta, tels sont ses contrastes. La ville est, à elle seule, un microcosme du pays tout entier. D'immenses gratte-ciel, vestiges de la folie mégalomane des années soixante, y côtoient canaux et bâtiments coloniaux. Toutes les ethnies s'y rencontrent : Javanais, bien sûr, mais aussi Madurais, Sundanais, Bataks de Sumatra ou encore Dayaks de Kalimantan, la Bornéo des Occidentaux. Ville animée et fiévreuse, bus, taxis, cyclo-pousses et rickshaws à moteur se pressent dans ses rues bondées. En effet, n'en déplaise à certains, l'Indonésie n'est pas un musée : c'est bien un pays de cette fin de vingtième siècle, entre fax et karaoké. On n'y invite pas le voyageur à regarder, derrière une vitrine, les lambeaux d'une civilisation depuis longtemps disparue, on lui propose au contraire de partager une culture vivante dans chaque geste, dans chaque mouvement, dans chaque objet. Aux voyageurs attentifs, l'esprit javanais se dévoile, subtil, policé, fascinant. C'est au cœur même de l'île, dans les cités princières de Jogjakarta et de Solo, que cette culture raffinée trouve sa plus belle expression.

La culture javanaise d'aujourd'hui est l'héritière d'un passé aussi long que prestigieux. Au début de notre ère, des marchands venus d'Inde y amenèrent leurs religions : l'hindouisme et le bouddhisme. Naquit alors une civilisation aux talents artistiques exceptionnels, qui nous a légué nombre de témoins étonnants, parmi lesquels le plus grand temple bouddhiste du monde, le Borobudur. Nul n'a jamais si bien exprimé la vie du Bouddha que les reliefs qui ornent ce monument. Des reliefs tout en rondeur du bâtiment bouddhique au profil élancé du temple hindou de Lara Jonggrang, à Prambanan, l'art indonésien reste inégalé dans toute l'Asie du Sud-Est. Même les grands rois d'Angkor, quelques siècles plus tard, s'en inspireront pour construire leur capitale. Sur cette terre javanaise, l'art s'est fixé comme but l'équilibre parfait des formes et du décor. En architecture, l'horizontalité du soubassement est compensée par l'élan vertical donné au temple lui-même, tandis que la sculpture joue de façon subtile l'alternance entre espaces nus et volutes compliquées. Le temple y est conçu tel un écrin renfermant le symbole du dieu et représentant le mont Meru, l'axe du monde selon la cosmologie hindo-bouddhiste. La présence de la montagne n'est d'ailleurs pas qu'une métaphore : les volcans ne sont jamais très loin et, parfois, comme sur le plateau de Dieng, ils encerclent littéralement les sanctuaires. Ne dit-on pas que les ancêtres et les dieux résident sur ces sommets inaccessibles pouvant culminer parfois au-delà de 3 000 mètres ?

Si l'islam remplaça peu à peu les antiques religions importées d'Inde, cette glorieuse époque ne fut néanmoins pas oubliée. Les sultans, nobles indo-javanais devenus musulmans, créeront une civilisation non moins brillante qui, sans honte, plonge ses racines dans le monde indien. Le yoga sera adapté à l'islam, et les grandes épopées hindoues, Ramayana et Mahabharata, resteront l'objet des représentations de wayang kulit, le fameux théâtre d'ombres indonésien.

Au fil des siècles, d'autres influences sont venues. L'Indonésie les a assimilées sans jamais oublier ses héritages plus anciens. C'est peut-être cela, le secret de l'âme indonésienne : sa faculté d'adaptation, son dynamisme, sa souplesse. Ici, l'art n'a pas connu le triste sort qui lui est réservé dans d'autres pays asiatiques ; il n'est pas une tradition sclérosée. Dans les rues de Jogjakarta, de jeunes peintres utilisent la technique traditionnelle du batik pour exprimer des sentiments contemporains dans une explosion de formes et de couleurs.

Les forêts de Sulawesi

Hors de Java, cet épicentre à la fois raffiné et bouillonnant de vie, c'est une autre Indonésie que l'on rencontre, celle des « îles extérieures ». Parmi celles-ci, on compte Sulawesi, l'île « étoile de mer », qui étire ses étroites péninsules entre la mer des Célèbes et la mer de Flores. L'île est le siège de l'ancien sultanat de Makassar, l'actuelle Ujung Pandang. Ville cosmopolite et bigarrée, elle fut l'une des premières à s'ouvrir aux Occidentaux. Étape essentielle entre les plantations de poivre de Sumatra et les clous de girofle des Moluques, elle fut au centre de la guerre des épices que se livrèrent, deux siècles durant, les nations européennes. D'abord fief portugais, Makassar passa aux mains des Hollandais. Aujourd'hui, à Ujung Pandang, se dressent encore les puissants remparts du fort d'Amsterdam, dont les canons, tournés vers la mer, rappellent ce conflit d'un autre temps. Des ports des côtes méridionale et occidentale de l'île partaient les voiliers bugis, chargés de bois de teck et d'autres essences plus précieuses encore. D'autres bateaux, plus redoutables, quittaient également les rivages de Sulawesi pour se livrer à un commerce moins honnête dans les eaux de la mer de Chine : la piraterie.

Cependant, la mer n'est pas la seule richesse de l'île. Une fois quittées les plaines brûlantes du sud, la route se fait haute et sinueuse. Ce sont les montagnes, cœur du Tanatoradja. Là, sur ces flancs couverts de forêts, dans un pays de rochers et de falaises, vit le peuple toradja.

Si l'on en croit les mythes, les Toradjas ne seraient pas originaires de l'île. Il y a très longtemps, leurs ancêtres quittèrent leurs terres, là-bas, loin à l'ouest, et embarquèrent pour Sulawesi. Le rivage atteint, n'ayant pas d'autre abri, ils tirèrent leurs bateaux sur la côte et s'en firent un toit. Ces maisons sur pilotis, à l'impressionnante toiture incurvée, sont encore de nos jours l'orgueil de la région. Mais le tongkonan est bien plus qu'une habitation : il rappelle l'arrivée d'un peuple et la fondation d'un clan, il est le lieu où les ancêtres divinisés se mettent à parler. Toute sa décoration évoque cette fonction quasi magique : buffles tachetés pour attirer la richesse, grains de riz symboles de fertilité, cornes rappelant les défunts… Toutes les préoccupations essentielles des Toradjas y sont sculptées et peintes sur des panneaux de bois. Les éléments de la vie quotidienne sont repris, transformés et stylisés jusqu'à devenir un savant entrelacs de volutes et de lignes géométriques. Toutefois, s'il s'inquiète du bonheur terrestre, le Toradja se montre sans doute plus préoccupé encore par son sort dans l'au-delà. Dans le Tanatoradja, les enterrements se déroulent dans le faste. Plus belle est la cérémonie, plus sûrement elle garantira au défunt une place de choix dans le monde des morts. Chants, théâtre, sacrifices de cochons et de buffles, processions en palanquin, telles sont les étapes qui mènent le corps du mort du tongkonan à sa dernière demeure. Il faut souvent des mois, parfois des années, pour qu'une famille réunisse les fonds nécessaires à une telle entreprise. Plus le statut social du défunt est élevé, plus ses funérailles se doivent d'être grandioses. Pour les nobles, les « sang pur » comme on les appelle ici, il n'est pas rare que des centaines de cochons et des dizaines de buffles soient sacrifiées. Ces animaux guideront alors le défunt vers la montagne du juge des morts. Là, si les rites ont été correctement accomplis, le défunt acquerra le statut d'ancêtre divinisé. Lors de tels enterrements, toute la famille, du grand-père à l'arrière petit cousin, se doit d'être réunie. Les invités affluent des quatre coins de l'île, et aussi de Jakarta, où nombre de jeunes Toradjas émigrent pour étudier ou faire fortune. Mais ici, point de crémation ni de tombe creusée dans le sol : le paradis toradja se situe au sommet de la montagne mythique ; aussi est-ce dans la roche même que l'on place les corps des défunts. Les cercueils sont hissés parfois à des dizaines de mètres de hauteur, puis placés dans des cavités creusées à même la falaise.

Une quatrième dimension

Une fois dans leur tombe rupestre, les morts ne sont point oubliés. Souvent, à quelques pas de là, toujours dans la falaise, est sculpté un balcon derrière lequel sont placées des statues de bois, effigies des défunts. Du haut de leur nouveau séjour, les ancêtres regardent alors les vivants, en contrebas, vaquer à leurs occupations quotidiennes. Ainsi, en Indonésie, le monde des morts et celui des vivants s'interpénètrent-ils, les uns garantissant la prospérité des autres. Certes, cela est plus visible ici, à Sulawesi, car le cœur de l'île est resté quelque peu à l'écart des grandes influences qui marquèrent l'histoire de Java ou de Bali. Toutefois, Javanais et Balinais non plus n'hésitent pas à déposer des fleurs sur une pierre ou à brûler quelques bâtonnets d'encens pour demander la protection des ancêtres… L'islam, pas plus que l'hindouisme avant lui, n'a su faire oublier aux Indonésiens qu'il existe une forme d'être intermédiaire entre l'humain et le divin, une quatrième dimension peuplée d'esprits et d'ancêtres dont il vaut mieux s'attirer les bonnes grâces que le courroux.

Il y a, en Indonésie, bien d'autres terres encore que Java et Sulawesi. Sumatra, Kalimantan, les Moluques ou Flores sont autant de mondes différents qui méritent que l'on s'y attarde. Il existe cependant, parmi les îles indonésiennes, un univers très particulier, hors norme, où les temples sont plus nombreux que les maisons : Bali.

À l'est de Java, havre hindouiste en terre d'islam, la petite île de Bali fut longtemps considérée par les Occidentaux comme un paradis terrestre. La nature, force est de le reconnaître, n'y est pas avare de bienfaits. L'île est verte, humide, fertile. Au centre, les Gunung Agung et Batur constituent une barrière montagneuse qui arrête les nuages chargés de pluie venus de l'océan. L'eau, abondante, se répand alors sur leurs flancs, alimentant les grands lacs qui, à leur tour, donnent naissance à de multiples rivières. À l'image de l'île, l'univers balinais est construit autour de deux pôles : d'une part la montagne, source de l'eau qui irrigue les champs, siège des dieux, d'autre part la mer, étendue salée et dangereuse, résidence des esprits inférieurs. Dans la conception balinaise, les uns et les autres, dieux et démons, sont des éléments nécessaires à la vie de l'univers et le devoir des hommes est de veiller à leur équilibre parfait. À chaque fête donnée pour les dieux correspond une offrande pour le monde inférieur. L'équilibre, les Balinais le savent, est une chose fragile et précaire qui nécessite une attention permanente. C'est pourquoi les offrandes sont au cœur de la vie quotidienne : gâteaux de riz déposés sur les autels, fleurs de frangipanier posées à même le sol ou sur le pas d'une porte sont autant de moyens de maintenir l'équilibre entre les dieux et les démons, entre le bien et le mal.

Le passé se conjugue au présent

Temples légers s'élevant au milieu des palmiers, costumes hauts en couleur des porteuses d'offrandes et raffinement des danses traditionnelles ont eu tôt fait de conforter l'idée de paradis associée à la petite île. Pourtant, il ne faudrait pas se méprendre : à l'instar de Java, Bali n'est pas une île où le passé, par un mystérieux tour de passe-passe, serait conservé, intact. Bali également est une île du vingtième siècle, dynamique et changeante, et cela est tout à son honneur. Le tourisme est là, mais jusque dans les boîtes de nuit de la côte sud, il n'est pas un jour qui ne se passe sans qu'une fleur ne soit déposée sur le sol ou sans qu'un bâtonnet d'encens ne soit brûlé. Quant à l'art, il a su tirer avec bonheur des leçons de l'Occident tout en restant fidèle à lui-même. Des peintres européens, les artistes balinais ont appris la maîtrise de l'espace et l'expression des sentiments personnels. Aujourd'hui, en peinture comme en sculpture, l'art balinais fait montre tant de personnalité que d'originalité. Tous les styles et tous les sujets y sont représentés : sujets traditionnels mais aussi sculptures tortueuses où s'exprime toute l'exubérance de l'univers mental balinais. Ici, la vie est maîtresse. Pourtant, Bali aime à se souvenir de son passé le plus lointain, un passé perdu dans les brumes de la légende. C'est sur cette terre, en effet, qu'un morceau de lune se prit dans les branches d'un arbre et que, tombant sur le sol, il devint l'immense tambour de bronze encore visible dans le temple de Pejeng. C'est ici aussi qu'un géant creusa dix tombeaux dans la roche de Gunung Kawi pour abriter les dépouilles mortelles d'un roi hindou et de ses proches.

Bali, héritière des princes qui quittèrent Java à la suite de la chute de Majapahit, dernier grand royaume hindou de l'île, a un immense pari à remporter : entrer fièrement dans le vingt et unième siècle en alliant développement touristique et culture. L'issue de ce pari dépendra de nous autant que des Balinais : à nous de comprendre et de respecter, à nous de nous émerveiller et de voir au-delà des plages de sable blanc bordées de cocotiers.

De Java à Sulawesi et de Sulawesi à Bali, voyager en Indonésie est un parcours initiatique, une plongée dans un ailleurs souvent étranger aux clichés que s'en fait l'Occident. Paysages magnifiques et monuments du passé, l'Indonésie est à la fois cela et beaucoup plus. Elle se révèle, différente, déroutante, mais toujours fascinante.

Véronique Degroot
Décembre 1996
 
Bibliographie
Les religions d'Indonésie Les religions d'Indonésie
Waldemar Stohr et Piet Zoetmulder
Payot, Paris, 1965

L'Indonésie L'Indonésie
Olivier Sevin
Que sais-je ?
PUF, Paris, 1993

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