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Histoire de la ville de Rome
Jean-Yves Boriaud
Professeur de littérature latine à l'université de Nantes

Jean-Yves Boriaud a traduit et commenté les textes latins de Christophe Colomb et Amerigo Vespucci (Le Nouveau Monde, 1992), les Fables d'Hygin, bibliothécaire d'Auguste (1998) et, en collaboration avec Filippo Coarelli, Les Ruines de Rome du Pogge (1999), ces ouvrages étant publiés aux éditions Les Belles Lettres. Il nous présente aujourd'hui son Histoire de Rome, parue aux éditions Fayard en 2001.

De la Rome de Romulus…

Les Romains voyaient dans leur site un lieu privilégié ; les dieux et les héros, d'ailleurs, l'avaient hanté bien avant les âges historiques. Aux débuts du monde, Saturne, à peine chassé du ciel, était descendu y faire régner l'âge d'or ; plus tard, Héraklès y avait tué le monstre Cacus qui sévissait sur l'Aventin ; puis, à la génération suivante, le Grec exilé Évandre y avait accueilli le Troyen Énée parti à la recherche de son nouveau territoire après la ruine de sa ville.

En fait, ce site de « premier pont », ainsi nommé parce qu'il s'y trouvait, depuis la mer, le premier gué où l'on pût traverser le Tibre, permettait le passage des caravanes chargées de sel qui, depuis les marais de l'embouchure du fleuve, remontaient vers le nord, en suivant l'itinéraire de la future via Salaria. L'endroit était humide, et même marécageux, mais il en émergeait plusieurs collines, où se concentra, dès le XIIIe siècle avant J.-C., une population d'agriculteurs et de bergers. Nous la connaissons un peu par des traces trouvées dans du matériau de remblai au pied du Capitole, et par des tombes découvertes à l'emplacement du futur forum et sur la colline de la Velia. Mais ce n'est qu'au VIIIe siècle que cette population se densifia sur la colline primordiale, celle du Palatin. De cette période de fondation, il ne demeure que peu de vestiges, à l'exception des traces d'une cabane sur l'éminence du Germal, que les Romains de la république et de l'empire conservèrent soigneusement, et d'un mur récemment mis au jour. Comme le veut la légende romuléenne, Rome fut sans doute « fondée » à cette époque, mais elle subit dès les années 620, et pour tout un siècle, la présence civilisatrice d'un peuple voisin, très évolué, les Étrusques : ils assainirent le site, au moyen de canaux comme la fameuse cloaca maxima, ils y délimitèrent le forum et y construisirent les premiers temples durables. En 510-509, les Romains se débarrassèrent pourtant de la dynastie étrusque, celle des Tarquins ; s'installa alors une fragile république, immédiatement confrontée à de redoutables ennemis : les Étrusques encore, les voisins latins, ou bien les redoutables montagnards Samnites. Les menaces ne s'estompèrent qu'à la fin du IVe siècle, et le cœur de la ville, ravagé par les Gaulois en 387, se dota alors des monuments qui, comme la curie et les rostres, permirent la vie publique, puis de boutiques qui laissèrent bientôt la place à des basiliques, grands bâtiments d'origine grecque destinés à la vie juridique et commerciale ; en même temps, les quartiers populaires s'emplirent d'une multitude d'immeubles de rapport, les insulae. Chaque victoire, chaque conquête vit affluer à Rome esclaves et richesses, dans une ville qui, une fois débarrassée de sa puissante rivale, la thalassocratie punique, eut désormais les moyens de rivaliser en splendeur avec les villes de l'Orient hellénistique. En 86, elle comptait près de 500 000 habitants, ravitaillés en eau par de multiples aqueducs, et en vivres par les convois de navires venus de tout le pourtour de la Méditerranée.

…à la capitale du monde

En quelques années, César triomphe des Gaules, de l'Égypte, du Pont, de l'Espagne : Rome se trouve alors à la tête d'un véritable empire. Le dictateur enrichi remanie le centre de la ville, et au forum républicain en adjoint un nouveau, à son nom. Après les guerres civiles qui déchirèrent un long moment la cité, son successeur Auguste en fit autant, tout en restaurant les vieux temples de la ville délaissés pendant les temps de malheur. Les empereurs Nerva, puis Trajan, avec leurs propres forums, étendirent encore le cœur monumental de la ville. Puis Néron, à la faveur de l'incendie de 64, installa en plein centre son immense palais, la Maison dorée, avant que les empereurs Flaviens, puis les Sévères ne fissent de la demeure princière du Palatin l'immense Palatium, modèle du palazzo italien ou du « palais » français… Des thermes gigantesques, tels ceux de Néron, de Trajan, puis de Caracalla, vinrent enfin compléter l'architecture d'apparat de la Ville, à côté d'immenses théâtres, comme celui de Marcellus, et amphithéâtres, comme le fameux Colisée, voués eux aussi aux plaisirs du peuple romain.

Des revers…

Mais, aux frontières du gigantesque Empire romain qui, au IIIe siècle, va de l'Écosse à la Palestine, les fortifications du limes ne suffisent plus pour contenir les assauts des barbares. À un siècle d'intervalle, deux catastrophes viennent interrompre le cours triomphal de l'histoire de la Ville : en 330, l'empereur Constantin se choisit une autre capitale, Byzance, sur les bords du Bosphore, plus près des fronts ; pire encore, en 410, c'est la première incursion, celle des Goths d'Alaric, à l'intérieur de la Ville. À ce premier « sac » de Rome vont succéder plusieurs autres pillages : en 455, ce sont les Vandales, en 546, les Goths de Totila puis, en 846, les Sarrasins. Si les grands monuments du paganisme survivent, souvent parce qu'ils ont été transformés en églises, la campagne, aux alentours, est ravagée, les grands domaines y sont de moins en moins cultivés, et c'est l'Église, à laquelle Constantin a accordé une reconnaissance officielle, qui doit pourvoir au ravitaillement d'une population de plus en plus assistée. Rome, où demeurent pourtant un sénat et des préfets, passe bien vite de la tutelle de la lointaine Byzance à celle des Francs, puis à celle de l'empereur germanique ; mais, en tant que siège de la papauté, elle demeure, en dépit des vicissitudes de l'histoire, la capitale du monde chrétien.

…aux merveilles

Les pèlerins affluent en effet à Rome pour y vénérer les reliques des martyrs, dans les catacombes, ou bien dans les églises où les papes les ont regroupées. La Ville, peu à peu, prend l'aspect d'une cité médiévale. Dans les monuments anciens surgissent des tours en grand nombre : les Frangipani, au XIe siècle, se retranchent dans le Colisée, les Colonna dans le mausolée d'Auguste, et le tombeau d'Hadrien, devenu château Saint-Ange, sert de forteresse avancée aux papes. Se répandent en même temps dans toute la chrétienté des opuscules, les Mirabilia, qui décrivent les merveilles monumentales de la Ville, païennes ou chrétiennes, et racontent les légendes qui s'y attachent. Les pèlerins, à qui sont destinés pareils recueils, ont donc le sentiment d'évoluer dans une sorte de jardin extraordinaire, où ils côtoient les lieux des miracles opérés par saint Silvestre – le pape qui, dit-on, a baptisé Constantin – aussi bien que le palais de Néron, et les chevaux du Quirinal, qui passent pour les montures de deux jeunes philosophes, Phidias et Praxitèle, venus à Rome au temps de l'empereur Tibère…

De l'exil…

De 1309 à 1377, pourtant, la papauté est exilée en Avignon, et passe sous tutelle française. « Rome », tout ce temps, « n'est plus dans Rome ». Ce n'est plus qu'une bourgade, dont la population vit retranchée sur le champ de Mars et, de l'autre côté du Tibre, au Trastevere. Le forum n'est plus que le campo vaccino, le « champ des vaches », et le Capitole, le campo caprino, le « champ des chèvres ». La seule voie de communication acceptable est celle du possesso, que suit le pape, le lendemain de son élection, quand, depuis Saint-Pierre, il va prendre « possession » de Saint-Jean-de-Latran, siège de son évêché romain. La ville est aux mains des « barons », mais là comme dans le reste de l'Italie, la bourgeoisie aspire à une nouvelle liberté : en 1347, Cola di Rienzo, grand admirateur de l'Antiquité, proclame la Commune de Rome. Sa tentative échoue finalement : il est pendu en 1354, les féodaux retrouvent leurs prérogatives, et Rome sera à l'avenir gouvernée par des magistrats, les sénateurs et les conservateurs, soumis à l'autorité du pape ; cependant, il faudra désormais compter à Rome, un bon siècle durant, avec un parti républicain, à côté des Gibelins, partisans de l'empereur d'Allemagne, et des Guelfes, traditionnels soutiens des papes.

…à la Renaissance

Les papes retrouvent en effet la Ville en 1377, mais Rome, déchirée par le Grand Schisme, ne connaîtra de véritable Renaissance qu'à partir de 1417 : sous Martin V, Eugène IV, puis sous le pontificat de l'humaniste Nicolas V, on répertorie les monuments antiques et on s'efforce de les protéger, mais on essaie aussi de rendre à la ville sa salubrité et d'y rétablir des voies de communication acceptables. Jules II fait draguer le Tibre et ouvre la via Giulia, destinée à relier le Trastevere et le Vatican. Un peu plus tard, après le sac de 1527, où la Ville est pillée par les lansquenets de Charles Quint, le pape Sixte V remodèle le centre de Rome selon un plan en étoile, dont chaque pointe est marquée par un obélisque. Les palais se multiplient près de la place du Campo dei Fiori, avec en particulier le palais Farnese et le palais Spada, et Michel-Ange donne à la place du Capitole l'aspect qu'elle a encore aujourd'hui. Au XVIe siècle, Rome est un immense chantier ; elle abrite aussi une population cosmopolite où se côtoient Français, Allemands, Grecs, Espagnols, Florentins, mais c'est le pèlerinage qui lui fournit l'essentiel de ses revenus : pour subvenir aux besoins des romei venus de toute l'Europe, l'Église doit multiplier les lieux d'accueil, et le pape Grégoire XIII est obligé de limiter à cinq le nombre des jours que le pèlerin doit obligatoirement passer à Rome pour obtenir les indulgences qu'il recherche…

Des fastes baroques…

Le grand siècle, pour Rome, est le XVIIe : à la faveur de la renaissance catholique s'y déploient les fastes de l'art de la Contre-Réforme, le « baroque », qui connaît sans doute son apogée avec le pontificat d'Urbain VIII Barberini, brillant élève des jésuites. Pour achever Saint-Pierre, il fait appel au Bernin, qui réalisera également son tombeau, comme il dotera aussi la plus célèbre place de Rome, la place Navone, de la plus célèbre de ses fontaines, celle des Quatre-Fleuves. Ce seront ensuite la colonnade de Saint-Pierre, puis les dix anges du pont Saint-Ange. Le XVIIIe siècle aura moins d'éclat mais Rome, où les grandes fouilles et les grandes collections s'organisent, reçoit dès lors la visite d'un grand nombre des pèlerins d'un genre nouveau, les artistes, venus du monde entier chercher des modèles à leur inspiration. Cela n'évite pourtant pas à la Ville éternelle de subir les soubresauts de la Révolution qui affecte le reste de l'Europe. En 1798, la république, pour peu de temps, y est proclamée puis, en 1809, elle devient ville « impériale et libre » tandis que les États pontificaux ne sont plus que deux départements. Le pape, Pie VII, n'y rentrera, triomphalement, qu'après l'effondrement de l'empire, en mai 1814.

…à la ville moderne

En 1849, les Romains élisent une assemblée constituante et décrètent la république ; le pape s'enfuit mais les troupes françaises, envoyées par Louis-Napoléon Bonaparte, le rétablissent bientôt sur son trône. Il faudra attendre 1871 pour que les troupes italiennes, à la faveur du désastre de Sedan, pénètrent dans Rome, par la fameuse brèche de la Porta Pia. Peu après, la Ville devient la capitale d'une Italie enfin réunifiée ; y afflue alors tout un peuple de fonctionnaires venus du nord à qui il faut trouver logements et bureaux. Au-delà du Tibre, dans une intense atmosphère de spéculation immobilière, se crée l'immense quartier résidentiel des Prati, tandis que les ministères s'installent aux alentours de la gare Termini, bientôt reliée au cœur de la Rome antique et baroque par la via Nazionale. La ville se « laïcise » avec de nouvelles rues baptisées « Sénèque », « Ovide » ou « Cola di Rienzo », et ce sont désormais des statues de poètes ou de héros du Rinascimento que l'on élève dans les jardins publics et sur les places. Symbole de la Rome nouvelle, le Vittoriano, monument à la mémoire du roi Victor-Emmanuel II, accueille alors, aux flancs du Capitole, l'autel de la Patrie. Le cœur de la ville connaît enfin ses derniers grands bouleversements sous le fascisme : Mussolini dégage les forums impériaux et les célèbres temples républicains du Largo Argentina mais rase la colline de la Velia pour laisser le passage à la via dei Fori imperiali, itinéraire obligé des défilés d'apparat du régime. Rome, haut lieu des fastes fascistes, subit pourtant les maux de la guerre : occupée par l'armée allemande dès la chute du régime, elle est bombardée à plusieurs reprises à partir de 1943 et ne sera délivrée de son cauchemar que le 4 juin 1944, quand les troupes des généraux Juin et Clark viendront la libérer, après avoir fait sauter le verrou du Monte Cassino. Rome aura du mal à se remettre de ses blessures, mais le monde assistera à sa résurrection lors de deux événements spectaculaires : le Jubilé de 1950 et les Jeux olympiques de 1960. Elle se dotera bientôt, avec les aéroports de Fiumicino et Ciampino, avec ses immenses boulevards périphériques, son métro, ses grandes universités, d'équipements qui en font l'égale des grandes capitales mondiales, mais elle saura conserver, surtout en son « centre historique », toute sa chaleur provinciale, avec sa langue propre, le romanesco, sa cuisine spécifique, ses lieux à la mode, au Campo dei Fiori et près de Santa Maria della Pace, et son ambiance culturelle exceptionnelle, qui permet au Romain, de souche ou de passage, de côtoyer près de trois millénaires de civilisation ininterrompue.

Jean-Yves Boriaud
Novembre 2001
 
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