Depuis plusieurs semaines déjà, sur les jetées du port d'Ostie, drapé dans sa toge blanche, imposant, le regard dur et anxieux, un riche armateur romain scrute avec attention l'horizon. Il y a de longs mois, l'un de ses fidèles subrécargues cingla vers le Levant, chargé de pesantes bourses gonflées de ces aureus récemment frappés par l'empereur Tibère… Une voile apparaît cependant, parmi tant d'autres, qui baigne son cœur de joie : le navire, « son navire », revient enfin. Ce ne sont pas les lourdes amphores emplies de bon vin syrien ou de blé doré qui sont source de sa joie, ce ne sont que quelques sacs de toile de lin qui recèlent en leurs flancs des grains noirs à l'odeur coruscante et valent presque leur poids d'or, tant la riche société romaine en est friande : du poivre. Le marchand ne se soucie pas du pays d'où provient cette richesse. Jamais il n'abordera ces rivages de légende. Peu lui importe que ses monnaies d'or ne soient maintenant entre les mains d'un roitelet de Podouké, ce comptoir qui portera bien plus tard le nom de Pondichéry. Son mandataire lui-même ne sera entré en contact qu'avec d'autres marchands qui, de caravane en caravane, de navire grec en navire conduit sur l'aile de la mousson par d'intrépides marins arabes, ont apporté sur les rives méditerranéennes ce précieux trésor venu d'un monde encore inconnu : les Indes.
Longtemps, si l'on fait exception de quelques marchands aventureux, de quelques voyageurs audacieux, les Indes restèrent terres légendaires, connues seulement par les récits empreints d'irréalité qui étaient colportés par les caravaniers. Une Inde considérée par les plus pragmatiques comme une source de richesses, pourvoyeuse de produits exotiques – épices, bois précieux – mais aussi par les plus mystiques comme les terres lointaines d'Orient, là où la tradition localisait le paradis terrestre. Parfois, au Moyen Âge, les chrétiens rêvaient de cette chrétienté imaginaire préservée de toute souillure qui aurait su garder intacts les enseignements de l'apôtre Thomas. L'Occident ne devait lever le voile et découvrir l'Inde qu'à la fin du XVe siècle, lorsque l'homme de la Renaissance ouvrit sur le monde les portes closes de l'univers médiéval. L'appât du gain autant que la soif de connaissance allait mener les grands navigateurs sur les traces de Vasco de Gama vers ces terres débordantes de richesses. Sans le savoir, ils allaient également à la rencontre d'une autre richesse : celle d'une civilisation originale et forte. Peu à peu, à partir des comptoirs installés sur les côtes de la péninsule du Deccan, plus souvent par violence que par la persuasion, les Européens allaient découvrir une culture complexe et variée. Nombre d'entre eux n'y virent que domaines à conquérir, que moyens d'assouvir leur soif de gloire et de pouvoir. Que reste-t-il aujourd'hui de ces rêves disparus ?
Le charme d'un temps révolu
Le voyageur qui parcourt les rues de Goa, de Pondichéry ou de Cochin y trouvera le charme de ces anciennes cités coloniales. En bordure d'un décor de lagunes, patiemment construites par les palétuviers, où les pêcheurs au carrelet chinois répètent les gestes ancestraux, la vieille Goa semble restée hors du temps. Face à la Sé, l'imposante cathédrale construite dans la plus pure tradition portugaise, l'église du Bom Jesu dresse ses sobres arcatures de pierre sombre. Les fresques qui ornent ses murs content la vie de légende de saint François Xavier, l'apôtre des Indes qui tenta de porter le christianisme jusqu'aux lointaines rives du Japon puis de la Chine où la mort vint le saisir. Ces villes coloniales, qui semblent parfois comme un peu de XVIIe ou de XVIIIe siècle qui se serait attardé dans notre temps, ne sont pas les seuls témoins de la présence européenne en Inde. L'esprit du XIXe siècle triomphant éclate dans les grandes perspectives de la Nouvelle Delhi, de la porte de l'Inde aux magnificents édifices qui furent dressés pour servir de résidence au vice-roi, aussi bien que dans l'imposant mausolée que lord Curzon érigea à Calcutta à la mémoire de Victoria, impératrice des Indes sinon maîtresse du monde. Certes, l'historien pourrait qualifier cette empreinte européenne d'épiphénomène ; cependant, l'originalité de l'Inde repose sur la multiplicité des influences culturelles qui s'entrecroisèrent, se superposèrent, s'interpénétrèrent durant des millénaires. Pays aux multiples facettes, l'Inde sollicite le voyageur attentif et c'est à force de patience, en parcourant chacune de ses régions pour y retrouver les racines des apports culturels qui l'ont marquée, que l'on peut essayer d'aborder ce pays qui constitue un monde en soi.
Derrière la diversité, l'unité
Bien sûr, la grande opposition traditionnelle entre Inde du Nord, cœur de l'implantation aryenne au IIe millénaire avant notre ère qui s'est vue ensuite marquée de l'empreinte musulmane, et l'Inde du Sud dravidienne est généralement mise en exergue, mais combien de traits d'union se cachent derrière cette dichotomie ?
Le premier facteur d'unité est sans conteste l'emprise de l'hindouisme. Pour en suivre les traces, le voyageur, « explorateur » de cet univers complexe, pourra se laisser emporter par l'immense char de Surya, l'antique divinité solaire indo-européenne. Porté par vingt-quatre roues de pierre qui ne font tourner que les ombres, figé dans l'éternité face aux flots marins, le temple de Konarak offre aussi toute la richesse esthétique d'une statuaire aux lignes fluides qui met à la portée du mortel la grâce des habitants des mondes divins.
Un sommet de l'art humain
Rêve incarné dans la pierre qui se ploie pour devenir chair vivante, la sculpture indienne est sans conteste l'un des sommets de l'art humain. Il faut avoir vu les danseuses célestes de Khajuraho, s'être perdu d'admiration devant l'exubérance pleine de finesse des parures somptueuses des statues de Belur ou d'Halebid qui montrent la pérennité de la tradition dravidienne dans le sud, pour percer les premiers secrets de l'âme indienne. Il faut avoir vu les collections de statues dues aux artistes Cholas qui font l'orgueil des musées de Delhi, de Madras ou de Tanjore : l'épanouissement des formes se retrouve dans le bronze qui offre toute sa force et son dynamisme à la danse cosmique de Shiva Nataraja, le « prince de la danse », et toute sa douceur languide à Parvati, l'amante divine.
Chaque période, chaque dynastie se distingue également par son architecture originale. S'il ne reste plus guère de monuments caractéristiques de la période Gupta, du IVe au Vrathas de Mahabalipuram ou des Châlukya dans les temples conservés à Aihole. Pala, Sena, Chandella, Chola, Hoysala, ces dynasties marqueront de leur empreinte chaque région et chaque époque avant d'aboutir aux réalisations grandioses de Hampi ou de Srirangam. Au sein de la diversité des plans et des techniques de construction, une certaine unité s'est dégagée : même le non-initié reconnaît sans difficulté un temple hindou. Et pourtant, que de différences entre la puissance des immenses gopurams du temple de Maduraï, véritables montagnes édifiées de main d'homme, peuplés d'une foule de statues à la polychromie éclatante, et la grandeur contenue d'un sanctuaire tel celui de Gangaikondacholapuram.
L'hindouisme, ou l'influence hindouiste, est toujours profondément vivant sur tout le territoire de l'Inde. Partout se multiplient les statues et les autels consacrés à l'une des quelque trente millions de divinités du panthéon. Ganesh, le dieu à tête d'éléphant, danse dans la pierre des temples, sur les peintures murales d'antan, sur les affiches placardées dans les rues et les chromos vendues aux étals ; au détour d'une rue, le Linga de Shiva est honoré de libations de beurre, d'huile ou d'eau pure ; les autels de Vishnou ou de Lakshmi se voient honorés d'une fleur chaque matin. Les fleuves, les lacs, les étangs sont aussi chargés de pouvoir divin. Hommage leur est rendu sur les gaths qui les bordent, ces escaliers qui sont l'un des lieux de vie les plus caractéristiques de l'Inde. L'eau sacrée du Gange, l'eau purificatrice des âmes, voit chaque jour au soleil levant des dizaines de milliers de fidèles se presser pour accomplir rites et ablutions dans un chatoiement de saris multicolores. Image traditionnelle, image cent fois reproduite, image recherchée par le voyageur, image chargée d'une émotion qui le marquera d'une empreinte profonde et durable, le spectacle du Gange à Bénarès ne peut laisser indifférent.
Un voyage dans l'espace et le temps
Nul ne peut s'y tromper : en ces lieux transparaît l'âme indienne. Mais pour la comprendre, il faut chercher encore, il faut chercher plus loin dans l'espace et dans le temps. Il faut parcourir inlassablement le « sous-continent », aller à Puri et approcher cette divinité rustique, taillée comme à coups de serpe dans un tronc d'arbre, le seigneur Jagganath qui, sous couvert de son statut d'incarnation de Vishnou, effectue chaque année son chemin initiatique dans les rues de la ville sur un gigantesque chariot de bois. Il faut retrouver, au temple de Kaligath à Calcutta ou à Dashkinkali, près de Kathmandou, les vestiges des rites sacrificiels fondamentaux pour les Indo-européens qui envahirent l'Inde avant d'y faire souche au IIe millénaire avant notre ère. Il faut aussi se plonger dans la stupéfiante aventure philosophique du bouddhisme, marcher sur les pas du prince Siddhartha qui connut l'illumination sous l'arbre de la Boddhi, puis enseigna dans le parc aux Gazelles de Sarnath, près de Bénarès.
L'épanouissement du bouddhisme
Philosophie devenue religion, le bouddhisme fleurit sous le règne de l'empereur Ashoka qui parsema le pays de colonnes de fer au deuxième siècle avant notre ère. Il faut aller au musée de Calcutta, y découvrir ces statues de bouddhas magnifiées par l'esthétique grecque, admirer les chefs-d'œuvre de cet art du Gandhara, héritage de l'épopée qui mena Alexandre le Grand jusqu'aux rives de l'Indus. Après avoir lutté contre l'emprise des brahmanes, le bouddhisme jeta ses derniers feux sur la péninsule dans les communautés monastiques qui nous ont laissé en legs les statues et peintures murales d'un extrême raffinement qui font la gloire des grottes d'Ajanta et d'Ellora, avant de se replier vers les marges nord du pays. C'est dans la zone himalayenne que l'on peut retrouver le bouddhisme vivant. Bien sûr, celui-ci a changé de forme depuis l'époque où il régnait en maître en Inde : avec l'adoption du Grand Véhicule et du tantrisme, les représentations divines se sont multipliées jusqu'à devenir le panthéon inextricable et foisonnant d'entités plus ou moins terrifiantes qui est aujourd'hui l'apanage du bouddhisme tibétain. Infiniment présent dans les sites comme dans le cœur des hommes au Tibet, le bouddhisme tibétain y est cependant privé de sa liberté d'expression. C'est au Ladakh, dans les monastères perdus parmi les vertigineux déserts minéraux de l'Himalaya occidental, dans la haute vallée du Brahmapoutre, que l'on retrouve toute la vivacité de ce courant spirituel. Tandis que Dharamsalah est devenu la résidence d'exil du Dalaï Lama, les grands précieux poursuivent encore leur enseignement plus à l'est, dans les vallées verdoyantes du Sikkim. Le Bhoutan également perpétue la tradition, farouchement conservée dans les dzongs, ces temples-forteresses qui semblent sortis droit du Moyen Âge et sont le siège conjoint de l'autorité religieuse et administrative. Ce monde himalayen est une autre Inde et participe cependant intimement de l'âme indienne.
Au cours de ses pérégrinations à travers l'immense pays, le voyageur a pu également, à Sri Sravanabelgola, s'étonner devant l'immense statue de Gaumateshvara, le sage nu, et pénétrer dans les temples qui perpétuent la tradition du jaïnisme, cet autre mouvement philosophique et religieux contemporain du bouddhisme ; il a pu deviner la présence des tours du silence où les Parsis, lointains mais fidèles héritiers du zoroastrisme persan, offrent encore aux oiseaux le corps de leurs défunts ; il a pu côtoyer les chrétiens de l'église des Malabars, rattachés au lointain patriarcat d'Antioche ; il a pu apercevoir cent modes de vie différents, des côtes tropicales du Kerala aux plantations de thé de Darjeeling, des cabanes de terre des villages du Deccan aux tours de béton de Bombay… Le voyageur a-t-il découvert l'âme de l'Inde ? Les images du Taj Mahal, du palais des Vents de Jaipur, les récits de la grandeur des Grands Moghols, de la richesse des maharajahs affluent alors dans sa mémoire : l'Inde actuelle est aussi née de la rencontre d'une antique civilisation avec l'univers conquérant de l'Islam dès le VIIIe siècle.
Le prestige de l'Inde moghole
D'affrontements en domination, de reconquête en résistance, l'identité de l'Inde s'est adjointe aussi une nouvelle composante. Au XIIe siècle, l'élégant Qutb Minar de Delhi se voulait l'axe du monde ; le Taj Mahal, quant à lui, marque l'accomplissement dans la perfection des lignes d'une architecture née sur le plateau persan, tandis que l'observatoire édifié par le prince-astronome de Jaipur est l'une des plus extraordinaires réalisations scientifiques du XVIIIe siècle : l'Inde moghole, après le califat de Bagdad, l'émirat de Cordoue ou la Perse de Shah Ismaïl, représente l'un des sommets du monde musulman.
Les chefs d'œuvre les plus raffinée côtoient encore aujourd'hui les modes de vie les plus les plus traditionnels. Les rues encombrées de vaches sacrées, ruminant tranquillement au cœur de la circulation, de « rickshaws » à traction humaine, de cohortes de mendiants sont celles d'un pays qui maîtrise les techniques nucléaires. Les ingénieurs viennent rendre grâce dans les temples où méditent les Sadhus à peine vêtus d'un dothi. Le pays qui assure le traitement informatique de grandes banques européennes est le lieu, chaque année à Pushkar, de la plus grande foire aux chameaux du monde.
Voyageur, as-tu trouvé l'âme de l'Inde ? N'est-elle pas, comme Protée aux mille formes, infiniment diverse, et ne change-t-elle pas de visage à chaque regard ? L'âme de l'Inde ne peut se décrire, elle ne se révélera qu'à celui qui fera l'effort de « prendre la route des Indes » et saura lui ouvrir son cœur.
|
Histoire de l'Inde Alain Daniélou Fayard, Paris, 1983 |
|
Dictionnaire de la civilisation indienne Louis Frédéric Bouquins Robert Laffont, Paris, 1987 |
|
La Civilisation de l'Inde ancienne Arthur Basham Arthaud, Paris, 2001 |
|
Les Religions de l'Inde, tome 1 : G. Gonda, Védisme et hindouisme ancien, tome 2 : Bareau, Schubing, von Furer-Haimendorf, Bouddhisme, Jaïnisme, religions archaïques, tome 3 : G. Gonda, L'hindouisme récent Collectif Payot |