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Homère, l'aède mythique
Pierre Carlier
Professeur d’histoire grecque à l’université de Paris X-Nanterre

Beaucoup de voyages en Méditerranée conduisent à évoquer Homère, la visite de Troie ou de Mycènes bien sûr, mais aussi celle des côtes italiennes et siciliennes où l'on situe souvent certaines des aventures d'Ulysse. Un promontoire au sud de la côte du Latium porte le nom de Monte Circeo… parce que la fameuse magicienne Circé y aurait vécu. En Sicile orientale, la côte des Cyclopes doit son nom au rapprochement établi entre Polyphème et l'Etna : le monstre à un œil serait une allégorie du volcan. Stromboli et Lipari sont appelées îles éoliennes parce qu'on y plaçait la demeure d'Éole, le maître des vents.

L'histoire, avec ou sans Homère

Les biographies antiques d'Homère ne s'accordent ni sur la date, ni sur le lieu de naissance du poète, ni sur ses parents ; en revanche, elles le présentent presque toutes comme un aède itinérant et comme un aveugle – privé de la vue ordinaire, il voit ce que les autres ne voient pas – et racontent la même anecdote sur sa mort. Sur une plage de l'île d'Ios, un groupe de jeunes pêcheurs posa au poète une énigme : « Ceux que nous avons pris, nous les avons jetés ; ceux que nous n'avons pas pris, nous les emportons ». Homère chercha en vain de quelle pêche il pouvait s'agir. En fait, à cause du mauvais temps, les pêcheurs n'avaient pas pris la mer, et avaient passé la journée à s'épouiller sur le rivage. Les poux qu'ils avaient attrapés, ils les avaient tués et jetés ; les autres, ils les gardaient sur eux. L'aède, n'ayant pas trouvé la réponse, serait mort de désespoir, ou aurait fait une chute mortelle. Le plus grand des poètes, source de toute science, aurait été mis en échec par des enfants… Les Vies d'Homère, pour la plupart tardives – du IIe au Ve siècle après J.-C. – se font l'écho, avec scepticisme et amusement, de légendes populaires ; elles nous donnent des indications précieuses sur l'image d'Homère, ainsi que sur plusieurs thèmes favoris de l'affabulation biographique dans l'Antiquité, mais nous ne pouvons en tirer aucune information certaine sur l'auteur de l'Iliade et de l'Odyssée.

Ces épopées ont été composées pour enchanter les convives de banquets bien arrosés, les citoyens rassemblés lors de grandes fêtes religieuses ou, plus simplement, les gens du pays réunis sur la grand-place, le soir, pour prendre le frais. Un lecteur moderne qui se plonge dans une bonne traduction des poèmes homériques, en se laissant conduire par le poète, est lui aussi charmé par les mots, par les images, par le récit. La poésie d'Homère n'a besoin ni d'introduction ni de commentaire pour être appréciée. Le texte homérique, néanmoins, conduit le lecteur moderne, comme l'auditeur ancien, à se poser un certain nombre de questions. Quel est le sens de l'expression « la mer vineuse » ? Pourquoi Achille a-t-il repoussé l'offre de réconciliation d'Agamemnon au chant IX de l'Iliade ? La guerre de Troie a-t-elle eu lieu ?

Historien, je me suis proposé comme objectif principal d'examiner dans quelle mesure les poèmes homériques peuvent être utilisés comme sources historiques. Le grand danger dans une telle démarche est celui du cercle vicieux : on interprète les données archéologiques à la lumière d'Homère, puis l'on déclare que l'archéologie confirme le témoignage homérique. Aussi ai-je commencé par dresser un bilan de ce que nous savons sur la Grèce préclassique indépendamment d'Homère, en présentant successivement la Crète minoenne, les sociétés mycéniennes – telles que l'archéologie et surtout les archives en « linéaire B » permettent de les entrevoir – les « âges obscurs » du XIIe au IXe siècle avant J.-C., l'invention de l'alphabet et les innovations du début de l'époque archaïque. Chacun pourra ensuite confronter ces indications au texte homérique et se forger son opinion personnelle sur les modèles historiques éventuels du « monde d'Ulysse ».

Genèse et composition des poèmes homériques

« Ulysse aux mille ruses », « Aurore aux doigts de rose » ou « Héra aux bras blancs » : chacun connaît ces expressions formulaires fréquemment répétées. Dans les années 1920, l'Américain Milman Parry a montré que les épithètes homériques constituaient un système rigoureux et cohérent, étroitement lié à la métrique. À une position métrique et à un cas grammatical correspond en général une épithète et une seule. Un tel « stock » de formules, utilisé de manière si « économique », n'ayant pu être créé en un jour, Parry a conclu que les épopées homériques étaient les héritières d'une longue tradition d'improvisation orale. Cette conclusion a été confirmée par les enquêtes de terrain que Parry et son disciple Lord ont menées sur la poésie orale yougoslave.

La composition des poèmes homériques a été précédée par des siècles de poésie orale. Dès le début de l'époque mycénienne (XVIe siècle avant J.-C.) au moins, des aèdes ont chanté des sièges, des combats, des adieux et des retours de guerriers. On pense souvent que le cycle troyen est né de l'exaltation d'une expédition menée contre Troie par une coalition de rois grecs à la fin de l'époque mycénienne, l'incendie du niveau archéologique de Troie VIIa – fin du XIIIe siècle – correspondant à la prise de Troie par les Achéens. Cependant, un texte religieux hittite, du XIIIe siècle semble-t-il, mentionne dans un rituel la récitation d'un poème louvite dont le premier vers, servant de titre, est seul indiqué : « Quand ils revinrent de Wilusa l'escarpée… », c'est-à-dire, probablement, d'Ilion l'escarpée. On ne saurait donc exclure que des aèdes grecs se soient approprié une guerre de Troie chantée d'abord par des aèdes anatoliens, en modifiant les circonstances, les belligérants et l'issue de la guerre.

Il est incontestable que de nombreuses générations de bardes ont chanté les exploits d'Achille et les ruses d'Ulysse bien avant la composition de l'Iliade et de l'Odyssée. Depuis le XVIIe siècle, de nombreux philologues ont interprété les deux grandes épopées comme des compilations datant de l'époque des Pisistratides (560-510 avant J.-C.). On peut faire à cette théorie, qui bénéficie actuellement d'un regain de faveur, de nombreuses objections très fortes. Le graffiti incisé à Ischia vers 730-720, qui assimile un modeste bol géométrique à la « coupe de Nestor », est une allusion évidente à un objet extraordinaire décrit dans l'Iliade, la coupe en or à quatre anses surmontées de colombes. La langue d'Homère est très antérieure à celle du poète Archiloque de Paros, bien daté du milieu du VIIe siècle. Enfin et surtout, l'analyse des deux poèmes homériques révèle une unité d'action et une rigueur de composition qui interdisent d'y voir des compilations combinant des épopées auparavant indépendantes. Comme l'avait déjà souligné Aristote, l'Iliade et l'Odyssée sont des amplifications – extraordinairement précises, subtiles et variées – d'histoires relativement simples.

Sociétés et idéologies

Les structures sociales, les institutions et les usages décrits sont d'une remarquable cohérence dans toute l'Iliade et dans toute l'Odyssée. Les quarante-deux scènes politiques évoquées avec plus ou moins de détails dans les deux poèmes présentent toutes la même répartition des rôles : le peuple écoute, les Anciens proposent, le roi dispose. Il est probable que ce schéma constant reflète les pratiques politiques du haut archaïsme grec. En revanche, l'idéologie politique et religieuse des deux poèmes ainsi que leur vision du monde diffèrent notablement. De manière très originale, l'Iliade insiste sur les défauts des rois, présentés comme une contrepartie de leur pouvoir même : les dieux, leur ayant accordé l'honneur d'un sceptre tout-puissant, leur ont refusé certaines qualités essentielles. Au contraire, l'Odyssée exalte en Ulysse un roi légitime, qui est en même temps un individu exceptionnel et bénéficie en outre de la protection personnelle de la déesse Athéna. Les dieux de l'Iliade s'affrontent constamment pour défendre leurs descendants et leurs protégés et, plus encore, pour assouvir leurs rancunes. Dans l'Odyssée, l'autorité de Zeus s'est affirmée et son action, qui jouit de l'approbation unanime des Olympiens, tend à se confondre avec l'instauration de la Justice. Enfin et surtout, l'idéal de vie qu'exalte l'Odyssée – en particulier dans l'épisode des Phéaciens – est très éloigné de celui de l'Iliade, et l'on a l'impression que le poète se plaît à souligner le contraste : c'est Achille lui-même qui déclare aux Enfers qu'il préférerait être un vivant misérable plutôt qu'un mort glorieux.

Pierre Carlier
Novembre 1999
 
Bibliographie
Homère Homère
Pierre Carlier
Fayard, Paris, 1999

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