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Guelfes et Gibelins
Jacques Heers
Ancien professeur de l' université Paris IV-Sorbonne († 2013) 
L'affrontement des Guelfes et des Gibelins atteste de la puissance économique, politique et militaire de l'aristocratie italienne au Moyen Âge et de ses divisions. Nous avons demandé à Jacques Heers auteur notamment de La ville au Moyen Âge en Occident (Fayard, 1990), de Machiavel (Fayard,1985) et du Clan familial au Moyen Âge (Quadrige, 1993) de replacer son histoire dans le contexte de la lutte pour le pouvoir dans les cités du nord et du centre de l'Italie.

Familles, clans et factions

Dans les années 1100, les villes d'Italie du Nord et du Centre se sont affranchies de l'empereur et de leurs évêques. Pourtant, les mots de « communes » et de « républiques marchandes » que nous employons volontiers ne tiennent pas compte des réalités. Ces communes ne faisaient jamais appel à de larges consultations des citadins. Les grands marchands étaient, en fait, des nobles, seigneurs de quartiers entiers dans la cité et de fiefs seigneuriaux dans les campagnes, capables de réunir sous leurs bannières des troupes de clients et de vassaux armés. Tout le pouvoir fut, en tous temps, aux mains de cette aristocratie qui se réservait les plus hautes charges et plaçait ses fidèles aux postes d'exécution. Elle n'a jamais rien cédé et les cités n'ont pas connu de conflits nés d'une opposition sociale, riches contre pauvres par exemple, mais ont sans cesse souffert des affrontements entre familles, clans et factions au sein de cette noblesse. La conquête du pouvoir, la course aux offices furent responsables de guerres civiles atroces. Ni quartier, ni partage : deux seuls partis, jamais plus, l'un au gouvernement, l'autre, vaincu, qui subit ou s'enfuit, laisse la place. En plusieurs villes, à Florence et à Sienne et à Pise notamment, ces partis furent d'abord les Guelfes et les Gibelins, les mots faisant référence à deux lignages princiers d'Allemagne, les Welfs de Bavière et les Hohenstaufen de Souabe qui se disputaient l'empire. Dans Florence, les clans ennemis se sont déclarés pour l'un et pour l'autre. Par la suite, l'une des factions, les Guelfes, eut l'appui du pape, l'autre, les Gibelins, celui de l'empereur. À vrai dire, les auteurs de l'époque parlent rarement de parte ; ils disent plus volontiers brigate, ou setta, mot qui n'a ici rien de péjoratif, et insistent surtout sur le groupe parental, sur la famille. Giovanni Villani (1280-1348), le plus fin analyste de ces conflits, n'emploie jamais le mot de parte mais écrit, ne trouvant rien de mieux, quelli della casa di… : « ceux de la maison des ». À Bologne, c'étaient les Geremei et les Lambertazzi, deux clans familiaux, naturellement ennemis à mort. Tous comptes faits, Guelfes et Gibelins font plutôt figure d'exception. On prenait des noms de couleurs : ainsi les Blancs et les Noirs à Florence, lorsque les Guelfes, vainqueurs, se sont partagés en deux factions acharnées à se détruire. Ailleurs, on désignait l'ennemi par un surnom, souvent malséant, rappel d'une mésaventure, d'une déconvenue, d'une disgrâce physique des chefs même : à Orvieto, les Malcorini « les sans paroles » et les Beffati – « ceux dont on se moque » – ; à Pise, les Raspanti qui, maîtres du gouvernement, pouvaient raspare – « gratter » et les Bergolini –« trompés, privés de tout ».


Des affrontements constants

Ces villes « marchandes », merveilleux foyers de création artistique, présentées comme des havres de paix, étaient en réalité des cités guerrières, en luttes continuelles. Chaque parti comptait ses hommes de main, ses masnadieri, et ses seguaci. Opposer le château du seigneur rural à la ville de ces marchands est une erreur. Chaque grande famille se faisait construire une haute tour, refuge et base d'attaque. Aujourd'hui, Florence, Bologne et même San Gimignano ne donnent qu'une pauvre idée de ce qu'étaient ces cités hérissées de donjons dressés parfois à cent mètres de hauteur. À Bologne, de 1266 à 1299, plus de deux cents actes notariés authentiques ont permis d'identifier cent quatre-vingt-quatorze tours et de connaître exactement les mesures de cinquante-quatre d'entre elles. Florence, comptait, ces années-là, plus de deux cents tours ; cent soixante-quinze sont situées sur le plan. Pour Gênes, un registre fiscal du XVe siècle, à une époque où de nombreuses tours étaient en ruines, en cite encore soixante debout, dont douze dans l'étroit périmètre de la petite place de San Giorgio.

La guerre naissait d'un rien, d'un défi lors d'un bal ou des funérailles d'un chef, lors du passage d'une cavalcade, ou pour de sordides querelles de voisinage. Plus souvent, de propos délibéré, pour prendre la place du parti nanti. Les chroniqueurs du temps ne cessent de parler des mutazioni, des rumori, des bollori di popolo, toujours du fait des partis : « des rumeurs et grandes nouveautés que connut la cité de Pise à cause des sectes des citadins », ou : « Florence étant dans une grande effervescence à cause des sectes et des inimitiés… ».

Guerres inexpiables dont on ne peut imaginer la sauvagerie ! Ni héros ni sens de l'honneur ; seulement la haine, la surprise et la ruse. Les chefs entraînaient le petit peuple à piller et à brûler. À Vicence, « il y eut un grand feu qui dura six jours, si bien que le quart de la cité fut brûlé » et Villani intitule l'un de ses chapitres « Comment il y eut un nouveau feu à Florence et se brûla une bonne partie de la cité ». Massacres et tueries ; exterminer les vaincus allait de soi, ainsi à Brescia : « et il fut donné licence à la parte guelfa et, pour trois jours, ils pourraient tailler en pièces le parti des Gibelins ». Au soir des combats, la ville était livrée aux passions et aux raffinements de cruauté. À Spolète en 1319, les Gibelins vainqueurs jetèrent les Guelfes en une prison où ils mirent aussitôt le feu et les firent tous périr. À Rieti, en 1320, les Guelfes noyèrent plus de cinq cents Gibelins dans le fleuve qui fut tout teinté de sang. On parle de cadavres des chefs traînés dans les rues, livrés à des troupes d'enfants qui les dépècent, jouent pendant des heures aux boules avec les têtes ; « il y en eut de si cruels et animés d'une telle fureur bestiale qu'ils mangeaient de la chair crue ». On refusait des funérailles chrétiennes aux morts ; on les enterrait hors de l'enceinte urbaine, afin qu'ils ne risquent de rendre la cité impure.

Rien ne pouvait apaiser ces haines, cette soif de pouvoir et de vengeance. Pourtant, l'Église ne cessait de prêcher la réconciliation et de réunir les chefs pour qu'ils jurent de s'entendre et de soumettre leurs querelles à un arbitrage. À Gênes, en 1169, l'archevêque fit sonner les cloches et appeler tous les citoyens à un parlement sur la place publique ; les deux factions, Avogati et della Volta, jurèrent, sur les reliques de saint Jean-Baptiste, de respecter la paix. Le 4 août 1279, à Bologne, le légat et neveu du pape fit prêter serment sur l'Évangile aux cinquante premiers membres de chaque parti. Quelques années, quelques mois de répit, pas plus… Vaines aussi les prédications et solennelles processions des moines mendiants et des « mouvements de paix », les Flagellants, le Grand Alleluia de Spolète, les chevaliers gaudenti de Bologne qui, à Padoue, firent construire la chapelle des Scrovegni, décorée par Giotto en 1304-1305.


Des représailles terribles

Les guerres civiles ne pouvaient connaître qu'une seule fin : ni accord, ni compromis ou apaisement mais l'anéantissement complet de l'autre. Les vainqueurs célébraient leur retour au pouvoir par un grand triomphe. En 1267, les Guelfes de Florence, déjà assurés de leur succès, ont attendu le jour de Noël pour faire leur entrée dans la cité, armes et bannières déployées, et fêtèrent ensemble, de la même façon, par des processions et des actions de grâces, la victoire de leur parte et la naissance du Christ. Le Palazzo della Parte Guelfa, devint un second palais communal.

Pour les malheureux vaincus, injuriés, traités de lupi rapaci, la mort, la ruine, l'exil. En 1249, à tous les nobles guelfes de Florence, emmenés prisonniers à la suite des armées impériales, « on fit arracher les yeux puis on les assomma et on les jeta dans la mer ». Dix ans plus tard, ce fut au tour des Gibelins d'être exécutés, décapités sur la place publique. Partout, dans les bourgs modestes mêmes, des mesures de bannissement parfaitement orchestrées frappaient non seulement les nobles mais les artisans, les boutiquiers, partisans vrais ou supposés. C'étaient les banditi mis au ban de la Commune, rebelles, que l'on appelait simplement, les « gens du dehors », les usciti ou estrinsei, de la parte di fuori, évidemment parti des conjurés, que l'on opposait aux intrinse de la parte di dentro.

Les proscrits couraient d'hasardeuses fortunes. Né en 1265, d'une famille noble de Florence mais peu fortunée, Dante Alighieri, avait pris parti pour les Blancs. En 1301, chargé d'une mission à Rome, il apprend que sa ville est aux mains des Noirs et ne rentre pas. Condamné à une forte amende et à l'exil puis au bûcher, il se réfugie, poète errant, chantre de la vengeance, chez les princes, à Vérone, chez les Malaspina de Lunigiana, puis à Ravenne où il meurt en 1321. La Divine Comédie, commencée en 1304, chant de partisan, est toute imprégnée de la passion vengeresse qui animait les clans et les partis et de sa peine : « c'est l'eau de l'Arno qui m'a désaltéré dans ma tendre enfance, et j'aime Florence d'un si grand amour qu'à cause de cet amour même, je souffre d'un injuste exil » (De Vulgari Eloquentia). Les nobles, chefs de guerre déjà dans leur cité, n'ont survécu que par le métier des armes, ou condottieri ou pirates de haut bord. Les Gibelins de Gênes, en 1267, prirent la fuite à la tête d'une flotte armée en hâte, firent pendant des mois le blocus de la cité puis allèrent faire la course jusqu'en mer Noire. Les vainqueurs tenaient scrupuleusement registre des bannis et les assignaient à résidence, pour un temps déterminé, dans telle ou telle ville, où des sbires appointés donnaient régulièrement de leurs nouvelles. Dans la seule année 1382, à Florence, ce livre fait état de vingt-cinq lieux d'exil, à travers toute l'Italie, de Naples et Barletta à Gênes et Trévise.

Les palais échappés aux pillages et aux incendies furent systématiquement mis à bas pour effacer jusqu'au souvenir même de la faction dite rebelle et ces destructions prirent d'effarantes ampleurs. Revenus vainqueurs en 1267, les Guelfes de Florence firent estimer la valeur de leurs biens mobiliers perdus : au total, cent trois palais, cinq cent quatre-vingt maisons, quatre-vingt-cinq tours. À Bologne, en 1280, ce furent deux cent quatre-vingt maisons des Lambertazzi qui, encore debout au soir des batailles, sont rasées jusqu'au sol, avec interdiction d'y reconstruire quoi que ce soit. Les comptes de la Commune de Sienne, en 1322, enregistrent une somme de plus de trois cents livres payées aux « maîtres et ouvriers qui ont détruit les biens des traîtres, rasé les maisons et les palais, taillé les pieds de vigne ».

Ruinés et humiliés : les vaincus, « ennemis de la Commune, du peuple et de Dieu », étaient voués à la vindicte publique et le souvenir de leurs méfaits ne devait jamais s'effacer. Magistrats et conseillers firent de larges emplois aux figures et scènes infamantes, peintes sur les façades ou sur les murs des salles des palais publics, scènes dont le Mauvais gouvernement de Sienne offre l'un des plus beaux exemples. Ce fut, dans toute l'Italie, une véritable industrie ; une trentaine de cités en faisaient usage de façon toute ordinaire. À Bologne, l'on peut compter, entre 1274 et 1303, très exactement cent douze figures d'« ennemis du peuple » appliquées, légendes ignominieuses à l'appui, sur les murs des édifices de la Commune.

Jacques Heers
Avril 2002
 
Bibliographie
Les villes d'Italie de la fin du Xe siècle au début du XIVe siècle.t.1: Naples, Amalfi, Gaète, Salerne et Sorrente Les villes d'Italie de la fin du Xe siècle au début du XIVe siècle.t.1: Naples, Amalfi, Gaète, Salerne et Sorrente
Yves Renouard (nouvelle édition par Philippe Braunstein)
SEDES, Nouvelle édition, 1969

Les partis et la vie politique dans l'Occident médiéval Les partis et la vie politique dans l'Occident médiéval
J. Heers
P. U. F., 1981

L'Esilio, la Vita politica et la Società nel Medioevo L'Esilio, la Vita politica et la Società nel Medioevo
J. Heers, 1997
Naples, 1997

Cronica di Giovanni Villani Cronica di Giovanni Villani

Édition F. G. Dragomanni, 1849

Œuvres complètes Œuvres complètes
Machiavel édité par E. BARINCOU
In La Pléiade
Paris, 1952

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