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Histoire du Portugal
Jean-François Labourdette
Professeur émérite de l’université Charles de Gaulle-Lille III

« Toutes les nations sont des mystères », écrivait Pessoa. Cette affirmation s'applique au Portugal plus qu'à toute autre. Comment, en effet, ce territoire sans unité naturelle et dont la population était si diverse est-il devenu l'un des premiers États-nations de l'Occident ? Comment expliquer que ce petit royaume se soit lancé dans les grandes découvertes qui allaient bouleverser l'Europe de la Renaissance ? Nous avons demandé à Jean-François Labourdette de nous présenter les grandes lignes de l'Histoire du Portugal qu'il a publié en 2000 aux éditions Fayard.

Le Portugal est le seul État à oser dessiner au centre de son drapeau la « sphère armillaire », représentation de l'univers, et le seul pays chrétien qui a l'audace d'arborer sur son blason le symbole des cinq plaies du Christ. L'épopée planétaire de ce petit peuple, arc-bouté à l'un des finistères de l'Europe, ne cesse de nous étonner. Les Portugais avaient le sentiment d'être le peuple élu par Dieu pour répandre l'Évangile et la civilisation chrétienne dans le monde entier. De là, cet esprit de croisade qui les prédisposait à combattre les infidèles et les païens. De là le « sébastianisme », c'est-à-dire la conviction que, dans les moments de crise, Dieu leur enverrait un sauveur providentiel. De là enfin, la vocation impériale : à partir des découvertes, les Portugais confondirent en effet leur destin avec celui d'un empire. Sans lui, ils ne seraient plus eux-mêmes. Sans lui, le Portugal ne serait plus qu'un canton de l'Espagne qui l'annexerait inexorablement.

Les plus anciennes frontières d'un État européen

Rien ne prédisposait pourtant le Portugal à un aussi extraordinaire destin. Rien même ne favorisait au départ l'éclosion d'une nation portugaise, inscrite ni dans la géographie, ni dans l'ethnie, ni dans la langue. C'est l'histoire qui fit le Portugal. Jusqu'au XIIe siècle, la région qui devait lui donner le jour partagea le destin de l'ensemble de la péninsule Ibérique : la conquête romaine, les invasions germaniques, la conquête musulmane et les débuts de la reconquête chrétienne. La continuité dynastique d'une maison capétienne transplantée outre-Pyrénées, l'échec d'une union ibérique autour du royaume de Léon-Castille, et la reconquête sur l'islam ont fait d'un petit comté, à l'embouchure du Douro, un royaume autonome, qui disposa dès le milieu du XIIIe siècle de ses frontières définitives, allant du fleuve Minho au nord jusqu'à la côte de l'Algarve au sud. La grave crise qui affecta le Portugal dans la seconde moitié du XIVe siècle renforça le sentiment de ses habitants d'appartenir à une même nation et leur volonté de rester un État indépendant. Le refus d'une union dynastique avec la Castille, l'élection, le 6 avril 1385, de Jean Ier, fondateur de la dynastie d'Avis, et la victoire d'Aljubarrota sur les envahisseurs, le 14 août 1385, assurèrent au Portugal deux siècles d'indépendance. Il put désormais voguer vers le grand large.

Le plus grand empire maritime et commercial du monde

Confiné sur ses frontières orientales par l'expansion de la Castille, il ne lui restait plus qu'à trouver de nouvelles frontières au-delà des mers. Nous partageons l'émerveillement d'un voyageur italien du XVIIIe siècle, lorsqu'il écrit : « J'étais ravi d'admiration pour une nation qui, quoique faible en nombre, avait fait les choses les plus étonnantes, qui avait étendu sa domination sur toutes les parties du monde par son industrie, par ses vertus, par sa valeur et par une foule de héros qui l'avaient servie successivement ».

Un mystère entoure en effet l'expansion portugaise : comment un petit peuple à l'extrême occident de l'Europe, sur un territoire exigu et, somme toute, aussi pauvre, a-t-il pu mener à bien une gigantesque épopée collective ? Pionnier de la route des Indes en contournant le continent africain, et découvreur de l'immense Brésil, le Portugal organisa l'un des plus vastes empires maritimes et commerciaux du monde, s'étendant de l'Amérique à l'Extrême-Orient. Le roi Manuel pouvait s'intituler au début du XVIe siècle « Seigneur de la Guinée et de la conquête, navigation et commerce de l'Éthiopie, de l'Arabie, de la Perse et de l'Inde ». Ce fut alors le « Siècle d'or » portugais, dont l'un des plus beaux fleurons fut Luis de Camoens.

L'épanouissement d'un humanisme des découvertes fit l'originalité du Portugal. Il avait un handicap majeur : sa faiblesse démographique. Il y suppléa par une remarquable organisation politique, militaire et commerciale. À terme, cependant, la conservation d'un aussi immense empire dépassait les moyens en hommes du petit royaume indispensables à son administration, à sa défense et à son exploitation. C'est surtout pour cette raison que les Portugais acceptèrent aussi facilement en 1580 l'union dynastique avec l'Espagne sous le sceptre de Philippe II. Elle ne put empêcher l'irrémédiable démantèlement de sa thalassocratie. Aussi le Portugal recouvra-t-il sa complète indépendance avec la révolution de 1640 et l'avènement de la maison de Bragance. La découverte de l'or dans sa colonie américaine lui donna une nouvelle chance, sinon de reprendre son ancienne place internationale, du moins de jouer un rôle important dans le concert des puissances européennes. Il ne sut pas la saisir. Le Portugal fut mis en tutelle par l'Angleterre qui réussit à canaliser les flots d'or submergeant Lisbonne.

À la recherche d'un empire perdu

L'invasion française de 1807 et le départ de la cour pour le Brésil sonnèrent le glas de ce deuxième empire, de cette monarchie luso-brésilienne des Bragance qui avait assuré l'indépendance et la prospérité économique du petit royaume depuis 1640. Sorti ruiné des guerres napoléoniennes, le Portugal eut ensuite à souffrir des guerres civiles entre traditionalistes et libéraux qui précédèrent l'établissement d'une monarchie constitutionnelle. La rupture du cordon ombilical avec le Brésil ne fut pas moins catastrophique : elle détruisit le système colonial sur lequel était fondée sa prospérité. En assurant la continuité territoriale, de l'océan Indien à l'océan Atlantique, entre ses colonies d'Angola et du Mozambique, les Portugais crurent renouer avec leur vocation impériale et fonder un nouvel empire en Afrique australe. L'ultimatum britannique de 1890 brisa ce rêve. Pas plus que la monarchie constitutionnelle, la République, proclamée en 1911, ne donna la stabilité politique et les améliorations sociales et économiques qui s'imposaient. Elle tomba à son tour sous les coups des militaires.

L'Estado Novo du docteur Salazar instaura un régime autoritaire et corporatif en 1931 qui dut sa longévité à la conjoncture internationale : la seconde guerre mondiale et la guerre froide qui lui succéda. Fidèle à la vocation impériale du Portugal, il s'accrocha obstinément aux derniers domaines d'outre-mer, surtout l'Angola et le Mozambique, jusqu'en 1974. En vain. La révolution des œillets emporta le régime et mit fin aux guerres coloniales : le temps des grands empires coloniaux était révolu. Celui de l'intégration dans l'Europe communautaire était venu.

Le Portugal en est aujourd'hui un membre à part entière sur les plans tant politique qu'économique et social. Avec une vocation impériale sublimée et son intégration dans une Europe où il garde toute sa personnalité et les fruits de son histoire et de sa culture, il peut envisager avec confiance son entrée dans le IIIe millénaire. Avec son messianisme impénitent, il offre enfin à l'Europe des marchands et des technocrates la part de rêve qui lui fait tant défaut.

Jean-François Labourdette
Mars 2000
 
Bibliographie
Histoire du Portugal Histoire du Portugal
Jean-François Labourdette
Fayard, Paris, 2000

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